‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 34 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE VllI Ôl · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE VllI Ôl

ôter la vie. Avec leurs dépouilles, nous commeDeeraiis à nous enrichir : elles S3nt de bonne guerre, et c'est açrnr Dieu que d'ôter de dessus la face- de la terre we si maiidKle (BO^eanee. Quels géants? dit Sancho. Ceux que tu vois là, dit Don Qoijote, avec ces grands bras , il y en.a qui les ont de près de deux lieues de long. Faites attention, seigneur, répondit Sandio, que ce que vous voyez là , ce ne sont pas des géants, mais des moulins à vent ; ce qiii vous paraît des bras , ce sont les ailes , qui, poussées'par le vent, font mouvoir la -meule. Il paraît bien,-dit Don Quijote, que tu nés guère expert en aventures : ce sont des géants : si tu as peur, ôte-toi d'ici et te mets en oraison, tandis que je vais m'engager contre eux dans cet inégal et périlleiiux combat. En disant ces mots , il donne des éperons à Rossinante, sans faire attention aux cris de Sancho, qui Favertissait que certainement il allait s'attaquer à des* moulins à vent et non pas à des géants; mais il était si convaincu qu'il avait à faire à des géants , qu'il n'écoutait pas la voix de son écuyer , et ne voulait pas voir ce qu'il en était , quoiqu'il fût déjà bien près. Il s'avançait au contraire, disant à haute voix : Ne fuyez pas, lâches et viles créatures, c'est un' seul chevalier. qui entreprend de vous combattre. Un peu de vent $'élevà alors , et les ailes commencérent à se mouvoir : quand vous remueriez plus de bras que n'en avait Briarée , s'écria le chevalier kakue vue, vous me le payerez tout à l'heure. 11 4it , se recommande de tout son cceur à sa dame Dulcinée , la priant de le secourir dans un si grand péril ; et, bien couvert de son écu, la lance en arrêt, il prend sa course au grand galop de Rossinante , fond sur 4e premier moulin , et donne de sa lance dans une des ailes ; le vent la' saisit avec tant de furie qu'il la met «i pièces, entraînant derrière elle le cheval et le chevalier, qui, tout brisés, vont rouler dans le champ* Sancho accourut à son secours de toute la vitesse de son âne, et trouva son maître qui ne pouvait se remuer, tant la chute avait été lourde. Dieu me soit en aide, dit-il : ne vous avais-je pas bien dit que vous prissiez garde à ce que vous alliez faire, que c'étaient des moulins à vent? pour ne le pas voir, il fallait en

avoir d'autnes dans la tète. Tais-toi, ami Sancho, répond Don Qnijote , lés^iose^ de la guerre sont plus que d'autres si^jettes à de (xmtiniiéUeB vicissitudes. Pour moi, je pense, et c'çst la vérité, que Tendianteur Freston, qui a enlevé mon cabinet et mes livres, a changé ces géants çn moulini^ , pour me ravir la gloire de les avoir vaincus , tant est grande son inimitié contre moi ; mais à la fin il faud^a bien que sa malice cède à la bonté de mon épée. Dieu le fasse comme il le peut , répondit Sancho ; et , lui aidant à se relever , il le monta sur^ Rossinante qui était à demi épaulé ; ils prirent , -en s'entretenànt de' cette aventure , le chemin du Port Lapice, parceque., sur une route ausâi fréquentée, il n'était pas possible , disait Don Quijote, qu'ils ne trouvassent bien des aventures. Il avait cependant un regret extrême d'avoir perdu sa lance, et, le témoignant à son écuyer : Je me souviens, dit'^il, d'aVbir lu qu'un chevalier espagnol, appelé Diego Pérès de Yargas, ayant rompu son épée. dans un, combat,. arracha dW chêne une lourde iaranche, véritabjiç arbre, et fit de telles choses avec cette arme, battit tant de Maures, que le surnom d'assommeur lui en demeura; c'est depuis ce temps-là que ,lui et ses descendants se sont toujours appelés Fargas y Machuca. Je te dis cela , Sancho, parceque je prétends arracher du premier chêne que je trouverai liiie branche aussi forte et^aussi bonne que celle-là , et je.pense m'en servir pour accomplir de tels faits, (çxe tu t'estimeras trop heureux d'avoir mérité de les voir et d'être témom d'actions si * grandes, qu'on aura de* la peine à les croire. A la grâce de î* Dieu, dit Sancho; je le crois, comme vous le dites; mais re- \-l dressez-vous un peu, il me semble que vous allez tout de tra- ■ vers; c'est sans doute ^ cause de la douleur de votre chute. Il ' est vrai, répondit Don Oûijofie, et, si je ne me plains point, c'est. qu'il n'est point penliis aux chevaliers errants de le faire, pour quelque blessure que ce soit , dussent leurs entrailles en sortir^. Je n'airienà répliquer, s'il en est ainsi, dit Sancho ; mais Dieu sait si je ne serais pas bien aise de vous entendre vous

* Aunque se le iaigan las tripes por clla.

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