‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 264 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE L · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE L

que je ne manquerai point d^habileté pour le{;ouverner. Quand j'en manquerais , j'ai entendu dire qu'il y a des hommes qui prennent en rente les États de leurs maîtres , leur donnant tant par an , et se chargent de les gouverner : le seigneur se donne du bon temps ayec la rente, sans s'embarrasser d'autre chose. Je ferai'de mteie, n'însiàterai pas sur le plus o% le moins, je me débarrasserai de toute affoire , jouissant de ma rente oomdue un due, et que les autres fassent ce qu'ilç voudront. Ceci, firère Sancho , dit le chanoine, est boi^pour ee qui regarde le revenu , mais le seigneur d'un État doit veiller à. l'administration de k justice : ce soin exige un bon ji^meiit,.et surtout rintention de bien Mre. Si, dans *le. principe ,^ cette intention manque, toujours on eri^ au milieu on à la fin : car Dieu se plate à aider au bon désir du simple , et confond le mauvais vouloir de l'homme éclairé. Je n'entends pas toutes ces pbilosophies, répondit Sancho; je sais seulement que je voudrais tenir ce comté aussi bien que je saurais le gouverner. J'ai autant d'ame qu'un autre, autant de corps, et je serai aussi bien roi de mon état que chacun Test du sien t.éta'ût roi, je ferais ce qu'il me plairait; fiiisant ce qu'il me plairait, j|e satisferais knon goût; ' satisfaisant ïnon goût, je serais content; étant- content, je n'auf^ rien à désirer; n'ayaût rioi à désirer, tout est fhii : tienne Fétat, et adieu , jusqu'au revonr, comme un aveugle le dit à un antre. Ces phîlosophies ne sont pas auissi mauvafseis que vous le dites, Sancho, reprit le chanoine; mais, avec tout cela, il y a bien des choses à dire an sujet de ce» comtés. Je ne sais point ce qu'il peut y aveSr à dh^ , mterrompit Don Qriîjôte : je me guide sur les nombf eu\ et divers exemples que je pourrms citer, de chevaliers qui , pour reconnMtre les loyaux services de leurs écuyers , leur ont donné de notables récompenses, les faisant seigneufs absolus dites ou de cités ; tel inéme de ces derniers s'est trouvé placé dans un si hâht rang, qu'il a eu la fantaisie de se faire roi. Mais, sans perdre ici plus de temps , n'en avons-nous pas un exemple signalé dans ce grand Amadis de Gaule, qui fit son écuyer comte de Ttle Ferme? je

peux donc, sans aucun serupule de conscience, Einre comte Sancho Pança, Tun des meîBeurs écuyers que puisse avoir un cheyalier errant. Le chanoine était émerveillé de voir Don Qmjote débiter tant de folies conséquentes, si des folies peuvent rètre* de la manière dont il venait de retracer Tavoiture du chevf^ier du 1^, et de Fimpressicm phifonde qu>vaient foite sur son esprit les livre» mensongers qu'il avait lus. Enfin, il s^émerveîHait aussi de la simplicité de Sancbo, et delà confiance a[vec laquelle il attendait le comté que son maître lui avait pioims. Sur ces entrefaites, ses domestiques revinrent avec le mulet de.bagage : ils firent une taUe à Taide d'un tapis et de lli^be fraîche ) on s^assit à Tq^mbre de quelques arbres, et toute la compagnie se mit à manger en cet endroit, pour ne pas [Hiver le bouvier'de la conunodité du pâturage.

Pendant leur reiias^, ils entoidirent un grand bruit et le son d'une docbette, qui partaient de broussailles voisines et de quelques buissons ^is : au même instant parut une bellechèvre tachetée de Uanc, de noir et de gris ; derrière elle venait un chevrier, qui rappelait et i^efiforçait de Tarrèter ou de la faire retourner au troupeau. La chèvre effarouchée s'en vint droit à ceux qui mangeaient , comme pour leur demander secours, et là s'arrêta. Le chevrier s'approche, la saisit par les cornes^ et lui dit, comme si elle était capable de le comprendre : Ahl montagnarde tachetée, comme vous allez clochant! Quds loups vous ont donc effrayée, ma fille? Ne me direz-vous point ce que c'est, la belle? Mais que pourrait-ce être, sinon que vous êtes femelle, et ne pouvez rester tranquille? Au diable soit votre humeur et celle de toutes les autres que vous imitez! Revenez, revenez, ma mie : si vous n'êtes pas aussi contente, au moins serez'-vous plus en sûreté dans la bergerie , ou parmi vos compagnes. Si vous vous en allez ainsi, égarée et sans guide, vous qui devez les garder et les conduire, que deviendront-elles P Ce singulier discours amusa beaucoup ceux qui l'entendirent, et surtout le chanoine, qui dit au chevrier : Je vous prie, frère, reposez- vous un peu, et ne vous hâtez point

Page 1