‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 272 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE LU

troublée, s'écrie : Arrêtez, vous autres, qui sans doute n'êtes pas gens de bien, puisque vous vous cachez la figure; écoutezmoi. Les premiers qui s'arrêtèrent furent ceux qui portaient la figure, et Fun des quatre clercs qui chantaient les litanies, voyant la maigreur de Rossinante, l'étrange figure de Don Quijjote, et tout ce qu'il remarquait en lui de ridicule, lui répondit : Frère, si vous avez quelque chose à nous dire, dites-le promptement : ces frères que vous voyez se déchirent la chair, et nous serions coupables de nous arrêter pour rien entendre, à moins que ce ne soit si peu que deux mots suffisent. Je n'en dirai qu'un, répond Don Quijote, et le voici : A l'instant, mettez en liberté cette belle dame, dont les larmes et Tair triste prouvent clairement que vous l'emmenez par force, et que vous lui avez fait quelque outrage; moi, qui suis né pour remédier à de semblables griefe, je ne souffrirai pas que vous fassiez un pas de plus avant de lui avoir rendu la liberté,* qu'elle réclame et qu'elle mérite. Ce discours fit aisément connaître à ceux qui l'écoutaient que Don Quijote ne pouvait être qu'un fou : ils éclatèrent de rire; mais ces ris furent la poudre qui fit éclater la colère du chevalier. Sans dire un mot de plus, il tire son épée et s'avance vers le brancard. Un de ceux qui le portaient abaqdonne la charge à ses compilons, et s'avance vers Don Quijote; en brandissant une fourche ou bâton qui lui servait à soutenir le brancard quand il se reposait. Don Quijjote pare ce bâton avec un grand coup d'épée qui le brise en deux; mais, avec le bout qui lui reste, le porteur assène un tel coup sur l'épaule du chevalier, du côté de l'épée, que, l'écu n'ayant pu le couvrir, le pauvre Don Quyote est jeté par terre, en fort mauvais état. Sancho, qui l'avait suivi tout haletant, le voyant à terre, crie à son ennemi de ne plus le frapper, ajoutant que c'est un pauvre chevalier enchanté, qui, dans toute sa vie, n'avait fait de mal à personne; mais, ce qui fit arrêter le vilain, ce ne furent pas les cris de Sancho, ce fut de voir que Don Quijote ne remuait ni pied ni main. Croyant l'avoir tué, il retroussa promptement sa tunique autour de sa ceinture, et se mit à fuir dans la campagne, comme

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un daim. Sur ces entrefaites , arrivèrent tous ceux de la compa-^ gnie de Don Quijote. Mais les gens de la procession, les voyant accourir ainsi, suivis des archers avec leurs armes, craignirent quelque mauvais dessein : ils se rangèrent tous en rond autour de la figure, haussant leurs chaperons, empoignant leurs disciplines, et les clercs leurs grands chandeliers, et attendirent Tassant, résolus de se défendre, et même d'attaquer, s'ils le pouvaknt^ Mais la fortune eu ordonna mieux qu'ils ne le pensaient. Sancho se jeta sur le corps de son maître, faisant les plus tristes et les plus grandes lamentations du monde, parcequ'il le croyait mort; le curé se trouvar connaître son confrère qui conduisait la procession, et cette reconnaissance calma la frayeur des deux troupes. Le premier curé mit l'autre au fait, en deux mots, de la- folie de Don Quijote : alors, toute la troupe ûes flagellants s'approcha du pauvre chevalier pour voir s'il respi^ rait encore; ils entendirent Sancho qui disait les larmes aux yeux : O fleur de là chevalerie, qui, d^ùn seul coup de hàton, as vu terminer le cours de tes ans si bien employés, honneiu* de ta race, orgueil et gloire de la Manche et du monde entier, qui, après toi, va devenir plein de malfaiteurs, trop sûrs de n'être pas punis de leurs mauvaises actions! ô libéral par-dessus tous les Alexandre, puisque, pour huit mois seulement de services ^, tu m'avais accordé la meilleure des îles que la mer environne! ô humble avec les superbes, fier avec les humbles, affronteur de périls, patient dans les affronts, amoureux sans sujet, imitateur des bons, fléau des méchants, ennemi des pervers, enfin chevalier errant, qui renferme tout ce que l'on peut dire! Aux cris, aux gémissements de Sancho, Don Quijote reprît ses esprits , et ses premières paroles furent : Celui qui vit loin de vous, ô douce Dulcinée! endure des maux bien plus grands que ceux-ci. Aide-moi, ami Sancho , à me remettre sur le char enchanté, car je ne suis pas en état de me tenir sur Rossinante :

» Cette énumératioD ne s'accorde guère avec celle qui a été donnée plus haut. Mais les poètes, et surtout Cervantes, ne se piquent pas d'être très exacts dans leurs supputations. ,

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