PARTIE I. CHAPITRE L
tant de faire retourner cette chè?re au troupeau : puisqu'elle est femelle comme vous le dites, elle doit suivre son instinct naturel, malgré vos efforts pour Fen empêcher. Prenez ce morceau, buvez un coup : votre colère se passera, et la chèvre se reposera. Tout en parlant, il lui donne, à la pointe du couteau, le rable-d'un lapin froid. Le chevrier le prend, remercie, boit un coup,, s'apaise et répond : Je ne voudrais pas^ sei«gneur, que, pour m'avoir entendu parler ainsi à cette chèvre , vous me prissiez pour un homme simple, car véritablement mes paroles ne sont pas sans quelque mystère : je suis rustique , mais non pas tant que je ne sache bien comment il convient de parler aux hommes -et aux bètes. J'en suis persuadé, dit le curé;, je sais, par expérience, que les montagnes recèlent des hommes lettrés, et les cabanes de bergers des philosophes^ Au moinSySeigneur, répliqua le chevrier, y voit-on des honunes expérimentés; pour vous en bonvainçre et vous faire toucher au doigt cette vérité, je vous demanderai de me prêter un moment d'attention, si ce n'est point vous ennuyer et paraître m'inviter sans être prié; je vous rs^conterai une histoire véritaJ)le, qui vient à Tappul de ce que j'ai dit ainsi que ce seigneur (il montrait le curé). Gomme je vois, frère, dit Don Quyote, que votre conte a. je ne sais qudie ombre d'aventure de chevalerie, je l'écouterai de ma part avec beaucoup de plaisir, et tous ces seigneurs en feront de même, car ils sont hommes sages, et curieux de nouveautés qui intéressent,. réjouissent et instruisent, comme je ne doute pas que ne le fasse votre. histoire. Commencez donc, mon ami; nous vous écoutons tous. J'en cède ma part, dit Sancho, et je m'en vais auprès de ce ruisseau, avec ce pâté dont je remplirai ma panse pour trois jours , parceque j'ai entendu dire à mon seigneur Don Quyote que Fécuyer d'un chevalier errant doit manger, quand l'occasion s'en présente , à n'en pouvoir plus , attendu qu'il est souvent exposé à entrer dans nue forêt si épaisse, si embarrassée qu'on n'en peut trouver l'issue en six jours; et, s'il n'est pas pleinement rassasié, ou s'il ne porte pas un bissac bien garni.
îl iMNirra bien demeurer pour toujours dans ce lieu , changé en momie. Tu es dans le vrai, Sancho, dit Don Quîjote ; va donc où tu voudras, et mange tant que tu le pourras. Pour moi, je suis satisfait, et je n'ai plus besoin que de donner laréfècticm à Famé, en écoutant Phistoire de ce bon homme. Ainsi ferons-nous tous, dit le chanoine. En même tanps, il pHa le chevrier de conmiencer. Celui-ci donna deux coups du plat de la main sur le dos de la chèvre qu'il tenait par les cori^es , en lui disant : Gouche-toi près de mbi, tachetée; nous avons tout le temps de rcôoindrç le troupeau. La chèvre sembla le corn- IH^ndre : quand elle vit son maître s'asseoir, elle se coucha tranquillement près de lui, le. regarda, comme paraissant attentive à ce qu'il allait dlife, et lui commença dans -ces termes :