PARTIE I. CHAPITRE XXXVI
aucune réponse, si vous ne voulez entendre des mensonges. Jamais je n'en ai dit, répondit alors llnconnue; c'est pour av^ir été trop vraie et sans détour que je me trouva dans ce triste état. Je vous ei^ prends vous-^même à témoin, puisque c'est ma sincérité qui vous rend faux et menteur. Ces paroles furent clairement entendues, de Gardenio, qui n'était séparé de cdle qui parlait que par la porte'de Don Quijote. Grand Dieu! s'écria-t-il, qu'ai-je entendu? quelle voix est venue frapper mon oreille? A ces cris , la dame , toute troublée , tourne la tète , et , ne voyant pas celui qui parlait, elle veut entrer dans la chambre; mais le chevalier la retient, sans lui permettre de faire un pas. Dans ce moment de trouble , son voile s'abat , et laisse voir une beauté incomparable, un vidage iniraculeux, quoique pâle et défait. Elle tournait les yeux dé tous côtés, avec tant de mar- €[ues d'inquiétude, qu'on l'eût prise pour une folle, et l'ignorance où l'on était de ses motifs, faisait naître une grande pitié en Dorothée et parmi les autres. Le chevalier la tenait fortement par les épaules , et avait assez à faire pour relever son propre masque qui s*échappait , et qui en effet tomba par terre. Dorothée leva les yeux dans le moment, et reconnut son époux don Fernande Aussitôt un cri douloureux s'échappe du fond de son cœur, et elle tombe sâHs connaissance : elle serait tom-, bée jusqu'à terre , si le barbier n'eût été assez près pour la rç-' tenir dans ses bras. Le curé s'approcha pour lui Ater son voQe et lui jeter de l'eau sur la figure. A peiûe l'eut-il découverte,: €[ue don Femand la reconnut. A cette vue, il parut comme frappa de mort. Cependant il ne lâchait poidt Lucinde (c'était elle), qui faisait tousses eflÉHs pour s'échapper; elle avait reconiik'la voix de Gardenio* comme celui-ci avait reconnu la sienne. Il entendit aussi le cri que poussa Dorothée en tombant : s'imaginant que c'était Lucinde, il sortit de la chambiSe tout effrayé, €t le premier objet qu'il aperçut fut don Femand qui la retenait. Ce dernier le reconnut aussitôt : tous trois , Lu-
' Comment ne l'avait-elle pas reconnu h la voix, de même cpie Gardenio avait reconnu Lucinde ? CeUe invraisemblance est échappée à Cervantes.
cîAde , Qorothée et Gardenio restèrent rouets , immobiles , comme igqorant ce qui leur était arrivé; Dorothée regardait don Feriiand, celui-ci Gardenio, Gardenio Lucinde, et Lucinde Gardenio. Ge fut elle qui rompit le' silence la première, et,s'adressant à don Fernand, elle lui dit : Laiisl^ez-moi, seigneur, au nom de ce que vous vous devez à voUs-mème, puisque aucune autre considération ne vous touche , laissez-moi m'attacher au mur dontjesuisle lierre, à Tappui dont n'ont pu me détacher vos importunités , vos. menaces, vos promesses, ni vos présents. Voyez par quelles voies secrètes et inusitées le ciel m'a fait retrouver mon véritable époux : vous savez , par mille expériences qui nous ont coûté cher, que la mort seule serait capable de reffacer de ma mémoire. Que de si clairs avis fassent donc changer votre amour en fureur (puisque vous n'êtes point susceptible d'autres sentiments), et vos désirs en dépit. Otez-ihoi la vie : si je la perds ei\ présence de mon épopx , je la crçirai bien employée ;- ma mort sera pour lui lé témoignage de là foi que je lui ai gardée jusqu'au demia* moment. Pendant ce discours, Dorothée était revenue à elle, et avait entendu les paroles de Lucinde , qui la lui faisaient connaître. Voyant donc que don Fernand ne cessait pas de la retenir, et ne fui répondait rien, elle se lève avec peine , va se jeter à ses pieds , et, versant un torrent de larmes qui l'embellissaient encore, elle lui dit : Si vos yeux, seigneur, n'étaient pas éblouis par l'éclat de ce soleil que vous tenez dans vos braà, vous vous seriez aperçu d^a que la malheureuse prosternée devant vous est la triste Dorothée , que vous pouvez rendre aussi infortunée que vous le voudrez : je suis cette humble paysanne que votre amour ou votre bonté voulut élever à l'honneur de lui appartenir ; je suis celle qui , renfermée dans les limites d'une vie honnête , vivait contente, jusqu'à ce que, cédant à vos poursuites et à ce qui semblait être vos amoureux désirs , elle eut franchi pour vous les bornes de la retenue, et remis entre vos mains sa liberté; don mal reconnu, comme le prouve la nécessité qui me contraint â me trouver en ce lieu , et l'état dans lequel je vous vois. Gar-