PARTIE I. CHAPITRE XXV
vous lui dites bien tout ce que vous voulez! et comme se trouve bien placée la signature, le chevalier de la Triste Fi^re! Je le dis en vérité ; vous êtes le diable même , et il n'y a chose que vous ne sachiez. Il faut tout savoir, répondit Don.Quijote, dans le métier que je fais. Or ça, reprit Sancho, écrivez donc de l'autre côté la cédule des trois ânons , et signez bien nettement, afin qu'on reconnaisse votre écriture. J'y consens, dit ' Don Quijote. Et , l'ayant écrite , il lut :
«Ma nièce, il vous plaira payer, par cette première de «change, à Sancho Pança, mon écuyer, trois ânons, de cinq «que j'ai laissés dans. ma maison, et qui sont sous votre garde; «lesquels trois ânons j'entends lui être délurés et payés pour «autant d'autres que j'ariTeçus ici de lui, comptant, et avec la « présente et son acquit , ils seront bien délivrés.
«Fait dans les entrailles de la Mdntagne Noire , ce 27 août de « la présente année. »
C'est bon, seigneur, dit Sancho; vous n'avez qu'à signer. Il n'est pas besoin de signer, réponîiit Don Quijote ; mon parsçhe * suffît, non-seulement pour trois ânons, mais même pour trois cents. Je m'en rapporte à vous , dit Sancho. Je m'en vais seller Rossinante , et que votre seigneurie se prépara à me donner sa bénédiction , car je prétends partir- tout à l'heure , sans m'amusér à voir les folies que vous voulez faire; je dirai que j'en ai tant vu, qu'elle n'en demandera pas davantage. Je veux, du moins, et il faut qu'il en soit ainsi, Sancho ; je veux, dis- je, que tu me Voies nu, faire une ou deux douzaines de folies, ce sera l'affaire de moins d'une demi-heure, afin que, les ayant vues de tes yeux, tu puisses jurer en sûreté de conscience de toutes eèlles que tu voudras y jouter, et je t'assure bien que tu n'ai diras pas autant que j'en veux faire. Pour l'amour de Dieu ! seigneur, que je ne vous voie point nu : vous me feriez trop de pitié, je ne pourrais m'empècher de pleurer, et j'ai la tête si mal d'avoir
* Mi ruàrica.
pleuré cette nuit mon pauvre âne, que je n'ai pas besoin de recommencer; si vous voulez absolument que je vous voie fôire des folies, faites-lés tout vêtu , bien 'courtes, et de celles qui seront te plus à propos , quoique cela ne soit pas du tout nécessaire pour moi; ce sera^ comme je vous Fai dit, hâter mon retour, qui doit vous donner les nouvelles que désire et que mérite votre seigneurie. Sinon, madame Dulcinée n'a qu'à se bien tenir : jcfais vœu solennels qui je peux , si elle ne répond pas comme elle doit, de lui tirer une bonne réponse de Testomac à beaux soufflets et coups de pied. Peut-on soufFrir qu'un chevalier errant, aussi fameux que votre seigneurie, devienne fou, sans rime ni raison, pour une... Qu'elle ne me le fasse pas . dire , la bonne danfe ; car, par Dieu , j*eii dégoiserai et j'en dirai à la douzaine, sans marchandeh Je suis bon pour cela, moi; elle me connaît mal : si elle me connaissait, elle chômerait ma fête. En bonne foi, Sancho^ dit Don Quijote, à ce qu'il me parait, tu n'es guère plus sage que moi. Je ne suis pas si fou , ^|{diqiia Sancha, mais je suis plus emporté; mais laissons cela. De^qubi vivrez-vous , seigneur, jusqu'à mofli retour? Irez- vous 4jBU^ies chemins , comme Gardenio , enlever les provisions des pauvres bergers? Que cela ne te mette pas en peine , dit Don Quijote : eussé-jéautre chose , je ne mangerais que les herbes de ces prés et les fruits* de ces arbres ; le mérite de ma résolution consiste à ne point manger, et en d'autres austérités. [Seigneur, dit Sancho, savez-vous bien ce que j'appréhende ? c'est de ne point retrouver cet endroit-ci, t^int il est caché. Remarque-le bien, répondit Don Quijote; pour moi, je ne m'éloignerai pas d'ici alentour, et j'aurai soin de monter de temps en temps sur les plus hauts rochers, pour voir si je te découvre sur les chemins- D'ailleurs, pour plus grande sûreté, tu n'as qu'à couper des branches degenêt, et les placer de distance en distancé, jusqu'à l'entrée de la plaine : elles te serviront d'enseignes et de guides, à l'imitation du fil de Thésée, pour sortir du labyrinthe. Je vais le faire, dit Sanchô. Il coupa quelques branches, vint recevoir la bénédiction de son maître , et s'éloigna non sans que