‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 40 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE IX

quand ce titre frappa mes oreilles; j'achetai^ au détriment du . marchand de soie , tous les papiersidu jeune homme poqr un demi-réd. SU eût été plus avisé et avait connu mon désir, il aurait pu s'eii promettre plus de dix et les aurait eus. Je me retirai aussitôt dans le doitre de la, grande ^ise avec mon Maure , le priant de me traduire en castillan tout ce qui avait rapport à Fhistoire de Don Quijote , sans ajouter ni retrancher la moindre chose , et lui offrant de le payer à sa volontél 11 se contenta de deux arrobes ^ de rs^isins secs avec deux mesurés de firoment, et me promit de traduire le tout fidèlement, et en peu de temps; Pour faciliter Taffàire et ne pas perdre de vue une découverte aussi précieuse , j*.emtïienai le Maure chez moi , où ^ en un peu plus de six semaines ,' la vçrsion fut faite , telle que je vous la donne. Sur la première feuilte du Uvre était peint au naturel le combat de Don .Quijote et du Biscayen, dans la même posture où nous les ayoas laissés , tous deux l'épée haute, l'un couvert de sa rondache^ et l'autre de son coussin. La mule du Biscayen était si fidèlement dessinée , .qu'au premier coup d'œil on la réconnaissait pour une mule de louage; aux pieds du Biscayen était écrit : Don Sancho de Azpeytia (c'était sans doute son nom) , et , ^eus ceux de Rossinante : Don Quijote. Rossinante était admirablement bien peint, si long, si raide , si maigre, si efBanqué , l'épine du dos si saillante, si étique ,'en Uti mot^ qu'il faisait voir bien clairement avec combien de raison et de convenances le nom de Rossinante lui avait été donné. Tout auprès était Sancho Pança, tenant son àne par le licori; au-desson» était écrit: Sancho Zancas, sans doute parcequ'il avait, comme le montrait la peinture, la panse large, la taille ramassée; les jambes longues; c'est ' pour cela*que l'histoire hii donne indifféremment les$urnoms de Pança et de Zancas ^. Hy avait encore d'autres particularités dans cette peinture, mais de peu d'importance, et qiii n'ajoutent rien à l'exactitude de cette histoire : il n'y en a point

Vingt-cinq Hyres de France.

*Zanca siffoifie en esfMignol jambe sans mollet.

62 DdN QUIJOTE.

de mauvaise quand elle est vérîdîque. Oh objectera peut-être , contre la fidélité de celle-^, que Fauteur est, arabe, et qu'ils sont tous naturellement menteurs. Mais, au contraire, ilssont si fort nos ennemis, que celui-ci aura plutôt retranché qu'ajouté. En effet, il me semble que, lorsqu'il devait le plus s'étendre sur les louanges d'un si bon chevalier, il les a passées sous silence à dessein: conduite indigne d'un historien, qui doit être ponctuel, fidHe, exempt de p9ssion, et que l'intérêt, la crainte, les préventions fâcheuses, l'affection , ne doivent jamais écarter du sentier de la vérité, fille de l'histoire, cette rivale du temps, dépositaire de nos actions, témoin du pçssé, exemple pour le présent,'^ avertissement peur l'avenir: Je suis assuré que, dans celle-ci, on trouvera tout ce-qu'on peut désirer dé plus agréable, et's'il y manque quelque chose, ce sera , suivant moi , la faute du chien d'auteur ^, et non celle du sujet. Enfin, la seconde partie, suivant la traduction, commençait ainsi:

A l'air terrible des deux furieux et braves combattants, à voir leurs glaives tranchants levés sur leurs tètes, on eût dit^ qu'ils menaçaient et le ciel, et la terre, etlesabtmes. Le premier qui déchargea son coup fut le colérique Biscayen, et ce ftit avec tant de force et de furie, que, si l'épée ne lui eût tourné dans la main, ce seul coup eût mis fin à cet épouvantable combat, et à toutes les aventures de notre chevalier; mais le sort , qui le réservait pour de plus grandes choses , conduisit l'épée de son ennemi de manière que s'abattant sur l'épaule gauche, elle ne lui fit d'autre mal que de désa'rmer tout ce côté-là, après avoir emporté, chemin faisant, une grande partie de la salade, et la moitié de l'oreille. Le tout tomba avec fracas, laissant Don Quijote en fort mauvais état. Dieu puissant ! qui pourra décrire maintenant la rage.dont s'enflanuna le cœur du héros de la Manche quand il se vit traité de la sorte P Elle fut telle que s'élevant de nouveau sur les étriers, et, ser-

^ Delgalgo de su autor. Cette épilhëtc de gcngo ^ donné souvent aux mâqpéantK. rroprementjè'est unKvricr. •

P^\RTIE I. CHAPITRE X. 63

rant son épée,-^l en déchargea un si forieuï coup droit sur le coussin et' sur la tête de son ennemi, que malgré une aussi bonne défènsQ , et comme si une montagne Teût écrasé, le Biscayen commença à jeter le sang par le nez,- par la bouche et par les oreilles , et à chanceler sur sa mule. Il serait tombé sans doute s'il nelui.eûtpromptement embrassé le cou; mais quoi qu'il fit , un moment après , il al^andonua les étriêrs , étendant les bras; la mule, épouvantée de ce terrible coup, se mit à courir par la campagne , et après quelques sauts , jeta lé cavaliei'.à terre. Don Quijote regardait tout cela sans bouger de place, mais, voyant son adversaire à bas, il sauta promptement de cheval , et courant lui mettre la pointe de Fépée à la gorge, il lui cria de se rendre , ou qu'il lui couperait la tète. Le Biscayen était si étourili qu'il ne pouvait proférer que parole, et mal lui en eût pris sans doute , dans la colère qui aveuglait EHm Quijote, si les dames du coche , jusqu'alors spectatrices éperdues du* combat, ne se fussent approchées, le priant avec instance de leur accorder la vie de l'écuyer. Notre héros rép(^i£t avec une gravité fière : Certes , je suis satisfait , belles darae^,, w eonsentir à ce que vous desirez ; mais j'y mets cependant ipile condition , c'est que ce chevalier me donnera sa • parole d'aller au Toboso se présenter de ma part devant Hn-.

comparable Dulcinée, afin qu'elle dispose de lui selon sa volonté. Les dames tremblantes, sans s'informer davantage de ce , qu'il demandait, ni quelle était cette Dulcinée, pr(»nirent pour l'écuyer tout ce que voulut Don Quijote. Sur votre parole, reprit-il, je né lui ferai donc plus aucunr mal, quoiqu'il Tait bien mérité.

Page 1