‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 205 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXXIX

}];agnait et allait les atteindre , ils abandoonèrent tous en même temps les rames , se jetèrent sur le capitaine, qui se tenait sur Testanterolle ^, leur criant de ramer vivement ;.et, le faisant passer de banc en banc , de la poupe à I9 proue, ils lui donnèrent tant de coups, qu'avant qu'il eût passé de beaucoup le grand màt, son amë avait déjà passé en enfer, tant était grande sa cruauté envers eux et la haine qu'ils lui portai^t. Nous retournâmes à Gonstantinople. L'année suivante, 1573, nous apprîmes que don Juan s'était emparé de Tunis sur les Turcs, et qu'il en avait mis en possession Muley Hamet,6tant toute espérance d'y rentrer à Muley Hamida, le plus cruel et le plus vaillant des Maures ^. Le Grand Turc fut très sensible à cette perte.. C'est pourquoi, usant de la prudoice ordinaire à sa maison, il fit la paix avec les Vénitiens, qui la desiraient plus encore que lui. L'année d'après, 1574, Sâim attaqua la Goulette et le fort que don Juan avait laissé près de Tunis, à inoitié édifié. Pendant toutes ces rencontres, j'étais à la rame, sans espoir aucun de recouvrer ma liberté ; du moins , je ne l'espérais pas au moyen d'une rançon, car j'étais résolu de ne pas donner à mon père connaissance de ma disgrâce. Enfin , la Goulette et le fort furept pris. On avait mis devant ces deux places soixantequinze mille hommes de troupes turques, et 'plus de quatre cenf mille Arabes et Maures de toute l'Afrique, avec tant de munitioas et d'attirails de guerre, et tant de pionniers, qu'à l'aide des mains, et en jetant la terre à' poignée, ils eussent aisément comblé le fort et la Goulette. Celle-ci fut prise la première, quoiqu'elle* eût la réputation d'être imprena);)le. Cène fut point par la faute de ses défenseurs, ils firent pour la sauver tout ce qu'ils devaient et pouvaient ; mais le hasard apprit aux Turcs avec quelle facilité l'on pouvait faire des tranchées

* Estantaral, pilier à la poupe de la galère.

* Cet Hamida était fr«re de Muley Hamef , et tons deux fils de Muley Uacao , souverain de Tunis. Le cniel Hamida avait 6(é la vue à son père avec un fer rouge , et s'était emparé du royaume. Hamet se retira à Palerme. Don Juan le fit venir et le nomma gouverneur de Tunis. Quant au féroee Hamida , don Juan le confia à la garde de don Carlos d'Aragon , vice-roi de Sicile. D tai depuis transféré à Naples, où l'un de ses fils embrassa la religion cbrétienne.

dans le sable, sous lequel jadis on trouvait à deux palmes Tea» , qui ne se rencontrait plus à deux toises < : à force de sacs de sable, ils élevèrent des retranchements si hauts qu'Us surpassaient les murailles de la ville, et, s'en servant de cavalier, ils paralysaient la défense des assiégés K On disait communément que les nôtres n'auraient pas dû s'enfermer dans la Goulette, et qu'ils eussent mieux foit dé tenir la campagne pour s'opposer au débarquement des ennemis. Ceux qui parlent ainsi ne sont pas sur les lieux, et montrent peu d'expérience de ces choses : car, il y avait à peine sept mille soldats dans le fort et dans la Goulette; comment une aussi petite troupe, quelque dét^minée qu'elle fût, aurait-elle pu tenir la campagne et défènilre ces places contre une armée aussi nombreuse que celle des enn^ mis? D'ailleurs, quelle est laplacé qui puisse se soutenir aans être secourue , surtout lorsqu'elle est assiégée par des troiq[)es nombreuses et opiniâtres qui sont dans leur propre pays? Pour moi, j'ai pensé, comme beaucoup d'autres , que la prise de la Goulette fut une grâce, une faveur particulière que le ciel fit à l'Espagne , en la délivrant de cette officine 4e toute méchanceté, de ce cloaque, de cette éponge, de ce ver rongeur qui consumait sans profit des monceaux d'or, sans servir à autre chose.qu'â perpétuer la mémoire de Finyincible Charles-Quint, qui l'avait conquise, comme si cette masse de pierre eût été nécessaire pour l'éterniser. Le fort se rendit aussi; mais les Turcs ne l'emportèrent que pied à pied , car les soldats qu'il renfermait se défendirent avec tant de constance et de, valeur, qu'ils tuèrent plus de vingt-cinq mille ennemis , en vingt-deux assauts qu'ils soutinrent; des trois cents soldats qui survécurent , il n'y en eut pas un seul qui fût pris sans blessure, témoignage irrécusable de leur courage. Un petit fort ou tour, situé au milieu de Tétang ^, se rendit â discrétion; il était commandé

> Dos varas.

3 Tous ces détails appartiennent à Thistoire.

^ Ce que Cervantes appelle un étang était l'ancien port de Cartbage. Au milieu de ce iac était une tour antique , dont Cerbellon fil une forteresse. Zauofifuerra se

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