‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 118 sur 278 · PARTIE .1. CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

PARTIE .1. CHAPITRE XXV

;iussi belle, aussi riche que vous , se soit prise d'amour pour un hommie aussi abject ^ aussi commun, aussi idiot, tandis qu'il est ici tant de maîtres, tant de docteurs, tant de théologiens, parmi lesquels vous auriez pu faire un choix \ et dire : Je veux celui-ci, je ne veux pas de celui-là. La dame lui répondit, avec beaucoup de gaieté et d'aisance : Vous vous abusez, seigneur, et vous pensez à la vieille mode , si vous trouvez que je me sois méprise en choisissant ce quidam, tout idiot qu'il paraisse; car, pour moi, il sait autant et plus de philosophie qu'Aristote. Ainsi, Sancho, puisque j'aime Dulcinée du Toboso, elle vaut autant pour moi que la plus grande princesse de la terre. Croistu que toutes les d^mes célébrées par les poètes, sous des noms que la fantaisie leur impose, soient à eux pour cela ? Penses-tu que les Amarillis , les Phills, les Sylvies , les Dianes, les Galatées, les Alices, et tant d'autres dont les noms remplissent les livres, les romans, les théâtres, les boutiques de barbier, aient été des femmes en chair et en os, qui aient appartenu à ceux qui les ont chantées? Non, certes : la plupart sont des êtres imaginaires, dont ils font le sujet de leurs vers, et qui leur donnent la réputation d'hommes amoureux et dignes d'être aimés. Il me suffit donc de croire qu'Aldonza Lorenzo est belle et honnête : sa naissance importé peu , on n'a pas à faire d'information pour l'admettre dans aucun ordre. Pour moi, elle est la plus grande princesse du monde. Deux choses surtout nous excitent à aimer, je te l'apprends, si tu l'ignores : ce sont la bonne réputation et la beauté; toutes deux se trouvent réunies au plus haut degré en Dulcinée, car nulle ne l'égale en attraits, et peu l'égalent en honnêteté. En un mot , je m'imagine que tout ce que je dis est vrai, sans plus ni moins. Je me la représente telle que je la désire, tant pour le mérite que pour la beauté; Hélène n'en approche point, Lucrèce ne saurait l'égaler, ni aucune des femmes célèbres de.rantiquité, grecques, latines ou barbares. Qu'on en dise tout ce que Ton voudra* : si les ignorants me blâment , les plus rigoureux ne me désapprouveront pas. Sei«

* Coino entre perçu (comme parmi des poires ).

gneur, dit Sancho, vous avez raison en tout et partout , et je ne suis qu'un âne; mais pourquoi ce mot d'âne me vient-il à la l)ouche?.il ne faut point parler de cordes dans la maison d'un pendu. Vienne donc la lettre, et adieu, je m'^n vais. Don Quijote prit les tablettes, et se retirant à l'écart, se mit à l'écrire. Quand il Peut achevée, il af^ela Sancho, et lui dit qu'il voulait lui lire, afin qu'il l'apprtt par cœur, au cas qu'il la perdit en chemin;* tout étant à craindre de sa mauvaise fortune. Écri- "vez-la plutôt, dit Sancho, deux ou trois fois dans les tablettes et donnez-les-moi, j'en aurai grand soin; car de penser que je la puisse mettre dans ma mémoh*e, c'est folie : je l'ai si mauvaise, que souvent je ne me souviens pas de mon nom. Cependant, lisez-la-moi, je serai fort aise de l'entendre. Elle doit être bien faite; Écoute donc , dit Don Quijote :

LETTRE DE DON yUIJOTE A DULCINÉE DU TOBOSO.

« Souveraînfe et haute dame ,

« Celui qui est fêru de la. pointe aiguë de l'absence, blessé

«jusqu'au fimd du cœur,- ô très douce Dulcinée du Toboso, vous

«envoie salut et s^té, dont il ne jouit pas. Si votre beauté me

<« méprise , si votre mérite ne brille en ma faveur, si vos dédains

«m'accablent, encore que je sois a^sez patient , je pourrai mkl

«supporter, cette affliction; car ce n'est pas assez qu'ette soit

«forte, elle est aussi de longue 4urée. Mon fidèle écuyer San-

«cho vous rendra un compte exact, ô belle ingrate, ennemie

«trop aimée! de Tétat où je suis à cause de vous. S'il vous plaît

«de me secourir, je suis à vous : sinon , faites à votr^ volonté ;

«en achevant de vivre, j'aurai satisfait à votre cruauté et à

«mes dçsirs.

« Le vôtre jusqu'à la mort,

« Le chevalier de la Triste Figure. »

Par la vie de mon père! s'écria Sancho en écoutant cette lettre, voici la plus belle chose que j'aie jamais entendue. Gomme

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