‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 229 sur 278 · PARTIE 1. CHAPITRE XLIIl · texte numérisé non relu

PARTIE 1. CHAPITRE XLIIl

Les lâches u'obtienDent pas de triomphes honorables, ils ne pai^viennent point à la rictoire. Le bonheur n'est pas pour ceux qui ne sayent pas lutter contre la fortune et fd livrent à Toisiveté.

Il est juste que Tamour fasse acheter chèrement le bonheur; il n'y a pas de ((lus riche possession que celle dont notre désir établitle prix, et ce qui se paye peu doit être de peu de valeur.

La persévérance en amour obtient quelquefois ce qui paraît impossible; quoique la mienne ait à combattre les difficultés les plus grandes , je ne désespère pas d'atteindre de la terre au ciel.

Ici la yoîx se tut, Qt Qara poussa de nouveaux soupirs; la curiosité de Dorothée en redoublait Elle desirait connaître la cause de ces amoureuses plaintes et du trouble de la jeune fille, et ainsi elle lui demanda detiouveau ce qu'elle avait voulu lui dire. Clara, craignantd'ètre entendue de Lucinde, embrassa tendranent Dorothée, et , plaçant sa bouche si près de Toreille de sa confidente, qu^elie pouvait être sûre de n'être pas entendue par une autre, die dit : Gehiî qui chante, ma chère amie., est le fils d'un chevalin aragonais, possesseur de deux seigneuries ^i et dont la maison, à Madrid , est vis-à-vis celle de mon père : quoique nos fenêtres fussent fermées de jalousies en été, et en hiver avec des toiles, je ne sais comment ^ela se fit, mais lé jeune homme , qui allait à ses études, me vit , soit à l'église, soit ailleurs; il devint amoureux de moi, et me le fit entendre par ses iîenêtres, avec des démonstrations si vives, et tant de larmes, que je finis par le croire et par l'aimer, sans savoir encore ce qu'il me voulait. Entre autres signes qu'il me faisait, il joignait ses deux mains pour me faire comprendre qu'il se marierait avec moi. J'aurais bien voulu que la chose arrivât ; mais seule et privée de mamère, jene savais à qui me confier. Ainsi, la seule faveur que je lui faisais était, lorsque nos deux pères se trouvaient sortis, de soulever un peu ma jalousie, et de me laisser voir à lui, ce qui lui causait tant de joie qu'on eût dit qu'il devenait fou. Syr ces entrefaites, arriva le départ de mon père , il l'apprit , non par moi , car je ne pus jamais l'eq

• Sehor de dos lugares.

informer : il en tomba malade de chagrin, je pense' de sorte que, le jour où nous nous mimes en route, je ne pus le voir pour lui dire adieu, ne fût-ce que des yeux. Mais , après deux jours de voyage, à l'entrée d'une hôtellerie â une journée d'^ci, je le vis à la porte de la maison, en habit de muletier, et si bien d^uisé, que, s'il n'avait été si présent à mon cœur, il m'aurait été impossible de le reconnaître. Sa vue me surprit et me causa bien de la joie. II me regardait à la dérobée , car il se cache toujours de mon père dans les chemins et dans les hôtelleries où nous logeons. Quant â moi, qui connais sa condition, lorsque je considère que pour l'amour de mol, il marche ainsf â pied , avec tant de fatigue, j'en suis au désespoir, et mes yeux suivent tous ses pas. Je ne sais dans quelle intention il me suit, ni comment il a pu s'échapper de chez son père, qui le chérit tendrement, car il n'a que lui d'héritier, et parcequ'il le mérite, conune vous pourrez vous en convaincre quand vous le verrez. Je vous dirai, de plus, que tout ce qu'il chante, il le tire de sa tète : car j'ai ouï dire qu'il est fort instruit et poète ; ctiaque fois que je le vois, ou que je l'entends chanter, je tremble, j'éprouve une émotion extrême, tant je crains que mon père ne vienne à le connaître et à découvrir notre intelligence. Je ne lui ai parlé de ma vie, et cependant je l'aime au point que je ne pourrai vivre sans lui. Voilà, ma chère amie, tout ce que je peux vous dire de ce musicien, dont la voix vous a plu si fort, qu'elle suffit bien pour vous faire reconnaître xfu'elle n'appartient point â un muletier, mais bien h un jeune seigneur ^ C'en est assez, dit Dorothée en embrassant mille fois Clara, c'en est assez, attendons le jour, j'espère conduire vos affaires de manière à leur donner une aussi heureuse fin que les commencements en sont honnêtes et touchants. Et quelle fin puis-je espérer, puisque son père est si riche et si puissant qu'il ne me trouvera jamais digne d'être la servante, encore moins l'épouse de son fils? car, me marier â l'insu de mon père, rien iiu monde ne m^y ferait consentir. Je voudrais que ce jeimc

1 SeHor de aimas r lugaret.

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