‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 199 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXXVIl · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXXVIl

près de ceux qui y périssent. Vous me répondrez, sans doute, qu'il ne saurait y avoir de comparaison : qu'on ne peut compter le^ morts , et qu'avec trois chiffres seulement on établirait le nombre de vivants récompensés. Cest toujours au rebours chez les gens lettrés, soit à grandes manches, soit à robes longues* : tous ont de quoi s'entretenir. Ainsi, les plus grandes peines sont pour le soldat , et la récompense est moindre. On peut me répondre qu'il est plus facile de récompenser^deux mille lettrée que trente mille soldats, pàrcequ'aux premiers on donne les offices -qui appartiennent de droit à leur profession, et que les autres 'ne peuvent^ètre récompensés qu'aux frais du seigneur qu'ils servent. Cette considérétion même vient à l'appui du sentiment que je soutiens. Mais laissons de côté ce labyrinthe de difficultés, et retournons â la prééminence des armes sur les lettres; cette question est eBCore à décider, malgré les raisons avancées de part et d'autre. Les défenseurs des lettres disent que sans elles les armes ne pourraient se soutenir, parceCiue la guerre a ses lois, auxquelles elle est assujettie, et les lois appartiennent aux lettres et aux lettrés. Les partisans des armes répondent que les lois ne pourraient se maintenir sans elles ; car c'est par les armes que les républiques sont défendues^ les royaumes conservés, lés villes gardées, les chemins rendus sûrs, les mers puisées de corsaires; en un mot, sans elles, les républiques, les royaumes , les monarchies , les cités , les chemins de terre et de mer seraient sujets aux dangers, à la confusion que la guerre entraîne avec elle, tant qu'elle dure et use de ses droits et de safbrcet C'est un principe reconnu que ce qui coûte le plus doit être estimé davantage, Pour parvenir à' un rang émineat dans^les lettres, il en coûte dû temps, des veilles^ la faim, la nudité, les mâùx de tété cft d*est6mac , et les autres peines que j'ai déjà déumàbrées ; maisT, pour devenir bon soldat dans toute la forcç^du terme, il en, coûte les^ mëm« sacrifices qu'à l'étudiant, dsaiÉ un degré tellement supérieur quMl ne saurait y avoir de comparaison ;*car, à chaque moment,

* Porque de fatdas, que no quiero àtcir de martftù.

362 , D01*<2UIJ0TE.

le soldat court risque de la vie. Que peut souffrir un étudiant , de la faim ou de la misère, qui approche de ce que doit redouter un soldat assiégé dans une forteresse, mis en sentinelle sur un ravelin, ce cavalier, qui s'aperçoit que Tennemi creuse une mine sous ses pas , et ne peut s'écarter sous aucun prétexte , ni fuir le danger qui le menace? Tout ce qu'il peut faire est d'avertir son capitaine de ce qui se passe , afin qu'il y remédie par une contre-mine, et il^reste là immobile, attendant à tout moment de se voir enlevé dans les nues ou précipité dans un abîme. Si ce danger vous parait peu de chose , voyons s'il en existe un égal , ou plus grand lorsque deux galères s'abordent , par la proue , au milieu d'une vaste mer. Liées ainsi Tune à l'autre, elles he laissent au combattant que deux pieds d'espace sur ies ais de l'éperon^ il voit en face, à la distance d'une laûce, autant de ministres de la mort qu'il y a de pièces d'artillerie sur la galère ennemie, au premier faux pas il ira visiter les sombres demeures de' Neptune; malgré tout cela, cependant, à la voix de l'honneur, son courage intrépide l'offre en but aux coups qui, le . menacent; il le précipite à travers une étroite planche, 'sur .,^^: la galère ennemie. Ce qu'il y a de plus admirable, à pçine un soldat est-il tombé pour ne se relever jamais, un autre lut succède; s'il tombe à son tour dans la mer qui l'attend en ennemie, un autre, puis un autre encore le remplacent sans laisser de loisir à la mort, intrépidité la plus grande que puissent offrir les hasards de la guerre. Heureux, cent fois heureux les siècles qui n'ont pas connu les terribles effets, des instruments de Vartillerie ! L'enfer^ans doute a récoippensé l'auteur de cette invention diabolique, par laquelle un infâme et lâche poltron peut ôter la vie*à un vaillant chevalier. DaQs l'ardeur du courage qui enflamme les cœurs valeureux, arrive, sans que l'on sache comment ni par où, une-maudite balle, lancée peut-être par quelque fuyard tout effrayé de la flamme de son arquebuse, et cette balle tranché les jours, détruit toutes les pensées de celui qui mériterait de vivre une longue suite d'années. Lorsque je réfléchis à cçla, je suis prêt ^ dire que je me repens d'avoir

Page 1