‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 225 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XLII

de ce qu'il entendait^ il jugeait bien que la œmpagnie était composée de gens de qualité; mais il ne comprenait rien à la^ figure, au costume et à la tournure de Don Quijote. Après force civilités de part et d'autre, on arrêta que toutes les dames se réuniraient dans une même chambre, comme on en était déjà convenu, et que leS| hommes resteraient en dehors pour les garder. L'auditeur envoya donc sa ^Ue avec les autres dames, elle se réunit à dies avec plaisir ; et la moitié de Fétroit lit de rhûtelier, jointe à celle du coucher de l'auditeur, les accommoda mieux qu'ils ne le pensaient: Le captif avait à peine aperçu l'auditeur, qu'il sentit s'élever dans son coeur des mouvements qui lui disaient que c'était son frère. 11 demanda à l'un de ses gens comment il s'appelait et de quel pays il était : le valet hii répondit qu'il s'appelait le licencié Jean Perez de Biedma, et qu'il avait entendu., dire que son maître était des montagnes de Léoti. Cette réponse et ses propres remarques lui confirmèrent que l'anditeur était celui de ses frères qui avait suivi les lettres par le conseil de son père. Ravi de cette découverte , il partàj'écart Cardenia, don Femand et le curé, et leur raconta ce qu'il venait d'apprendre, les assurant que l'auditeur était son frère. Le valet lui avait dit encore qu'il était pourvu de la charge d'auditeur aux Indes, dans l'audience du Mexique; il apprit aussi que la jeune persopne était sa fille, que la mère étak morte en couche , et que l'auditeur était resté fort riche, en possession Ae la dot et de l'ei^fant. Le captif leur demanda comment il s'y prendrait pour se découvrir, ou pour s'assiirer d'abord si son fr^e , après l'avcHr découvert , rougirait de le trouver si pauvre, ou le recevrait avec tendresse. Laissez-moi faire cette épreuve, dit le curé, quoique je ne doute guère que vous ne soyez bien reçu : car la sagesse et la prudence que montre votre frère n'indiquent point un homme arrogant, et qui ne sait pas reconnaître les accidents de la fortune. Malgré cela, répondit le"captif ^ je ne voudrais me découvrir que peu à peu. Je vousirépète, dit le curé, que je mènerai les choses à la satisfaction de chacun. Cependant, la table était dressée, et

tous les hommes s y placèrent, à la réserve du captif, qui mangea avec les dames dans leur chambre. Vers le milieu du repas, le curé se mit à dire : Seigneur auditeur, j'eus jadis à Gonstantinople, où je fus esclave quelques années, un camarade du même nom que vous : c'était un des plus braves capilaines de Finfanterie espagnole; mais il était encore plus malheureux que brjve. Et comment s'appelait ce capitaine? demanda Fauditeur. — Il s'appelait Rut Ferez de Biedma, natif des montagnes de Léon. Il me raconta, sur son père et ses frères, un fait si singulier, que j s'il ne m'eût été attesté par un bomme aussi véridique que lui , je l'aurais pris pour \\m de ces contes que les vieilles débitent l'hiver au coin du feu. D me dit que son père avait partagé tout son bien entre ses trois fils, et leur avait donné des conseils plus sages que ceux de Gaton ; je puis dire que le parti des armes, choisi par mon camarade, lui réussit si bien, qu'en peu d'années, sans autre aide que son courage et sa valeur, il était devenu capitaine d'infanterie, et s'était vu à la veille d'être mestre-de-camp; mais la fortune lui devint con-

traire au moment de ses plus grandes espérances : car il perdit la liberté dans l'heureuse journée de Lépante, qui la rendit à tant de prisonniers. Moi je fus pris à la Goulette; depuis, divers événements nous rendirent cotnpagnons d'infortune à Gonstantinople. 11 vint ensuite à Alger, où lui arriva un des plus singuliers événements que l'on puisse éprouver. Là-dessuS, le curé raconta succinctement tout ce qui s'était passé entre Zorayde et le frère de l'auditeur. Gelui-ci l'écputait avec une telle attention qu'il n'avait jamais mieux justifié son titre. Le curé n'alla pas plus loin que le moment où les Français dépouillèrent les chrétiens de la barque , et peignit la profonde misère où s'étaient vus réduits son camarade et la belle Maure; il finit en disant qu'il ignorait s'ils étaient arrivés en Espagne , ou*si les corsaires les avaient conduits en France. Le captif, qui se tenait à l'écart , entendait tout ce que disait le curé , et suivait de l'œil tous les mouvements de son frère. Celui-c! , voyant que le curé avait tout dit, fit liu grand soupir, et s'écria, les yeux

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