PARTIE I. PROLOGUE
émerveillés prennent les auteurs pour des hommes éloquents, érudits et profonds? Quand ils citent la sainte Écriture, on'ne les prendrait pas pour moins que des saint Thomas, ou autres docteurs deFÉglise; ils le font avec une bienséance si parfaite, que, dans une ligne ils peignent un amoureux fou, et dans làie autre ils font un petit sermon chrétien tel que c'est plaisir et vraie fête de le lire ou de l'entendre. Mon livre n'a rien de tout cela ; je ne sais quelles notes mettre en marge, quelles reinarques placer à la fin. Je ne sais pas davantage quels auteurs j'ai suivis dans cet ouvrage; ainsi, je ne puis, comme font les autres, les ranger en tète du livre, en ordre alphabétique, commençant par Aristote, et fipissant par Xénophon, Zoïle ou Zeuxis, bien que l'un fût un médisant ^ et l'autre un peintre. De plus, mon livre n'a point au début de sonnets, du moins de ceux dont les auteurs sont ducs, marquis, comtes, évëques, dames ou poètes célèbres ; quoique je sache bien que^ si j^en demandais à deux ou trois officiers de mes amis, ils m^en donneraient de tels qu'ils ne seraient pas égalés par ceux des personnages les plus célèbres de notre Espagne. Enfin, mon cher ami, poursuivis-je, j'ai résolu que le seigneur Don Quijote demeure enseveli dans les archives de la Manche, jusqu'à ce que le ciel envoie quelqu'un qui l'enrichisse de toutes les choses qui lui manquent, car je me trouve incapable d'y remédier, par insuffisance et absence de littérature. D'ailleurs , je suis naturellement poltron, et paresseux d'aller chercher des auteurs pour dire ce que je saurai bien dire sans eux ; de là vient la méditation où vouS' m'avez trouvé, et ce que je vous ai dit m'en fournit un assez grand sujet.
A ces mots mcm ami se donna du plat de la main sur le front, et, partant d'un éclat de rire: Parbleu, frère, dit-il^ j'achève de me^ t£rer d\me errair dans laquelle je suis resté depuis que je vous coimais. Je vous avais toujours cru prudent, avisé dabs toutes vos actions, mais je vois bien à présent que vous en êtes aussi loin que le ciel l'est de la terre. Ck)mment est-il possible qu'un aussi bon esprit que le vôtre ,
et ^i propre à surmonter de plus grandes difficultés , puisse être interdit et accablé par des choses de si peu d'importance, et auxquelles il est si faicile de remédier? Gela ne vient point, à Ja vérité, d'un défaut d'habileté, «mais d'un excès dé paresse qui vous rend avare de paroles. Voulez-vous savoir si ce que je dis est vrai? écoutez-moi, vous verrez qu^n un clin d'œil j'aurai détruit toutes les difficultés, et porté remè<jle à tous les obstacles qui vous arrêtent, vous intimident et vous empêchent de publier l'histoire de votre fameux Don Quijote, miroir de toute chevalerie errante. Dites-moi donc, répliquai-je, en l'entendant parler ainsi, comment vous remplirez le vide que je redoute, comment vous débrouillerez le chaos où je demeure confondu? La première chose qui vous arrête, répondit-il, c'est que vous n'avez point de sonnets ^ d'épîgrammes, d'éloges faits par des personnes graves attitrées, pour mettre en tête de votre livre ; vous y pouvez relAédler en prenant vous-même la peine de les faire; baptisez-les ensuite et leur donnez tel nom qu'il vous plaira ; vous pourrez les attribuer au prêtre Jean des Indes , ou â l'empereur de Trébisonde; je sais qu'on les connaît pour des poètes fameux ; mais, quùid iln^en serait rien, et que quelques pédants ou bavards vous contesteraient cette vérité, ne vous en souciez d*ùn maravédis : pour avoir découvert la supercherie, ils ne vous couperont point la main qui l'aura écrite.
Quant aux citations marginales des auteurs et des livres dont vous aurez tiré pour votre histoire des passages ou des sentences, vous n'avez qu'à faire venir à propos quelques traits de latin que vous sachiez par cœur, ou dont la recherche vous coûte peu de peine. Par exemple , eA parlant de l'esclavage et de la liberté, vous mettrez : '
Non benè pro toto libertas Tenditur anro;
et en marge vous citerez Horace, ou celui qui .l'a dit. Si vous traitez du pouvoir de la mort, citez sur-le-champ :
Pallida mors xqno puisât pede Pauperum tabernas, regumque turrei.