‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 182 sur 278 · PARTIE |. CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

PARTIE |. CHAPITRE XXXIV

serai permis devaot toi quelque liberté, je ne dis pas une chose déshonnète, car je n'aurai point agi de propos délibéré, mais de ces négligences qui échappent aux femmes lorsqu'elles ne , croient point avoir de précautions à garder. Si ce n'est point cela , dis-moi , traître, ai-je jamais répondu un mot à tes soUi* citations, laissé échapper un geste qui put éveiller en toi )a moindre espérance de réussir dans tes infâmes desseins? ai-je quelquefois écoulé tes propos d'amour sans les repousser avec colère , avec mépris ? m*a-t«on vue croire à tes promesses , accepter tes présents? Et cependant , persuadée qu'il n'est pas naturel de persévérer longtemps dans une entreprise amoureuse , si l'on n'est soutenu de quelque espoir, je m^attribue à moi-même la faute de ta hairdiesse : je veux m'en punir, faire retomber sur moi la peine que tu mérites, parceque sans doute quelque hnprudence de ma part a soutenu tes espérances; mais, afin qpe tu connaisses que je ne serai pas moins inhumaine pour moi que pour toi , j'ai voulu te rendre témoin du sacrifice que je veux faire à Thonneur outragé de mon respectable époux, que tu as offensé autant que tu l'as pu et que j'ai offensé moi-même par le peu de soin que j^ai mis à fuir les occMions, si je t'en ai donné, qui pouvaient favoriser tes coupables ibMi^ tions. Je le répète, c'est cette opinion que j'ai de moi-même qui me tourmente le plus, c'est cette faute que je veux punir de mes propres mains, de peur que frappée par tout autre, ma faute ne devienne plus connue ; mais, en mourant, je veux aussi donner la mort , c«lporter avec moi le plaisir de m'être vengée, voir, en quelque lieu que je sois , le spectacle d'une punition juste et sévère , et que celui qui m'a perdue ne puisse l'éviter. En disant ces mots , elle se jette , le poignard à la main« sur Lothaire , avec autant de force que de légèreté ; elle feint si bien de vouloir le frapper, que lui-même ne sait presque si ces démonstrations sont .vraies ou simulées , et qu'il est obligé d'employer la force et l'adresse pour empêcher Camille de le blesser : en •effet , elle jouait cette scène de trahison avec tant d'énergie que, pour la rendre encore plus vrai-

320 DONQUUOTE.

seiiiblai>te, elle voulut faire couler son propre sang. Voyant donc qu'dle ne pouvait frapper Lottaaire , ou du moins le feignant, ^ elle s'écria: Puisque le sor,t refuse de se prêter 4 mon juste dessein , il n'aura pas le pouvoir de m'empècher de Tacoomplir en partie. Alors , dégageant avec force sa main armée du poignard que retenait Lothaire, elle en dirigea la pointe vers un endroit où la plaie ne pouvait être profonde , au c6té gauche , près de Tépaule, puis se laissa tomber comme évanouie. Léonelle et Lothaire, la voyant à terre, baignée dans son sang, furent frappés d'épouvante : eelui-d courut promptement , et hors de lui, retirer le poignard de la plaie; mais, la voyant si peu dangereuse , il fut rassuré bientôt, et admira de nouveau la ruse, Tadresse et la prudence de Camille. Pour jouer aussi son rôle , il se mit à faire de grandes lamentations , comme si elle fût morte , donnant mille malédictions non-seulemeol à lui, mais à l'auteur de tout ce désastre : comme il savait qu'Ansehne l'entendait, il exprimait une telle douleur qu'à l'entendre il eût inspiré plus de pitié que Camille mtaie , toute morte qu'elle paraissait.

Léonelle prit sa maîtresse dans ses bras , et la mit sur le lit , suppliant Lothaire d'aller chercher quelqu'un qui pût la panser secrètement. Elle lui demanda conseil sur ce qu'il faudrait dire à Anselme, s'il revenait avant que Camille fût guérie. Lothaire lui répondit qu'elle dit ce qu'elle voudrait ; qu'il n'était pas en état de donner aucun avis; il lui recommanda se^lement de tâcher d'arrêter le sang; que, pour lui, il s'en allait dans un lieu où il ne pût être vu de personne : il se retira donc avec de grandes démonstrations de douleur ; quand il se trouva seul et hors de danger d'être vu , il ne cessait de s'émerveiller de l'adresse de Camille et de la finesse de Léonelle; il pensait à qiysl. point Anselme devait être persuadé qu'il possédait en sa femme une seconde Porcie , et desirait se trouver avec lui , pour célébrer ensemble ce qui n'était dû qu'à la plus profonde dissimulation et à l'adresse la plus consommée. Léonelle arrêta le sang : il n'en était guère sorti que ce qui était nécessaire pour donner

Page 1