PARTIE L CHAPITRE Lt
sa propre retenue. La richesse du père et la beauté de la fille engagèrent beaucoup de personnes étrangères, ou du village même, à la demander pour femme; mais le père; à qui il
appartenait de disposer d'un bijou si précieux, était fort embarrassé, ne sachant lequel choisir entre tous ceux qui Timportunaient. Je fus du nombre des prétendants et de ceux à qui pouvaient donner le plus d!espérance, Favantage d'être bien connu du père, d'être natif de l'endroit, fils' de parents honnêtes, dans la fleur de l'âge, fort riche, et de ne pas manquer de jugement. Elle fut en même temps recherchée d'un garçon de notre village, qui présentait les mêm'es avantages que moi, ce qui rendait le père fort'indécis , car il lui semblait que sa fille serait également 'bien pourvtie avec l'un de nous deux. Pour sortir d'embarras, il résolut de s'en rapporter â'Léandra (ainsi se nomme l'opulente fille qui m'a rendu si misérable)^ et de lui dire que, puisque nous étions égaux en mérite, il laissait à sa fille le soin de choisir entre nous : chose digne d'être imitée par tous les pères' qui veulent établir leurs enfants. Je n'entends pas qu'on les laisse ainsi choisir parmi les choses mauvaises, mais qu'on ne leur en présente qu^^bonnes, et qu'on leur laisse alors la liberté de se décider. Je ne sais quelle fut la réponse de Léandra; mais le résultat fut que le père nous représenta le jeune âge de sa fille , et nous entretint tous deux de discours vagues, sans s'engager ni nous* rebuter. Mon rival se nommait Anselme, et moi Eugène : vous connaisses ainsi les noms des acteurs de cette tragédie ;* le dénoûment vous est encore inconnu, mais on peut soupçonner déjà qu'il ne doit pas être heureux. Cq)endant, il arriva dans notre village un jeune homme nommé Vincent de la Roca , fils d'un pauvre laboureur de Pendroit : il venait d'Italie et d'autres pays où il avait été soldat. Un capitaine qui passa dans le village avec sa comipa-< gnie, l'emmena à l'âge de douze aas; et, douze années après, il revint en habit de soldat, bigarré de mille couleurs, couvert de babioles de cristal et petites chaînes d'acier. Aujourd'hui c'était une parure, demain une autre, mais toujours mince,
bariolée, et ayant- plus d'éclat que de valeur. Les paysans , gens malicieux, surtout quand ils ont du loisir, examinèrent et compterait exactement tous ces colifichets, et trouvèrent qu'il avait trois habits de différentes couleurs, avec les jarretières et bas de chausses; mais il les déguisait de tant de façdns, les variait si bien, que vous eussiez juré qu'il avait plus de dix paires d'habits; et plus de vingt panaches. Ne regardez point conmie une chose inutile et déplacée le compte que je vous fais de ses habits, car ils jouent un grand i*ôle dans cette histoire. Il s'asseyait ordinairement i^ur une pierre, auprès d'un grand peuplier qui est dans notre place, et là il nous tenait tous la bouche béante au récit denses exploits. Il n'y avait pays sur la terre qu'il n'eût vu, ni bataille oft il ne se fût trouvé; il avait tué lai seul plus de Maures que n'en contiennent Maroc et Tunis; il avait été engage eri plus de combats smguliers que Gante, Luna^Di^ .Garcia de Paredës,et mille autres qu'ilnommait: toujours il en était sorti victorieux, sans qu'ils lui eussent coûté une seule goutte de sang; il nous montrait, en outre, des cicatrices que nous ne pouvions reconnaître, mais qu'il disait être des arquebusades reçues dans diverses rencontres. En un mot, avec une affo^lnee sans pareille, il tutoyait ses égaux,ceuxquile connaissaient le mieux, et disait que son bras était son père; ses œuvres, sa race; et que, sous cet habit de soldat, il ne devait rien au roi lui-même. A toutes ces jactances , il joignait un peu de musique, raclait de la guitare, de manière que quelques-\ms disaient qu'il la faisait parler; mais ce n'était pas tous ses mérites, il se mêlait aussi d^étre poète : de sorte que le moindire petit événement qui arrivait dans le village lui fournissait le sujet d'une romance sans fin ^ Ce beau soldat, ce Vincent de Ia Roca, ce brave, ce galant, ce musicien, ce poète, fut aperçu et regardé plusieurs fois de Léandra, par une fenêtre de sa maison qui donnait sur la place. Ses oripeaux l'éf^louirent : elle écouta ses romances, dont il distribuait vingt copies; le récit des prouesses dont il se vantait parvint à ses oreilles; en un mot, le
' De légua y média de escritura.