PARTIE 1. PROLOGUE
S*il s'agit de la bienveillance et de ramonr que Dieu veut que nous ayons pour nos ennemis, jetez-vous dans rÉcriture sainte; yous pouvez le faire avec tant soit peu de soin,
et citer les parçles de Dieu même : Ego autem dico vobis, diUgite inimicos vèstros. Si vous parlez de mauvaises pensées, appuyez^vous sur TÉvangile: De corde exeunt co^tationes malœ^. S'il s'agit de Finstabilité des amis, Gaton vous fournira son distique :
Donec eris felix , multos' nnmerabis amicos ; Tempora si fuerint nubila, solus^rîs.
Avec ces petits traits de latin et autres semblables , on vous prendra au moiins pour un littérateur, ce qui n'est en ce tempsci ni de peu dlionneur, ni d'un petit avantage.
Pour les notes à placer à la fin du livre, vous le pouvez faire en toute assurance de la manière suivante : Si dans votre histoire vous parlez de quelque géant, faites en sorte que ce soit du géant Goliath. Alors, sans avoir recours à d'autres et presque sans peine, vous avez matière è une grande annotation. Vous pouvez dire : Le géant Golias ou Goliath était un Philistin que le berger Davtd tua d'un coup de pierre dans la vallée de Térébinthe , ainsi qu'il est écrit au livre des Rois, chapitre où vous trouverez ce fait. Déplus, pour montrer que vous êtes versé dans les lettres et la cosmographie, faites en sorte de pouvoir nommer le Tage dans votre histoire, et vous trouverez l'occasion d'une autre fameuse remarque; vous mettrez que le fleuve du Tage fut ainsi npmmé par un roi des Espagnes ; qu'U a sa source en tel lieu , qu'il va se perdre dans la mer Océane , baignant les murs de la célèbre ville deliisbonne ; que c^est la commune opinion qiie son sable est d'or, etc. Parlez-vous de voleurs? je vous dirai l'histoire de Cacus, je la sais par cœur. Est-il question de courtisanes ^? voici l'évêque de'Mondonedo qui vous fournira des Lamies, des Lais, des Flores; ces sortes de remarques
* Jliueeres ramirat. Femme» proetituééi.
6 DON QBIJOTE.
Yous feront une grande réputation. S'il s'agît de fenunes cruelles , Ovide ¥0os offre un^ Médée. Sont-ce des magieiames et enchanteresses? vous avez une Galypso dans Homère, une Gircé dans Virgile. Partez-vous de vaillants capitaines? Jules Gtar sWre lui-même dans ses Commentaires, etpiutarque vrfiiis fournit mille Âlexandres. Traitez-vous de- Famour? avec deux onces de langue toscane, Léon Hébreu vous en donnera pleine mesure; ou, si vous ne voulez point recourir aux sources étrangères , vous avez chez vous les livres de Fonseca sur Tamour de Dieu, dans lesquels vous trouverez dévdoppé tout ce que vous et les plus subtils pouvez souhaiter sur cette matière. Ejifin, chargez-vous seulement d'indiquer les noms, ou de parler dans votre histoire de tout ce que je viens de vous dire, et laissez -moi le soin d€|S citations et desannotations ; je vous promets dé remplir vos marges, et d'employer encore quatre feuilles en remarques à la fin.du livre.
Venons maintenant à la liste alphabétique des auteurs consistés, qui manque dans votre livre, et qui se trouve dans les autres; le remède est facile: vous n'avez qu'à chercher un livre où se trouve une liste complète d'auteurs, depuis A jusqu'à Z, conune vous dites, et mettre au vôtre cette liste alphabétique. Si le peu de besoin d'une pareille addition en fait découvrir Timposture, qu'importe? il se trouvera peut-être dés gens assez simples pour croire que vous avez tiré parti de tous ces auteurs dans votre histoire ingénue : quançl ce long catalogue d'auteurs ne servirait à autre chose, il donnera toujours au premier moment une haute idée de vôtre ouvrage; bien{)lus, personne ne s'avisera de vériOer si vous les avez suivis ou non, parceque personne tfa intérêt à cet examen.
Disons mieux : si je comprends bien ce dont il s'agit , votre ouvrage n'a aucun besoin de tout ce que vous dites qui lui manque, puisqu'il est uue satire . contre les livres de chevalerie, dont Âristote n'a jamais fait mention, dont saint Basile n'a rien dit , et que Gicéron n'a jamais connus. Des vé-