PARTIE I. CHAPITRE XLVII
curé: Ah! seigneur curé, seigneur curé! lui dît-il, avez-vou» * imaginé que je ne vous reconnaisse pas, et que je ne devine pas à quoi tendent ces nouveaux enchantements? Sachez que je vous tonnais bien, quoique vous vous cachiez la figure, et que je vous ai pénétré, quoique vous dissimuliez votre tromperie ; mais, où règne Fenvie la vertu ne saurait vivre, ni la libéralité où règne Tavârice. Au diable la rencontre : si ce n'était votre révérence, mon maître aurait déjà épousé Finfante Micomicona, et moi je serais comte, pour le moins; car je ne pouvais moins espérer de la bonté de mon seigneur le chevalier de la Triste Figure , ni dé la-grandeur de mesnervices. Mais je vois combien on a raison de dire que la rouedf la Fortune tourne plus Facilement que celle d'un moulin-, et que ceux qui se trouvaient hier au faite sont ai]yourd'hui par terre. Mes regrets sont pour mes enfants et ma femme : quand ils pouvaienf et devaient espérer de voir revenir leur père devenu gouverneur ou vice-roi de quelque lie ou royaume, fb le verront arriver en palefreper^ Ce que je vous ai dit /seigneur curé , ce n'est que pour exciter votre paternité à se Mté conscience du mauvais traitement que Ton fait à mon maître : prenez garde que Dieu ne vous demande compte , dans Fautre vie , de sa prison, et de tout le bien cpi'il eût pu faire s1l n'avait étédétenu. Allum€|les lampes! s'écria dans ce moifientle barbier. Ciomment , Sancho, vous êtes de la confrérie de votre maître ! Vive Dieu! je vois que vous pourriez lui tenir compagnie dans^ la cage, et rester enchanté comme lui pour ce qu'il vous a communiqué de son humeur et de sa chevalerie. Vous avez malpris^ votre temps pour devenir gros de ses promesses, et pour vous ihettre dans la cervelle cette Ue-que vous désira tant. Je ne suis gros de rien, répondit Sancho, et ne suis pas homme à me laisser engrosser, fût-ce par le roi lui-même. Quoique pauvre, je suis vieux chrétien , et je ne dois rien à personne. Si je désire des îles, d'autres désirent des choses pires : chacun est fils de ses œuvres, et tout homme peut devenir pape, à plus forte raison gouverneur d'une île, surtout .^ mon maître en gagne
^ tant qu'il ne sache à qui les donner. Regardez comme vous parlez, seigneur barbier; ce n'est pas le tout de faire des.baii>es, il y a quelque chose à dire de .pierre à pierre : je dis cela parceque nous nous connaissons tous, et ce n'est pas à mor qu'il faut jeter un faux dé. Quant ^ l'enchimtement de mon maître , Dieu connaît la vérité; et restons-en là , alla* plus loin nous ferait trouver pire. Le barbier ne voulut pas réppndre à Sancho, de peur qu'il ne découvrît, par se» simplicités^ ce que lui et le curé s'efforçaient de cacher. Cette crainte engagea ce dernier prier le chanoine de prendre un -peu les devants avec lui, et qu'il l^mettrait au fait du mystère de la cage, et autres choses plaintes. Le chanoine et ses gens s'étant avancés, écoutèrent avec admiration tout ce qu'il leur dit de la cqndition , de la vie, des habitudes et de la folie de Don Qu^jote. Il exposa en peu de mots l'origine de ses extravagances et leurs progrès, jusqu'au moment où on l'avait enfermé dans cette cage pour le ramener dans sa maison, et essayer de le guérir. * Toutes les particularités de cette histoire leur parurent surprenantes^et, lorsqu'il eut cessé de parler : Vraiment, seigneur curé , lui dit le chanoine , je pense, pour mon compte, que ces livres de chevalerie sont très préjudiciables à l'État. Entraîné par un faux goût et par beaucoup de loisir, j'ai lu le commencement de presque tous ceux qui sont imprimj^, mais je n'ai jamais pu en lire un seul depuis le commencement jusqu'à la fin : car il me semble qu'à peu de chose près , ils disent la même chose, 6t qu'on ne trouve rien de plus dans Tun que dans l'autre. Ce genre de cmnposition a pris, selon moi, naissance des fables milésiennes , contes ridicules qui n'ont d'autre but que de récréer l'esprit, et non de l'éclairer, bien différentes des apologues qui réunissent l'agrément à l'utilité. En admettant que le but princy)al de ces livres soit d'amuser, je ne sais comment ils y parviennent , étant pleins d'absurdités. Les plai- »rs de l'esprit naissent de la beauté, de la convenance des choses que nous voyons ou qui s'offrent à notre imagination, et tout ce qui porte en soi laideur ou incohérence ne saurait le satis^