‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 15 sur 278 · PARTIE I. CHAf PTRE III. M · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAf PTRE III. M

vœu est d^accomplir de semblables actions. L'hôtelier, qui, comme je Fai dit, était d'hmneur maligne, et avait déjà quelque soupçon de la folie du chevalier, acheva d'y croire après avoir entendu de telles paroles, et, pour avoir de quoi rire cette nuit, résolut de se prêter à ses désirs. Il lui dit donc qu'il avait très bien rencontré dans son dessein; qu'un projet pareil était digne des chevaliers d'une aussi haute importance qu'il le pfraissait être et tel que Faimonçait son extérieur; que lui-;mëme, dans sa jeunesse, s'était adonné à cet honorable exer*cice, alliant en diverses j;)arties du monde chercher les aventures, sans avoir laissé un coin dans les faubourgs de Malaga , dans les tles de Riaran , dans le Compas de Séville y. dans le marché de Ségovie, dans l'oliverie de Valence, dans la rondille de Grenade, dans la plage de San-Lucar^ le potro de Gordoue , dans les cabarets de Tolède ^ , et autres lieux où il n'eût exercé la légèreté de ses pieds, la subtilité de ses mains, multij^iatil les torts, sollicitant les veuves, séduisant desjeunes filles, dupant des orphelins, enfin, se faisant omnaître à tout autant d'audiences et de tribunaux qu'il y en avait, en Espagne, ou à peu près; qu'enfin il s'était retiré dians ce château, où il vivait de son avoir et de celui des autres, recevant tous les chevaliers errants, de quelque qualité'^t oon^ dition qu'ils fussent, seulement par la grande'affection qu'ils leur portait, et pour partager avec eux ce. qu'il agpiit de bien, ^ en récompense de celui qu'ils voulaient WSre. Il iyôuta qu'il n'y avait point de chapelle d^ son château pour y faire b veille des armes, parce qu'elle était démolie dans le deâsein de la reconstruire; qu'il savait bien (railleurs qu'en cas de nécessité, on veillait où l'on voûtait, et qu'il le pouvait faire cette nuit dans une des cours du château; que le matin, avec Faide de Dieu, se feraient les cérémonies usitées, en sorte qu'il fût bien armé chevalier, et aussi chevalier qu'il y en eût au monde. Il lui demanda s'il portait avec hii d^ Fargent. Pas

< Tous cej» noms indiqueat des lieux fréquentés alors par les filous et les gens sans aveu. Ce sont des marcbés» des places publiques,' ou des promen»lÈS.

un denier, répondit Don Quijote, n'ayant jamais lu dans aucune histoire de chevalier errant, qu'ion seul en eût porté. Vous vous abusez en cel^, dit Fhôte; si Ton n'en trouve rien dans les livres, c'est que les auteurs ont cru qu'il était inur tile de dire une chose aussi claire, aussi nécessaire que celle d'avoir de l'argent et des chemises blanches; mais ils ne laissaiait pas d'en porter. Ainsi tenez pour assuré que tous les chevaliers errants dont parlent les livres avaient toujours la bourse bien garnie, eu cas de besoin^ et qu'ils portaient aussi des dbemises et une petite boite pleine d'cHignent pour les blessures qu'ils recevaient, parcequ'ils ne trouvaient pas toujours dans les champs et dans les lieux déserts où ils combattaient quelqu'un qui les soignait quand U& étaient blessée, à moins d'avoir pour ami quelque sage enchanteur qui les secourût, et leur envoyât dans une nue quelque demoiselle ou quelque nain, avec une fiole pleine d'uiie eau d'une teHe vertu, qu'en en prenant seulement une goutte ib se trouvaient aussi sains et aussi frais que s'ils n^eussent eu aucun mal. Mais que s'il .n'avait rien de tout cela, les anciens chevaliers avaient pour y habitude constante, que leurs écuyers fussenf pourvus d'ar- -f^fSimsi et d'autres choses nécessaires, comme d'onguent et de ^^4uDrpie; s'il arrivait «qu'un de ces chevaliers n'eût point d'è- ^^iteper, ce quf était bien rare, il portait lui-même tout cela "^cfhÉuS quekgie sac très mince qui se voyait à peine sur la croupe de son cSiéval, coèobe si ce fût quelque chose de plus grande imp(Mrtance; car, pour toute autre cause, les chevaliers errants lie portaient guère de sac. Ainsi, ajouta l'hôte, recevez le conseil (je pourrais même voUs l'ordonner, comipoe à mon fils en chevalerie , car vous allez bientôt l'être ) de ne marcher jamais sans argent et sans les autres, précautions d'usage, etvous verrez que vous vous en trouverez bien, lorsque vous y penserez le moins. Don Quijote lui prcHuit de suivre de point en point son conseil^ et aiHsitôt il se disposa à faire la veille des armes dans une grande cour qui était à côté de l'hôtellerie. 11 rassembla donc toutes 4es pièces de son armure, les posa sur

Page 1