‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 230 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XLllI · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XLllI

homme s'en retownàt et me laissât, peut-être en cessant de le voir, et par la distance qui va nous séparer, trouverai-je quelque soulagement à ma peine, encore que je craigne bien que ce remède ne soit insuffisant. Je ne sais quel démon s'en est mêlé , et d'où vient Tamour que je lui porte , étant si jeunes tous les deux : car je crois que nous sommes du même âge ; je n'ai pas encore seize ans, et je ne les aurai, dit mon père, qu'à la Saint-Michel prochaine. Dorothée ne put s'empêcher de rire de la naïveté de Clara. Reposons-nous, lui dit-elle, le reste de la nuit, et demain je m'emploierai pour vous , où j'y perdrai ina peines Elles cessèrent alors de s'entretenir, et dans toute l'hôtellerie régnait un profond silence. La fille de l'hôtesse et Maritome seules ne dormiaient pas; connaissant l'étrange humeur de Don Quyote, qui, monté sur Rossinante et armé de pied en cap, faisait la garde hors dé l'hôtellerie, elles résolurent de lui jouer quelque tour, ou du moins de passer le temps en écoutant ses folies.

Dans toute la maison, il n'y avait aucune fenêtre sur les champs sauf une lucarne par laquelle on jetait la pailTe. Les deux demi-demoisdles ^ se (lacèrent à ce trou , 'et virent Don Quijote à cheval, appuyé sur sa lance, et poussant par moments de si profonds soupirs, qu'on eût dit que chacun allait lui arracher l'ame. Elles l'entendirent bientôt , d'une voix amoureuse et tendre, s'écrier : 0 àsme de mes pensées, Dulcinée du.Toboso, chef-d'œuvre de beauté, modèle accompli de la sagesse , trésor des grâces les plus parfaites , dépôt de toutes vertus , type, en un mot, de tout ce qu'il y a d!utile, d'honnête et de délectable <Uns le monde, que fais-tu maintenant? Daignerais-tu t'occuper de ton esclave , de ton chevalier qui, dai» la seule vue de te seryir, s'expose volontairement à tant de périls ?Dwine-moi de ses nouvelles, déesse aux'trois visages; peut-être, jaloqse de la beauté du sien, tu la contemples se promenant dans quelque galerîe de ses magnifiques palais; ou

^ O mal me andarân las mono*.

* La* doi semidonceîlas^ •

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bien appuyée sur quelque balcon, elle rêve aux moyens de calmer la tourmente de mon cœur affligé, sans compromettre sa gloire et sa vertu; d^accorder une récompense à mes peines, du repos à mes soucis, un prix à mes services, la vie enfin à celui qui meurt pour elle. Et toi. Soleil, qui maintenant te hâtes d^atteler tes coursiers pour venir admirer plus tôt celle que j'adore, salUe-la , je te prie, de ma part; mais garde-toi de tui donner un baiser, car je serais plus jaloux de toi que tu ne le fus de cette ingrate et légère beauté qui te fit tant courir dans les plaines de Thessalje ou sur les rives du Pénée, je ne sais pas bien où ton amour f entraîna cette fois -là. Don Quijote allait poursuivre ce pathétique discours, quand la fille de Fhôtesse lui dit à demi- voix ; Approchez-vous un peu, seigneur, je vous en prie. A ces mots, il tourne la léte, et voit, à la clarté de la lune, qui brillait alors de toute sa lumière, qu'on rappelle par cette lucarne, qui à ^es yeuit est une fenêtre à treillis d'or, comme en doivent avoir de riches châteaux tels que lui semblait être Thôtellerie. Au même instant, sa folle imagination lui représente , comme la première fois, la fille du seigneur châtelain ne pouvant se défendre de son amour, et venant lui faire de nouvelles sollicitations. Dans cette pensée, pour ne pas se montrer ingrat et incivil, il fait tourner bride à Rossinante, et s'approche de la lucarne. A lavue des deux jeunes filles : En vérité, dit-il, madame , j'ai pitié de vous voir adresser vos amoureuses pensées à celui qui ne saurait y répondre con-r venablement à votre mérite. N'en attribuez point la faute au malheureux chevalier errant à qui l'amour interdit d'engager sa volonté à d'autre qu'à celle que, dès la première vue, il a fait maîtresse de son ame. Pardonnez-moi, généreuse dame; retournez dans votre chambre , et ne cherchez point, en m'entretenant plus longtemps de vos feux, à me faire paraître plus, ingrat encore. Si vous trouvez en moi quelque «autre chose que l'amour pour payer celui que vous me portez, demandezle-moi ; je jure, par pette douce ennemie, que vous l'aurez aussitôt, fût-ce une tresse des cheveux» de Méduse coiffée de

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