PARTIE I. CHAPITRE XXVIII
lier, des personnes prêtés à vous aider dans vos malheurs et à les partager.
Pendant ces paroles du curé, la jeune déguisée restait interdite; elle les regardait tous, sans ouvrir la bouche et sans dire un seul mot, comme un rustre villageois à qui Ton montre à Fimproviste une chose rare qu'il n'a jamais vue. Mais enfin, le. curé ayant renouvelé ses sollicitations , die fit un grand soupir; rompit le silence et dit :
Puisque la solitude des montagnes n'a pu me cacher aux humains, çt que mes cheveux ne m'ont pas permis de soutenir un mensonge , il serait désormais inutile de feindre une diose que vous ne pourriez plus croire que par courtoisie. Aiosi^ seîr gnéur&, je vous rends grâces de vos offres obligeantes, dini m'imposent la loi de satisfaire vos désirs. Je crains bien toutefois que le récit de mes infortunes ne. vous cause autant d'ennui que de compassion, car vous ne trouverez ni remède pour les faire cesser^ ni consolaticw pour en diminuer le'poids. Cependant, je ne yeux point vous laisser de doute sur mon honneur : vous m'avez reconnue pour femme, vous me trouvez ici seule, et sous ce costume, dans un aussi jeune âge. Toutes choses, dont chacune en particulier suffirait pour ruiner la meilleure réputatirai : il faut àônc que je vous confie ce que j'aurais tenu caché si cela m'eût été possible. Ainsi parla la jeune fille sans ^'arrêter, avec tant de gràce^ un son de voix si doux, qu'ils n'admirèrent pas moins sa modestie que sa beauté. Us lui firait de nouvelles offres de services, la coi^urant de tenir sa promesse. Elle reprit sa chaussure sans se faire prier davantage, retrouss^^ ses cheveux; s'assit auprès d'eux sur une pierre, et, d^nne voix claire et posée, s'effoççant de retenir ses larmes, commença dans ces termes l'histoire de sa vie. ^ i >
Dans l'Andalousie est une ville dont un duc prend son titre, ce qui fait de lui un de ceux auxquels on donne le nom de grands, en Espagne.. Il a deux fib, l'atné est héritier de son nom et, comme il le parait, de ses vertus; le plus jeune, je ne sais de quoi il est héritier, si ce n'est des trahisons de Vellulo ,
ââe DONQUUOTE.
des méchandetés deGaoelon. Mes parents, d'une hnmble cdn^ dition, sont vassaux de ce duc, mais si riches, que, si leur naissance égalait leur fortune, ils n'auraient rien eu à désira*, ni nMH, sans'doute, à redouter les malheurs qui me sont arrivés, car mon infortune vient de ce que mes parents ne sont pastiés nobles; ils ne sont pourtant pas d'une condition si basse qu'elle doive les faire rougir, mais elle n'est pas non plus assez relevée pour que je ne la regarde pas comme la cause de mon infortune : îb sont laboureurs, gens simples et modestes, d'une race sân» mélange; ils S(mt, comme on* dit,, vieux ^^hréti^is, et sianci^is, que leurs grands biens, leur train magnifique, les éievaeat au rang des gentilshommes et même des chevaliers. fHb, à leurs yeux, leur (dus grande fortune, le plixs beau titre de Dotulesse d(mt ils s'enorgueîllisaiènt était de mVivoir pour fille; et , comme ils me chérissaiait , et que j'étais leur uniqiie lîéritière, nul enfont ne fut plu^ aimé, plus carrèssé que moi. J'^s leur bâfon de vieillesse, leimroiroù ils se contemplaient, l'objet de toutes leurs sollicitudes, de tous les vœux.qu'ils adressaient au ciel, leur bonfé unissait mes désirs et les leurs, et, de même que j'étais maîtresse de leurs affections, je l'étais de * leurs biens. C'était moi qui arrêtais ou congédiais les domestiques, qui faisais le compte de tout ce qjb'on semait et recueillait, des moulins à huile, des pressoirs , des troupeaux grands et petits, des ruches^ en un mot de tout ce que peut posséder un riche laboureur comme mon père. Je disposais de tout avec tant de vigilance de ma part et de satisfaction de la leur, que je ne saurais vous le dire. Ce qui me restait de lœsir, après m'être occupée de tout ce qui concernait les bergers, les laboureurs ^ et les autres travailleurs, je remployais aux exercices utiles et convenables aux jeunes filles, comme Taiguille, le fnétier ^ et la quenouille ; s'il m'ê restait ensuite un peu de tenips pour récréer mes esprits, je priais quelque livre de dévotion, ou je pinçais de la harpe; car Texpérience m'a prouvé que la musique calme
I Capataz , le chef des Talets de charrue.
* La almohadWa , le coussio. *