PARTIE l CHAPITRE XXVIIL
précautions, je vis tout à coup paraître devant raoî don Fernand : cette vue inopinée me troubla tellement que je perdis à la fois Fusage des yeux et de la voix ; je ne pus donc appeler au secours, et sans doute il ne Teût pas permis, car il me prit' dans ses bras sans que j'eusse la force de tn'en défendre, et me dit de telles raisons, que je ne saurais comprendre comment le mensonge est si had>ile à prendre la couleur de la vérité. Ses larmes donnaient du crédit à ses paroles, et ses soupirs sem-blaioit justifier son intentioii! Moi pauvrette, seule, sïms éxpé^ rience en amour, je coïpmençai à prendre pour des vérités les mensonges qu'il me débitait. Cependant, se? larmes et ses sott^ pirs ne m'inspiraient qu'une hopnète compassion; révenue dé ce premier trouble, je repris un peu mes eisprits, et lui dis, avec plus de fermeté que je ne Feusse espéré : Si, de même que je suis dans vos brais, seigneur, j'étais entre lés griffes d^Un lion rugissant , et que , pour en échapper, il me fallût faire ou dire quelque chose contre l'I^onneur, il me serait aussi possible de le faire ou de le dire que d'empêcher le passé d'exister ^ Si vous retenez mon corps étreint dans vos bras , moi j'ai mOn ame liée à d'honnêtes pàisées, totalement opposées aux vôtres , c(nnme vous en pourrez jugar si , pour les effectuer, vous voulez user de violence. Je suis votre vassale et non votre esclave : la noblesse de Votre -sang ne peut vous donner et ne vous donnera pas le droit de déshonorer l'humilité du mien; villageoise et flHe de laboureurs comme je le suis , je ne m'estime pas moins dans ma condition que vous dans la Vôtre. Ne croyez donc pas m'é^ tonner par vos efforts , m'éMouir par vos rf chesses , me séduire par vos paroles, m'attendrir par vos larmes et par vos,sotq[rirs. Si je voyais qudqu'une des choses que j'ai ditèi^ dans celui que mes parents ddyent me donner pour' époux , sa volonté râlerait la mienne : mon honneai:' étant sauf, encore que sans empre^ement , je vous livrerais de bon gré ce que voi» {nréten-
dez obtenir de force. Ainsi, seignedr, persuadez-vous bien que
^ Asi fuera posible hacella o decUla eomo es postale detcar de habet s}do lo que^ue.
liiil autre que mon époux légitime n'obtiendra rien de mxA. Si tes refus n'ont pas d'autre cause, répondit ce déloyal chevi^er, je jure d'être à toi, belle Dorothée (c'est le nom de Tinfortunée qui vous parle); jten prends à témoin te cid, à qui rten ne peut être caché, et^cette image de Motre-Dame que voici. A. ce nom de Dorothée, Gardenio tressaillit de noi\veair, et se confirma dans sa première opinion. Il ne voulut pas cependant interrompre le récit de Dorothée, désirant ^n apprendre la fin, qûoiqu^elte lui fût à peu près connue ; il lui dit seulemeht : Quoi! Dorothée est votre nom, madame? j'ai entendu nommer de même une autre personne, dont les disgrâces ont bien du .rapport avec les vôtres; mais continuez, j'aurai le temps de vous apprendre des choses qui vous sm^prendraïf ■ afiiiloÉ: qu'elles vous affligeront. Dorothée s'arrêta à ces mots pcMir considérer Gardenio, et son étrange dénûment. Je vous conjure, lui dit-dle, si vous savez quelque chose qui me rc^rde , de me l'apprendre tout déduite ; si la fortune m'a laissé quelque chose, c'est le courage pour supporter tous les malheurs qui peuvent me survenir ;^ ne suis-je pas sftre d'ailleurs que les miens ne peuvent s'accroître! Je ne vous le tairai point, madame , répondit Gardenio, si ce que j'imagine jcst vrai; il importe peu, pour le moment, de vous le dire, et l'occasion n'en est pas perdue. Soit , tépohdit Dorothée , voici la suite de mon rédt : Don Fernand se saisit d'une image -de 1$ Vierge qui se trouvait dans la chambre, et la prit à témoin de notre union, ajoutant les discours les plus persuasifis et les serments les plus solennels d'être mon époux. Avant qu'il eût achevé, je lui dis de bien réfléchir à sa conduite ; de considérer le déplaisir qu'aurait son père de le voir marié avec une paysanne, sa vassale; de ne se point laisser aveugler par ma beauté, quelle qu'elle fût, trop faible pour excuser sa faute; que le plus grand bien que son àmoùr pouvait le porter h me faire, était de me laisser à une destinée proportionnée à ma condition , car jamais les mariages disproportionnés ne sont heureux et ne conservent longtemps cette fêlicité qu'on éprouve en les contractant. A ces raisons, j'en