‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 156 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXXI

lire à personne , afia qu'on ne connût point ses secrets dans le village; qu'il suffisait de ce que je lui avais dit de. bouche au si^et de Faniour que tous lui portiez, et de laipénitence que vous faisiez pour Faoïour d'elle. Finalement , elle me chargea de vous dire qu'elle vous baisait les mains, et qu'elle avait plus envie de vous voir que de vous écrire; qu'elle vous suppliait, en conséquence, et vous ordonnait, aussitôt la présente vue, de quitter ces hallters, de cesser de faire des folies, et de prendre promptement le chemin du Toboso, s'il ne survenait aucun événement de plus grande importance, parcequ'^Ue avait un grand désir de vous voir. Elle rit beaucoup quand je lin di» que vous vous appeliez le chevaUer de la Triste Figure. Je lur demandai si le Biscai^ d'autrefois était xenu la trouver; elle me dit que oui , et qu'il était fort homme de bien. Je lui demandai aussi des nouvelles des forçats; mais elle me dit qu'elle n'en avait encore vu aucun. Tout va bien jusqu'ici, dit Dcm Quijote; mais , dis-moi , quel joyau t'art-elle donné à ton départ pour les bonnes nouvelles que tu lui portais de moi , car c'est un mage antique et constant j parmi les chevaliers et dames errantes , de donner aux écuyers, demoiseUes ou nains, qui leur apportent des nouvelles, à celles-ci de leurs chevaliers, aux chevaliers de leurs dames , quelque joyau de prix en reconnaissance du message?— n peut bien en être ainsi, et je tiens que c'est un bon usage; mais ce devait être dans les temps passés : maintenant je pense qu'on a pris Thabitude de ne phis donner au messager qu'un morceaft de pain et de fromage, et c'est là tout ce que m*a donné madame Dulcinée , par-c^sus les murs de la bassecour, lorsque je pris congé d'elle, à telles enseignes que c'était du fromage de brebis. Elle est pourtant très libérale, reprit Don Quijote; Si elle ne t'a point donné quelque joyau d'or, c'est qu'apparanment elle n'en avait pas à la main. Mais , les manches sont encore bonnes après Pâques ; je la verrai, et l'on satisfera à tout. Sais-tu de qtkû je m'étonne, SanchoP c'est qu'il me^endrfe que tu sois allé et revgi^u par les airs , car tu n'as guère été plus de trois jours en route , et du Toboso ici il y a plus de trente

Meàes. CTest ce qui me persuade que num ami, le sage négromant qui s'intâresse à mes afiEûres (car f en dois nécessairement avoir un, ou je ne serais pas bon cheviRélr errant); je me persuade, dis7Je, que ce sage n^romant fa aidé à voyager sans que tu t'en sois aperçu : il y a tel de ces enchanteurs qui enlève un chevalier dormant dans son lit, et, sans sav<Mr comment, ce chevalier se réveille lé lendemain à plus de mille lieues de Tendrolt où il était couché. S'il n'en était pas ainsi les chevaliers errants ne pourraient pas se secourir l'un l'autre dans leurs périls , comme ils le font à tout moment. D arrive , par jexemple, queTun d'eux se trouve dans les montagnes d'Armâiie, à combattre une endrii^^ ou cpielque autre monstre,' ou bim omtre un chevalier; au plus ftirt du danger, et près de succomber, il voit arriver, sur une nuée ou sur un char de f^u, un chevalier de ses amis, qui peu de moments auparavant était «en Angleterre; il vient à son secours, lui sauve la vie, et, le soir, il se trouvedans sa maison, soupant tout à son aise : cependant fl y a ordinairement deux ou trois mille lieues de distance d'un endroit à l'autre. Tout cela se fait par la sdence et l'industrie de ces sages enchanteur qui veillent sur les valeureux chevaliers. Ainsi/ami Sancho, je ne fais pas difficulté de croire que tu sois allé et revenu en si peu de temps d'ici au Toboso , parceque , comme je viens de le dire, quelque sage de mes amis t'aura porté en volant, sans que tu t'en sois aperçu. Gela pourrait bien être, dit Sancho, car, en bonne foi, Rossinante allait comme Fane d'un bohémien, avec du vif-argent dans les oreilles. '^ Gomment, il y avait du vif-argent? il^y avait bien une légion de diables; c'est une engeance qui chemine et vous fait cheminer sans lassitude , tant que bon lui semble. Mais laissons cela. Que penses-tu que je doive faire dans cette conjoncture, oil ma dame me .mande auprès d'elle? car, bien que je sois obligé d'obéir à son commandement , je me vols cependant dans l'impossibilité de le faire, à cause du don cpie j'ai accordé à la princesse; la loi de chevalerie m'ordonne de tenir ma parole avant de satisfaire à mon plaisir. D'un côté, le désir de voir ma

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