PARTIE 1. CHAPITRE XLII
pleins de larmes :0 seigneur! si vous saviez quelles «louvelies vous venez de m'apprendre, et qu'elles me touchent au point de ne pouvoir retenir, malgré mes efForts , les pleurs que vous me voyez répandre. Ce vaillant capitaine dont vous m'avez parlé ^ c'est mon frère aîné, qui, plus brave et plus entreprenant que moi et mon autre frère, choisît l'honorable profession des^ iarmes, un des trois partis que notre père nous proposa, comme vous le dit votre camarade. Moi , je pris celui des lettres , dans lequel Dieii et mes veilles m'ont fait parvenir au rang que vous me voyez. Mon jeune frère est au Pérou, si riche qu'avec ce qu'il nou^ a envoyé, il a non-seulement acquitté la part qu'il avait reçue, mais il a n^is mon père à même de satisfaire $a libéralité natureHe. Moi j'ai pu suivre mes études avec plus d'aisance et de dignité et devenir ce que je suis. Mon père est encore eu vie , n'aspirant qu'au bonheur de reyoir son ûh aîné, et demandant sans cesse à Dieu de ne pas fermer ses yeux avant de l'avoir revu. Mais, ce qui m'étonne, c'est qu'au milieu de tant de travaux et d'infortuiies^ ou de succès, mon frère, sage et prudent comme il l'est, n'ait jamais donné de ses nouvelles à mon père : car, s'il en avait reçu, ou quelqu'un de nous, mon frère n'eût pas eu besoin du miracle de la canne pour se racheter. La crainte qui me reste, c'est d'ignorer si ces Français lui oùt reodu la liberté, ou l'ont tué pour couvrir leur larcin. Cette cruelle inquiétude sera cause que je poursuivrai dans la tristesse et la mélancolie mon voyage commencé avec tant de plaisir. Mon bon frère, que ne sais-je où tu es maintenant? J'irais te chercher et te délivrer au péril de ma vie. Que ne s'est-il trouvé quelqu'un pour annoncer à notre vieux père que tu vivais encore, quoique dans les plus secrets cachots de la Barbarie, ses richesses t'en eussent tiré, ou les miennes, ou celles de mon frère. Belle et généreuse Zorayde, qui pourrait payer le bien que tu as fait à notre frère? Quelle félicité pour nous d'assister à ton baptême et à des nidces qui nous donneraient tant de satis* faction ! En disant ces mots, l'auditeur montrait une «fSiction si vive , que tous les témoins de cette scène en étaient extrêmement
touchés. Mais , lorsque le curé vit son intention et Içs désirs du capitaine si bien remplis, il voulut mettre tin à la tristesse commune : il se leva de table, passa dans Fautre chambre, et prit par la main Zorayde, que suivirent bientôt Lucindé, Dorothée et la fille de Tauditeur. De Fautre main il prit le captif, attendant ce qu'il voulait faire, et, les amenant tous deux à Fauditeur : Séchez vos larmes, lui dit-il, vos vœux sont accomplis : voici votre bon frère et votre chère belle-sœur. Je vous présente le capitaine Biedma et la belle Maure qui lui a rendu de si grands services. Les Français dont je vous ai parlé les ont mis dans Fétat où vous les voyez,, pour vous donner occasion de prouver I4 générosité de votre cœur. Le capitaine courut embrasser son frère, qui lui mit les deux mains sur la poitrine pour mieux Fexaminer encore. Quand il eut achevé de le reconnaître, il le serra ai étroitement dans ses bras, versa tant de larmes de joie, qu'il ânut tous les assistants. Leurs caresses, l^r émotion ne sauraient se redire : ils se rendirent en peu de mots compte de leurs affaires, et firent bien voir toute Impuissance de Famitié fraternelle. L\uditeur embrassait Zorayde, la faisait embrasser à sa fille ; il lui offrait tout son bien; la chrétienne et la Maure attendrirent tout le monde. Don Quijote regardait tout, écoutait sans dire un seul mot, attentif à tant d'événements inopinés qu'il attribuait à la chevalerie errante. Il fut décidé "que le capitaine et Zorayde suivraient leur frère à SéviUè; qu'on donnerait avis au père du retour de son fils, afin qu'il se rendit, conmie il le pourrait, dans cette ville, pour assister au baptême et aux noces de Zorayde : l'auditeur ne pouvait changer la direction de son chemin, ayant eu nouvelles qu'à un mois de là la flotte devait partir de Séville pour la Nouvelle-Espagne, €t c'eût été pour lui un notable dommage que de perdre cette occasion. Tout le monde prit part au bonheur du captif; et, les deux tiers de la nuit s'étant écoulés, on résolut de donner le reste au repos. Don Quijote offrit de faire la garde du château , de peur que quelque géant ou quelque chevalier félon, envieux des trésors de beauté qu'il renfermait, ne vînt l'attaquer pen-