PARTIE l. CHAPITRE XXXIX. 36r
tiens , perte importante et douloureuse. On sut aussi d'une manière sûre que don Juan d'Autriche, frère naturel de not^e bon roi don Philippe , venait prendre le commandement de cette ligue; il n'était bruit que de Timmensité des préparatifs. Ces nouvelles enflammèrent mon courage, et me donnèrent le désir de me trouver à la journée que Ton attendait; et, quoique j'euàse respoir et à peu près Tassuranèe qu'à la première occasion je serais^ promu au grade de capitaine, je quittai tout et m'en allai en Italie. Heureusement don Juan ne faisait que d'arriver à Gènes, d'où il s'embarqua pour Naples, où il devait joindre l'armée des Vénitiens , ce qu'il fît depuis à Messine. Enfin, je me trouvai à cette heureuse et célèbre journée de Lépante ^ avec le rang de capitaine d'infanterie, auquel ma bonne fortune m'éleva plus que mon diérite. Ce jour, si heureux pour la chrétienté, puisqu'il détruisit l'erreur où l'on était que les Turcs fussent invincibles par mer, ce jour, dis-je, où fut confondu l'orgueil du superbe ottoman, parmi tant d'êtres fortunés (les chrétiens morts dans le combat furent plus heureux que ceux qui survécurent après la victoire), moi seul je fiis malheureux : car, au lieu d'une couronne navale que je pouvais espérer si j'avais vécu du temps des Romains, je me vis, la nuit qui suivit un si beau jour^ chargé de chaînes, les fers aux pieds et aux mains^; ce qui arriva de cette manière. Uchialy, roi^ d'Alger 2, heureux et intrépide corsaire, avait cerné et pris lacapitane deMalte, où il nerestait plus que trois chevaliers griè>^ vement blessés ^. La capitane de Jean Andréa, sur laqudle j'étais avec ma compagnie, accourut pour la secourir. Je fis mon devoir, et sautai dans la galère ennemie; mais, au même
1 Le 7 octobre 1571. Ce Ait à cette journée célèbre que Cervantes,. qui avait embrassé le parti des armes, ftat blessé d'un coup d'arquebuse qui lui firacassa la main gaucbe dont il resta toujours estropié. Dans plusieurs de ses ouvrages il se platt à rap)[)eler cette fameuse bataiUe, où la flotte des cbrétiens mit en dânoute ceire des Turcs. II a d'ailleurs retracé dans cette nouvelle du Captif une partie de SCS propres aventures. ^ .
^Argel.
3 L'un de ces trois chevaliers était Pedro Justiniano, prieur de Messine, et général de Malte.
instant, elle se dégagea de celle qui Tavait^issaillie, de sorte que mes soldats ne purent me suivre, et je me trouvai seul au milieu des ennuis, forcé de céder au nombre, et tout couvert dç blessures. Vous avez su qu'Uchialy se sauva avec (oute son escadre : ainsi, je demeurai en son pouvoir, seul triste parmi tant dliommes joyeux , seul captif le jour où tant d'autres furent délivrés. Quinze mille du^tîens, esclaves dans les galères turques, venaient de recouvrer la liberté. Je fus conduit à Gonstant^iople, où le sultan Sélim fit mon maître général delà mer, parcequ'il avait fait son devoir dans la bataille, et qu'il rapportait-, comme un gage de sa valeur, Fétendard de Malte. La seconde année; en 1572, je me trouvai à Navarin, sur ia capitane les Trois Fanaux; je remarquai Toccasion^que Fcm perdit de bloquer dans ce port toute la flotte turque : les^ Levantins et les janissaires qui s'y trouvaient étaient tellement persuadés qu'on devait les investir, qu'ils tenaient toutes prêtes leurs bardes et leurs chaussures ^ afin de s'enfuir par terre, sans attendre le eombat , tant était grande la frayeur qu'ils avaient conçue de notre armée. Mais le ciel eu ordonna autrement, non parla faute ou la négligence de notre général , niais pour les péchés de la chrétienté, et parceque Dieu permet que noui^ ayons toujours des bourreaux pour nous châtier. En effet, Uchialy se réfugia à Modon , île voisine de Navarin , y débarqua ses troupes, fortifia l'entrée du port , et y resta tranquillemeot jusqu'à ce que don Juan fût parti. Dans cette expédition , nous prîmes la galère appelée la Presa, conunandée par un fils du fameux corsaire Barberousse.'Ge fut ]a capitane de Naples, appelée la Loba, qui fit cette prise sous les Graves de ce foudre de guerre, ce père d.es soldats, cet heureux et invincible capitaine don Alvar de Bazan , marquis de Santa-Gruz. Je ne saurais passer sous silence ce qui advint à la prise de cette galère 2. Le fils dé Barberousse était si cruel, et traitait si mal ses esclaves,' que, lorsque ses rameurs virent que la Loha les
' Sui pasamaqueSj que son sus u^kUos.
• En la presa de la Presa. Toujours des jeux de mots.