PARTIE I. CHAPITRE LU. 47.Î
j'ai cette épaule tout-à-fait brisée. Bien volontiers, seigneur^ répondit Sancho; et retournons à notre village, en la compagnie de ces seigneurs qui ne veulent que votre bien. Là, nous donnerons ofdre à faire une autre sortie qui nous rapporte plus de profit et de gloire. Tu dis bien, mon fils, reprit Don Quijote : ce sera un grand acte de prudence de laisser passer la mauvaise influence des astres qui règne à présent. Le chanoine, le barbier, le curé, lui dirent qu'il ferait fort bien de suivre cette idée. Ainsi, après s'être bien divertis des naïvetés deSan-* cho, ils remirent Don Quijote sur la charrette, comme il y était auparavant. La procession se rétablit en ordre et poursuivit son chemin; le chevrier prît congé de toute la compagnie; les archers ne voulurent pas aller plus loin, et le curé leur paya ce qui leur était dû; le chanoine pria le curé de lui donner des nouvelle^ de Don Quyote, et de lui faire savoir s'il guérissait de sa folie, ou si die persistait, et lui demanda la permission de continuer sa route : enfin, tous se séparèrent; il ne resta {dus que le curé, le barbier, Don Quijote, Sancho et le bon Rossinante, qui, dans toutes les rencontres, avait montré autant dç patience que son maître.
Le bouvier attela ses bœufe, accommoda Don Qu^ote sur une botte de foin, puis, au pas accoutumé de ses flegmatiques animaux, il suivit le chemin que lui indiqua le curé. Enfin, au bout de six jours, ils arrivèrent au village en plein midi, un jour de dimanche : tout le monde était rassemblé sur la place, au travers de laquelle passa la charrette. Giacun accourut pour voir ce qu'elle contenait : quand ils eurent reconnu leur corn» patriote, ils restèrent tout étonnés. Un petit garçon courut avertir la nièce et la gouvernante que leur oncle et seigneur arrivait, hâve et défait, dans une charrette à bœufs, sur un tas de foin. C'était pitié d'entendre les cris des deux bonnes dames, les coups qu'elles se donnèrent, et les malédictions dont elles chargèrent de nouveau les livres de chevalerie, et ce fut à recommencer quand elles virent Don Quijote entrer dans sa maiison. Au bruit de l'arrivée de ce dernier, la femme de Sancho
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accourut : die avait su qu'il Payait suivi en qualité d'^écuyer.La première parole qu'elle lui dît fut de s'informer si Tâne se por^ tait bien. Mieux que son maître, répondit Sanctao. Dieu soit loué de tant de bien ! rèprit-elle. Mais, dis-moi , nfon ami, quel profit rapportes-tu de ton métier d'écuyer? quel cadeau ^ vas-tu me donner? où sont les souliers pour, nos enfants? — Je n'apporte rien de tout cela, femme, mais des choses de bien plus grande importance. — Oh! tant mieux. Montre-moi donc ces belles choses, mon ami, je veux les voir pour me réjouir le coeur, que j'ai eu si triste pendant les siècles de ton absence. — Je te les montrerai à la ms^son, femme; pour le présent, cont^te-toi de savoir que, grâce à Dieu, la première fois que nous sortirons pour chercher des aventures, tu me verras revenir comte ou gouverneur d'ufie lie, non de ces lies comme on en voit tant , mais des meilleures qu'on puisse trouver. — Dieu le veuille, mon mari, car nous en avons bien besoin.* Mais, dismoi, qu'est-ce que c'est que des ilesP je ne connais pas cela. — Le miel n'est pas pour la bouche de l'àne, répondit Sancho : quand il en sera temps , tu le verras , femme , et tu seras tout étonnée de t'entendre appeler seigneurie par tes vassaux. Que parles-tu de seigneuries, d'îles et de vassaux? reprit Jeanne Pança ^ (ainsi se nommait la femme de Sancho : non qu'ils fussent parents, mais parceque , dans la Manche, l'usage est que les femmes prennent le nom de leurs maris). — Ne te mets pas en peine, Jeanne, de savoir tout cela sitôt : qu'il te suffise de savoir que je te dis la vérité , et bouche close. Je te dirai seulement, en passant, qu'il n'y a rien au monde de plus agréable que d'être l'honorable écuyer d'un chevalier errant qui va cherchdfit les aventures; il est bien vrai que le plus grand nombre ne réussit pas toujours comme on le désirerait; car, de cent que l'on rencontre, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui vont de travers. Je le sais par expérience : des unes je suis sorti
» Saborana : cadeau à usage de femme, dont la mode était venue de la Savoie : ce qui lui fit donner son nom.
' Nous avons déjà dit que, partout ailleurs, il l'appelle Thérèse -