‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 109 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXIV

de cette Thisbé tant célébrée par les poètes. Cette défense ne fit qu'augmenter notre amour, irriter nos désirs^ en enchaînant notre langue, il ne put arrêter nos plumes ; plus libres que la parole, elles interprètent sans réserve les plus secrètes pensées de rame, tandis que souvent la présence de Fobjet aimé trouble Fintention la plus résolue, retient là langue la plus hardie. Dieux! combien de billets je lui écrivis! combien de douces et modestes réponses j'en obtins! combien je fis pour elle de chansons, de vers amoureux, dans lesquels je lui peignais ma flamme et mes ardents désirs , j'excitais son amour et charmais nos ennuis! Enfin , ne pouvant plus vivre sans la voir, je me résolus à une démarche qui me parut propre à me faire obtenir le bonheur que j'avais mérité, et je demandai sa main à son père. Il me répondit , en me remerciant d'une proposition également honorable. pour tous les deux , que, mon père étant vivant, c'était à lui à faire cette demande^ parceque, s'il n'approuvait pas cette union , sa fille n'était pas feite pour se donner ou être prise à la dérobée. Je lui rendis grâce de sa bonne volonté, trouvant qu'il avait raison; et, persuadé que mon père n'opposerait aucune difficulté, au même instant j'allai le trouver pour lui découvrir mon dessein. Lorsque j'entrai dans son appartement, il tenait une lettre ouverte qu'il me présenta avant que j'eusse dit une parole. Tu verras, Cardenio, me dit-il, par cette lettre, la faveur que le duc Richard te* veut faire. Ce duc Richard, comme vous devez le savoir, seigneurs, est un grand d'Espagne , dont les terres sont situées dani^ la plus belle partie de. l'Andalousie. Je lus la lettre : elle me parut si obligeante, que moi-même j'eusse trouvé mauvais que mon père eût refusé d'y souscrire. Le duc le priait de m'envoyer sur rheure auprès de lui , parcequ'il voulait que 3e fusse avec son fils ainéy non comme servitev^Tr mais comme son compagnon^ ajoutant quil se chargeait du soin de me faire une fortune qui répondît à l^ bonne q[>inion qu'il avait de moi. Je restai muet en lisant cet écrit, et surtout quand mon père me dit : Cardenio, tu partiras dans deux jours pour te rendre aux désirs du

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duc. Remercie Diea de ce qu'il t'ouvre une voie pour obtenir ce <iue je sais que tu mérites. Il joignit à ces mots les conseils d'un père sage et prudent. Le jour de mon départ arriva ; une nuit Je yis Lucinde , et lui appris tout ce qui se passait. Je fis la même déclaration à son père , je le suppliai d'attendre et de ne pas disposer de sa fille avant que j'eusse vu ce que je pouvais espérer du duc Richard. 11 me le promit, et Lucinde me renouvela «es serments avec mille assurances de tendresse. Je me rendis •auprès du duc : il m'accueillit avec tant de bienveillance que l'envie commença à se donner carrière. Les anciens serviteurs de la maison considérèrent les bontés qu'il me témoignait comme un dommage pour eux. Mais celui qui montra le plus de joie de me voir fut un second fils du duc, nommé Fernand , jeime homme aimable, gai, libéral, amoureux : en peu de temps , il me prit si fort en amitié que chacun en fut surpris , et quoique son aîné me témoignât beaucoup d'attachement , il n'approchait point de l'amitié de don Fernand. Gomme entre amis il n'est point de secrets, et que la familiarité qui nous unissait était une véritable amitié, il m'ouvrit son cœur et me confia une intrigue amoureuse qui l'occupait beaucoup : il aimait la 'fille d' un riche laboureur des vassaux de son père. Elle était si belle, si sage, si discrète, si honnête, qu'on n'eût su dire laquelle de ces qualités excellait en elle. Toutes ces perfections enflammèrent tellement les désirs de don Fernand, que, pour obtenir sa maîtresse , il résolut de lui promettre de Tépouser;car, autrement, c'eût été tenter l'impossible. Reconnaissant de l'amitié de don Fernand , je m'efforçai de le détourner de ce dessein par les meilleures raisons et les plus sensibles exemples; mais, voyant mes remontrances inutiles, je résolus d'informer de tout le duc son père. Don Fernand, fin et rusé, se défia de mon intention, pat^^equ'il sentait bien que l'hon-^ neur m'engageait à découvrir un dessein si préjudiciable à la grandeur de sa maison; pour me tromper, il médit qu'il ne trouvait point de meilleur remède pour éloigner de sa mémoire la beauté qui le captivait, que de s'absenter quelques mois;

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