‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 268 sur 278 · PARTIE 1. CHAPITRE Ll · texte numérisé non relu

PARTIE 1. CHAPITRE Ll

diable s'en mêlant, elle devint amoureuse de lui avant même qu'il «ût eu la présomption de la solliciter. Et, conmie en cas d'amour il n'y en a aucun qui s'accomplisse plus facilement que celui qui a de son côté le désir de la dame, Vincent et Léan* dra furent biaitôt d'intelligence ; avant même qu'aucun des prétendants pût soupçonner son dessein, elle l'avait exécuté : Léandra quitta la maison d'un père qui la chérissait (car elle n'avait plus de mère), et s'en fut avec le soldat, qui sortit plusT triomphant de cette affaire que de toutes celles dont il se faisait honneur. Tout le village et tous ceux qui apprirent cette aventure en furent dans le plus grand étonnement. J'étais interdit, Anselme stupéfait, le père triste, les parents honteux. La jus^ tice reçut l'éveil, les archers se mirent en campagne; ils fouillèrent les chemins, battirent les forêts, cherchèrent partout : enfin, au bout de trois jours, on trouva, dans le creux d'un rocher, la fantasque Léandra, nue en chemise, et dépouillée de l'argent et des bijoux précieux qu'elle avait emportés de la maison. On la ramena chez son malheureux père, on la questionna : elle avoua sans contrainte qu'elle avait été trompée par Vincent de la Roca ; que, sous parçle de l'épouser, il lui avait persuadé de quitter la maison de son père, lui prooiettant de la mener dans la plu3 riche et la plus délicieuse ville du monde, qui était Naples; que, trop crédule et trop imprudente, elle avait ajouté foi à se^ discours, volé son père^t suivi Vincent la nuit même qu'elle s'enfuît; que celui-ci l'avait conduite sur une haute montagne, et l'avait enfermée dans la caverne où l'on venait de la trouver; elle dit encore que le soldat , sans attenter à son hcHmeur, lui vola tout ce qu'elle avait , la laissa là et s'en fut : cette conduite étonna plus encore tous ceux qui l'apprirent. Il était difficile de croire à la ccHitmence du jeune honmie ; mais Léandra l'affirma d'une manière si naturelle , que ce fut un motif de consolation pour son triste père, qui faisait peu d'état des richesses qu'on lui emportait, puisqu'on lui laissait sa fille avec le trésor qui, perdu une fois, ne peut plus se retrouver. Le même jour que Léandra revint, son père la fit disparaître 1. 30

du village, et la conduisit dans un monastère d^une ville voisine , en attendant que le temps eût eflàcé en partie la mauvaise impression que sa fille avait donnée d'elle. La jeunesse de Léandra lui servit d'excuse, au moins aux yeux de ceux pour qui la chose était à»peu-près indifférente; mais, pour ceux qui connaissaient son esprit et son jugement, ils ne purent attribuer sa faute à Fignorance, mais bien à sa légèreté, à Finclination naturelle des femmes qui pour Pordinaire les rend volages et inconsidérées. Léandra ainsi renfermée, Anselme ne vit plus rien ou du moins ne trouva plus rien digne de fixer ses regards; les miens ne rencontrerait aucune lumière qui pût les, flatter : notre tristesse s'accrut, notre patience s'épuisa; nous maudissions* les braveries du soldat, le peu de soin que le père avait pris de sa fille ; enfin , nous résolûmes tous deux de quitter notre village, et de vçnir nous établir dans cette vallée , où nous faisons paître, lui ses grands troupeaux de brebis, moi mes chèvres en aussi grand nombre. Nous passons notre vie au milieu des arbres, donnant un libre cours à notre passion, chantant de concert les louanges ou les défauts de Léandra , soupirant à l'écart ou confiant nos plaintes au ciel. A notre exemple, plusieurs des prétendants de Léandra sont venus se rendre dans ces montagnes, et vivent comme nous : le nombre s'en est tellement accru , qu'on prendrait ces lieux pour une nouvelle Arcadie, tant on y voit de bergers et de troupeaux; et il n'est aucun lieu où l'on n'entende répéter le nom de la belle Léandra : celui-ci la maudit, l'appelle capricieuse, volage et peu retenue; celui-là la nomme facile et légère; celui-ci l'absout et lui pardonne ; celui-là^a blâme et la loue tout à-la-fois ; tel célèbre sa beauté, tel autre ne lui adresse que des reproches : enfin, tous l'adorent et la méprisent, et la folie est telle qu'il en est qui se plaignent de ses dédains sans lui avoir jamais parlé ; d'autres exhalent les fureurs de la jalousie sans qu'elle en ait donné à personne, puisqu'on n'a connu son dessein qu'après sa faute. Il n'est point de rocher, point de ruisseau, point d'arbre auprès duquel on ne voie un berger qui confie aux

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