‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 16 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE III

une ^uge de pierre auprès d'un puits, et , embrassant son écu, saisit sa lance, et, dans une contenance gracieuse et fière, conunença à se promener devant Vauge. Il était, déjà nuit quand il conmiaiça cet exercice. UhôteHer apprit à tout ce qui était dans rh6tellerie la folie de Don Quijote, les instruisit de la veille des armes, et.de Tordre de chevalerie qu'il espérait recevoir. Étonnés d'une si étrange espèce de folie, ils le re^ gardèrent de loin, et le virent qui, d'un maintien grave, tantôt se promenait, et tantôt, appuyé sur sa lance, jetait les yeux sur ses armes, les y tenant assez longtemps arrêtés. Cependant la nuit acheva de se fermer, et la lune répandit une lumière si vive, qu'elle pouvait disputer d^éclat avec l'astre qui la lui envoyait, et l'on put voir distinctement tout ce que fai** sait le chevalier. 'Sur ces entrefaites, il prit fantaisie à Tun des muletiers qui étaient dans l'hôtellerie d'abreuver ses mules; et pour cela il fallait qu'il ôtàt les. armes de dessus l'auge Don Quijote, le voyant approcher, lui cria d'une voix haute : Qui que tu sois, tânérairé chevalier, qui as la hardiesse de toucher les armes du plus vaillant de ceux qui jamais ceigni- T&ït l'épée, prends garde à ce que tu vas faire, et ne sois ^ si hardi que de toucher ces armes, si tu ne veux laisser 11 «: vie pour prix de ta témérité. Le muletier ne tint compte çk/^'J ces menaces (pour son salut il eût mieux fait d'y prepirè^^:.^ garde); au contraire, saisissant les armes par les countdet^:' *" il les jeta loin de lui. A cette vue, Don Quijote leva les yen vers le ciel, et s'adressait, à ce qu'il parut, mentalement à Sfli Dulcinée : SoyezHoïc» en aide, madame, s'toria-t-il, dam cette première occasion qui s'offre à votre esdave; que votre protection ne me fasse pas faute en cette aventure. A ces mots, et ayrès quelques autres pandes semUables, il se défit de son écu, et, levant sa lance à deux mains, il en donna sur la tète du muletiep un si grand coup qu'il retendit à terre, en si mauvais état que, s'il eût redoublé, le muletier n'eût pas eu besoin de chirurgien pour le panser. Cela fait, il ramassa ses armes et recommença à se promener avec autant de cahne qu'au-

paravant. Peu de temps après, un autre qiuletier, qui nte savait pcHiit 06 qui s'était passé, parceque le premier était encore à terre tout étourdi, s'en vint aussi dans le dessein d'abreuver ses mulets; et, comme il prenait les armes pour débarrasser Fauge, Don Qu^ote, sans dire une parole et sans invoquer personne, ôta une seconde fois son écu, une seconde fois leva sa lance, et sans la briser ouvrit la tète du second muletier en trois ou quatre endroits. Au bruit qu'il fit, tous les gens de l'hôtellerie accoururent et l'hôtelier avec eux; Don Qdjote, les voyant venir, embrassa son écu, et mettant l'épée à la main : Daine de beauté, cria-f>-il, soutien et force de mon cœur, il est temps maintenant que vous tourniez les yeux de votre grandeur sur le chevalier votre esclave, qui va s'engager dans cette périlleuse aventure. Âprèâ cette invocation, il se sentit tant de courage, que si tous les muletiers 4u monde Pavaient attaqué il n'aurait pas reculé d'un pas. Les compagnons des blessés, les voyant en cet état, commencèrent à faire pleuvoir de loin sur Don Quijote une grêle de pierres, dont il se gardait le mieux qu'il pouvait avec son écu, sans oser s'éloigner de l'auge, pour ne pas abandonner les armes. ' L'hôte, de son côté, criait de toute sa force qu'on le laissât, . qu'il les avait avertis qu'il, était fou, et que comme tel il s'en !; retirerait quand il les aurait tous tués. Mais notre héros criait • àicore plus fort, les traitant de lâches et de trattres, et le seigneur du château de lâche et mauvais chevalier, puisqu'il souf&ait qu'on maltraitât ainsi les chevaliers errants, et que

s'il avait reçu l'ordre de chevalerie il lui ferait bien voir sa déloyauté. Pour vous autres, basse et vile C9naille, je ne fais nul cas de vous. Tirez, approchez, venez, attaquez -moi de tous vos efforts, vous verrez quel prix vous recevrez de«votre insolence et de votre folie.

11 disait ces mots avec tant d'audace et de résolution qu'il pénétra de terreur ceux qui l'assaillaient, si bien que, par frayeur autant que par les supplications de Fhôtelier, ils cessèrent de l'attaquer. Pour Don Quyote, il laissa emporter les

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