PARTIE I. CHAPITRE XXV
fut de là que le vulgaire ignorant et malintentionné prit occasion de dire qu'ils vivaient familièrement ensemble ; ils mentent ' encoyre une fois , et ils mentiront deux cents autres, tous ceux qui diront ou penseront une telle fausseté. Je ne le dis ni ne le pense, dit Sancbo; c^est leur affaire :s11s ont fait la folie, ils en rendront compte à Dieu ; je viens de mes vignes, et ne sais rien; je ne cherche pas à connaître les affaires des autres. Qui achète et qui ment, en sa bourse le sent. Après tout, nu je naquis, nu je me trouve; je ne perds ni ne gagne. Quoi qu'ils aient fait, que m'importe à moi ? 0;i croit souvent qu'il y a du lard où il n'y a pas seulement des chevilles; et qui peut mettre des portes aux champs P Dieu me soit en aide I s^écria Don Quijote ; combien enfiles-tu là de soUjses! Qu'y a-t-îl de commun eritref ^ ce dont nous parlons et tous ces proverbes? Tais-toi, Saucho, crois-moi; mèle-toi dé^rmais 4e piquer tan àne,€tnondes choses qui ne t'importent point; Aiq[)liqul; tes cinq sens de nature à bien comprendre que tout ce que j'ai fait , je fais et je ferai, est fondé en raison, et conforme aux lois de chevalerie, que j'entends mieux que tous les chevaliers qui en ont jamais ' fait profession. Seigneur, dit* Sancho, est-ce une vraie loi de chevalerie que nous couriôiis p9r ces montagnes comme g^is perdas, sans voir ni cl^min ni sentier, en quête d'un fou à qui , la fantaisie viendra peut-être d'achever ce qu'il a commencé^ non son histoire, mais de nous briser, à vous la tète et à moi les côtes? En voilà a$sez, exauce une fois, répondit Don Quyote : .j^. apprends que mon dessein n'est pas seulement de trouver ce "^ fott, mais de faire dans ces montagnes Ime action qui m'assurera une perpétueHe renonmiée sur la terre, et mettra le sceau à tout ce qui peut rendre parfait et fameux un chevalier errant. Est-elle bien périlleuse, seigneur, cette action-là? demanda Sancho. Non, répondit Don Quyote; cependant elle pourrait tourner de telle façon que nous rencontrerions hasard au lieu de chance; mais «tout dépendra de ta diligence. De ma diligence? dit Sancho. Qui, répondit Don Quijote, parceque, si ta reviens promptement d'oii je pense t'envoyer, ma peine sera
bientôt finiç, et ma gloire eommencera. Mâts poup ne pas te Jenir davantage en suspens, apprends, Sancho, que le fameux Amadisde Gaule fut un des phis parfaits chevaliers errants; j'ai tort de dire un! il fut le seul, le premier, l'unique, le sei^ gneur de tous- ceux qui vécurent de son temps; j'en suis fâché pour don Bélianis et autres que Von prétendrait lui égaler : c'est une erreur, j'en jure. Je t'apprends aussi que le peintre qui veut se rendre fanieux dans son art tâche d'imiter les originaux des plus grands maîtres , et la même règle s'applique à tous les arts, à toutes les sciences jiui sont Tommient des sociétés. C'est ainsi que doit se c(Mlduire celui qui veut acquérir la réputation de patient et de sageà l'imitation d'Ulysse, qu'Homère nous représente comme le modèle de la sagesse et de la patience. Ainsi, Virgile, en la personne d'Énée, nous a donné l'exemple de la piété envers son père, et de la prudence d'un vaillant capitaine : chacun-dépeignant son héros, noi^el qu'il fut, mais tel qu'il devait être, pour servir aux races futures d'exemple de vertu. De la même manière, Amadis ayant * été le pôle, l'étoile, le soleil des vaillants et amoureux chevaliers, c'est lui que nous devons imiter, nous qui combattons sous la bannière de Tamour et de laxhevalerie. Cela étant ainsi, je trouve, ami Sancho, que le chevalier errant qui l'imitera le mieux sera celui qui approchera le plu.s de la perfection. Une des circonstances daii^s lesquelle^s le grand Amadis fit éclater davantage sa prudence, son courage, sa valeur, sa patience, ce fut lorsque, dédaigné 'de sa dameOriane, il se retira sur la H|^' Roche Pauvre pour y faire pénitence sous le nom du Beau Ténébreux, nom significatif et convenable à la vie qu'ilvoulait mener et qu'il avait choisie. Ajoute qu'il m'est plus facile de l'imiter dans sa pénitence que de fendre, à son exemple, des géants, couper la tète des serpents, tuer des endriagues ^ mettre des armées en déroute, disperser des flottes et détruire dés enchantements. Et , puisque ces lieux sauvages sont parfaitement convenables pour un tel dessein, je ne veux pas man-
■ Monstre imaginaire qui dévorait les vierges.