‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 114 sur 278 · PARTIE 1. CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

PARTIE 1. CHAPITRE XXV

quer de saisir Toccasion qui s'offre si- favorablement ^ Mais enfin, seigneur, dit Sancho, que prétendez-vous faire dans un lieu si désert? Ne t'ai-je pas dit, répondit Don Quijote, que je prétends imiter Amadis, faisant ici Finsensé, le désespéré, le furieux afin d'imiter en même temps le valeureux Roland, lorsqu'il trouva à une fontaine les preuves que la belle Angélique s'était abandonnée à Médor? Il en conçut tant de chagrin qu'il devint fou, arrachant les arbres, troublant l'eau des fontaines, ravageant les troupeaux, tuant les bergers, brûlant leurs ça* banes, abattant les maisons, dérobant les juments, et faisant cent mille autres extravagances dignes d'une éternelle mémoire. Et, quoique je ne prétende pas imiter exactement Roldan, Orlando ou Rotolando, car il avait ces trois noms-là, dans toutes les folies qu'il dit, fit' et pensa, j'en ferai seulement l'esquisse en ce qui me paraîtra le plus essentiel ; peut-être aussi , me contenterai-je d'imiter Amadis, qui, sans faire de folies dommageables, mais seulement des j)laintes et des lamentation^, acquît tant de réputation et de gloire, qu'on n*en peut avoir davantage. Il me semble, dit Sancho, que les chevaliers qui faisaient ces folies et ces pénitences en avaient quelque sujet ; mais vous, seigneur, quelle raison avez-vous pour devenir fou? quelle dame vous a méprisé ? quelles marques avez-vous trouvées qui vous fassent croire que madame Dulcinée du Toboso ait fait des sottises avec maure ou chrétien? Hé, voilà le point, s'écria Don Quijote, c'est là le plus ingénieux de mon affaire : jp qu'un chevalier errant devienne fou pour en avoir sujet, on ne peut lui en savoir gré; le mérite est d'extravaguer sans motif 2, et de donner à penser à ma dame ce' que je pourrais faire, dans l'occasion. Au reste, la longue absence qui me sépare de Dulcinée, ma dame pour la vie, ne m'en donne^t-elle pas assez de suj^P N'as-tu pas ouï dire s^u berger Ambrosio que l'absence fait craindre et sentir tous les maux? Ainsi, ami Sancho^ ne

I Que me ofrece sus guedejtis : c'est le toupet de la fortùac. * L'espagnoï dit: que si en seco hago esta, que hieiera en mojado : si je le fais à sec , que ferais-je étant mouillé ?

perds point le temps à me vouloir détourner d'une imitation sî rare^ si heureuse et si inouïe. Jesuis fou, et foji je yeux être jusqu'à ce que tu reviennes avec la jpéponse à une lettre dont je te veux charger pour madame Dulcinée. Si elle est telle que le mérite ma fidélité, ma folie et ma pénitence cessent. Dans le cas contraire, je serai fou réellement; et, dans cet état-là, je ne •sentirai rien : de sorte que, quoi que me réponde ma dame, je sortirai toujours de Tincertitude où tu me laisses, jouissant comme homme sage du bien que j'espère de tau retour, ok^ coHimefou, ne sentant point le mal que tu m'auras apporté. Mais, dis-moi^ Sancho, as-tù sauvé l'àrmet de Mand)rin? Je t'ai vu le relever après que cet ingrat eut fait tousses effcurtspour le mettre en pièces sans en pouvoir venir à bout , ce qui prouve bien la bonté de sa trempe. Vive Dieu Useîgneur chevalier de la Triste Figure, s'écria Sancho, je ne saurais souffrir patiemment certaines choses que vous dites, et elles me font croire que tout ce que vous me contez des, chevaleries, de gagner des Foyaumes et des empires et de donner des tles et autres récompenses à la mode des çl^evaliers errants , que tout cela n'est que vent, mens(»ige, fatras, frivolité^, comme vous voudrez. Qui peut vous entendre dire qu'un bassin de barbier est Farmet de Mambrin, et ne pas vous voir désabusé en quatre jours, ne peut que penser que celui qui dit de telles choses a perdu le jugement. J'ai le bassin tout bosselé dans moil bissac ; je l'emporte pour le redresser dans ma maison, et m'en servir à me faire la barbe. si Dieu me fait la grâce de me retrouver près de ma femme et de mes enfonts. Sancho, dit Don Quijote, par le Dieu que tu viens de jurer, je te jure que tu es bienl'écuyer dû plus petit entendement qu'il y ait encoreeu au monde. Est-il possibleque, depuis le temps que tur es avec moi, tu ne te sois pas encore convaincu que tout ce qui a rapport aux chevaliers errants semble chimie, folie, impertinence, et fait à rebours; non pas pour cela'qu'il en soit ainsi, mais parcequ'il y a toujours parmi nous une foule d'enchanteurs qui changent et bou-

^Pcutraha, 0 pairafia, bourde > mciisoiigc iD^^Dté à plaisir.

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