PARTIE I. CHAPITRE XXXVIII
embrassé la profession de chevalier errant, dans le siècle détestable où nous vivons : car, quoique aucun danger ne m^épouvante, je ne suis pas sans souci lorsque je pense que la poudre et le plomb peuvent à tout moment m'ôter les moyens de me rendre fameux sur toute la surface de la terre, par la force de mon bras et le tranchant de mon épée. Au reste , que le ciel en ordonne : sj je réussis, je serai d'autant plus estimé que je me serai exposé à de plus grands dangers que les chevaliers des
siècles passés.
Don Quijote débita ce long discours pendant que les autres soupaient,sanspenser à manger un seulmorceau, quoique Sancho Teùt à plusieurs reprises averti de souper, et qu'ensuite il aurait tout loisir de parler à son aise. Ses auditeurs furent émus d'une nouvelle pitié en pensant qu'un homme qui montrait, tant de jugement et qui s'exprimait si bien dans tous ses discours, perdait entièrement la raison lorsqu'il était question de sa maudite chevalerie. Le curé lui accorda qu'il avait {deinement raison dans tout ce qu'il venait de dire en faveur des armes, et que M-mème, quoique lettré et gradué, il était de son avis. On acîieva de souper'; la table fut levée; et pendant que l'hôtesse, sa fille et Maritome , préparaiéit la petite chambre de Don Qmjote , où il avait ^té convrau que les dames se retireraient, don Fernand pria le captif de Jeur raconter l'histoire de sa vie, ajoutant qu'elle ne pouvait manquer d'être intéressante, k en juger par son arrivée dans la compagnie de Zorayde. Le captif répondit qu'il y consentirait volontiers, sans la crainte que le récit ne' l^ur parût moins agréable qu'il ne l'eût désiré, que, cependant, il le feraitx)Our leur obéir. Le curé et tous lés autres le remercièrent , et insistèrent de nouveau.* Se voyant donc pressé de tous côtés, il se mit en devoir de les satisfaire. Vous allez, leur dit-il, «ntendre une histoire véritable, que ne pourraient pent^tre point égaler les fables inventées avec le plus de soin. JPrètez-moi toute votre attention. Chacun alors fit silence, et lui, voyant qu'on était prêt à- l'écouter, d^une voix agréable et posée , prit la parole en ces termes :