‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 252 sur 278 · PARTIE 1. CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

PARTIE 1. CHAPITRE XLVII

faire. Or, dites-moi, quelle beauté peut-il se rencontrer, queUe, proportion des parties au tout , et du tout aux parties, dans m livre ou dans une fable où un garçon de seize ans coupe ea deux, d'un seul revers, un géant aussi grand qu'une tour, saq». plus de difficulté que s'il était de sucre ? Ces auteurs veulentils décrire une bataille; après.nous avoir dit que Farmée des ennemis compte, un million de combattants, il suffit que le héros du livre les combatte pour que nous le voyions, seul contre ^ tous , et malgré que nous en ayons, remporter la victoire par la force de son bras. Mais que dirons-nous de la facilité avec laquelle une reine, Théritière d'un grand empire , s'abandonne aux bras d'un chevalier inconnu? Quel esprit, s'il n'est absolument ipeutte et barbare, pourra prendre plaisir à lire qju'une haute tour, remplie de chevaliers, vogue m pleine mer, comme un vaisseau par un vent favorable , qu'elle se trouve en Lombardie ce soir, et demain chez le Preste-Jean des Indes, ou dans d'autres pays que jamais ne connut Ptolémée, et ne vit Marc Polo? Si l'on m'objecte que les auteurs de ces livres ne les donnent que pour des fables, et ne spnt pas tenus d'observer les convenances et les vraisemblances, je répondrai que les fictions sont d'autant meilleures et plaisent d'autant^ plus qu'elles approchent davantage de la vérité, et rentrent dans le domaine des choses possibles. Les fables mensongères doivent être assorties à l'intelligence de ceux qui les lisent, et conçues de manière à rendre possible ce qui ne Test pas, aisé ce qui n'est que difficile : elles doivent tenir sans cesse l'esprit en suspens , exciter l'admiration .et le plaisir, au moyen de la surprise, de l'émotion, du ravissement; tous ces effets ne peuvent être produits par ceux qui s'éloignent de la vraisemblance et de cette mesure dans l'imitation qui est la perfection de l'art. Je n'ai jamais vu im livre de cheyalerie dont la fable forme un corps entier avec tpus ses monbres, de manière que le milieu réponde au commencement, et la fin au commencement et au milieu : c'est un assemblage de tant de membres, qu'il semble plutôt qu'on ait voulu. former une chimère ou quelque autre

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monstre, qa^nne figure régulière et preportionnée. Indépendamment de tout cela, le style est dur, les faits incroyables, les amoors lascifis, la courtoisie de mauvais goût, les batailles sans fin, les raisonnements pitoyables, les voyages extrav»* gants : en un mot, on y voit une telle ^absence de talent qu'on doit s'empresser de chasser de tels auteijurs de tout État chrétien

comme gens inutiles.

Le curé prétait à ce discours tonte son attention : le dianome lui sonbiait homme de bon sens et avoir pleinement ndson dans tout ce qu'il disait. Il lui répondit qu'il partageait son opinion, et que par haine contre les livres de chevalerie, il avait brûlé tous ceux de Don Quijote, qpd étaient en grand nombre. Là-dessus , il lui raconta l'examen qu*ll tenr avait feit subir, nommant ceux qu'il avait condamnés m fen, et ceux qu'il avait épargnés. Le chanoine rît beaucoup de ce récit, et ajouta que, malgré tout le mal cpi'il avait dit des livrés de chevalerie, il y trouvait une bonne chose, c'était d'offrir ata bons esprits un vaste champ pour s'exercer et se déployer, où la plume pouvait courir sans obstacle, décrire des tempêtes, des naufrages, des rencontres, des batailles ; peindre uu vaillant capitaine avec toutes les qualités qui lui sont nécessaire"^ , prudent dans le danger, habile à prévoir les ruses de ses ennemis, orateur éloquent et dirigeant à son gré ses soldats , mûr danls le conseil, prompt à se déterminer, et non moins redoutable quand il temporise que lorsqu'il attaque. Tantôt ils peuvent mettre sous les yeux un événement tragique, tantôt des images riantes, des scènes imprévues : c'est une belle dame, honnête, avisée, prudente; un chevalier chrétien, vaillant et posé; un fanfaron brutal; un prince courtois, valeureux et affable ; des vassaux dévoués et loyaux ; des seigneurs nobles et généreux. Ils nous représenteront un astrologue, un cosmographe, un musicien consommés; un homme versé dans les affaires d'Ëtat, et même, dans l'occasicm, un] magicien. Ils peuvent nous peindre les ruses d'Ulysse, la piété d*Énée , le courage d^Âchille, les malheurs d'Hector, la trahison de Sinon,

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