‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 45 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XL

même ^ de son épaisse et légère écorce, qui servit à couvrir les premières cabanes élevées sur des pieux grossièrement taillés, et pour se défendre des intempéries de VÊé. Partout régnait la paix, Tamitié, la concorde. Le soc pesant de la Charrue n'avait point encore osé ouvrir et creuser les entrailles sacrées de notre première mère , son sein vaste et fertile offrait de toutes partisans contrainte les dons qui suffisairat alors à la snbsis^ tance et aux plaisirs de ses enfants. Alors les belles et nsuyes bergères allaient 'de vallée en vallée, de colline en colline, les cheveux tressés, sans antre voile que celui qu'exige, qu'a de tout temps exigé la pudeur. Leurs atours i^ ressemblaient pas à ceux- d'aujourd'hui, qu'enrichissent la pourpre de Tyr et la soie soumise à mille ni^morphoses. Les feuilles verdoyantes des plantes, entrelacées avec celles du lierre, faisaient toute leur parure, et elles étaient aussi briUantes, aussi ornées que le soàlj^ aujourd'hui nos -courtisanes, avec les rares et merveilleuses in^.* ventionsque le désoeuvrement leur a enseignées^LesdcAices par ' rôles d'amour étaient l'expression del'ame simple et sansdétours qui les avait conçue^ Nul art n'était mis en usage pour les embellir. La fraude , la fourberie, la malice n'avaient pas pris le masque de la franchise et de la vérité. La justice conservait toute son intégrité , sans redouter les atteintes de l'intérêt et de la faveur , qui l'avilissent et la persécutent. Les arrêts du caprice2 n'entraient point encore dans les idées du juge, parcequ'il n'y avait alors personne qUi jugeât , ou qui fût jugé. Les jeunes filles, je l'ai dit, allaient en tous lieux seules, sans autre garde que leur honnêteté , sans craindre les désirs lascife , les insultes de la licence. Leurs douces faiblesses n'étaient dues qu'à leur penchant, à leur seule volonté. Et maintenant, dans ce siècle iriK)minable, aucune n'est en sûreté, fût-elle enfermée dans le labyrinthe de Crète. Partout se fait jour l'ardeur des poursuites coupables : avec l'air se commu-

^ Gerrantes ajoute : tin oiro artificio que el de su cortesia. Légère tacbe dao» aa aussi beau morceau. >

> La 1er del enctixe.'

nique le poison de l'amour qui les conduit à leur perte malgré toute leur retenue. Ce fut pour leur sûreté que , dans la suite , pour lutter contreHÉecroissement de la perversité humaine , on institua Tordre des chevaliers errants , défenseurs des vierges , protecteurs des veuves, appuis des orphelins et des ^la]heureux. Je suis membre de cet ordre, mes frères , et je vous rends grâce du hoa accuieil que vous faites à moi et à mon écuyer. Ga/r, quoique la loi naturelle oblige tous les hommes à protéger lés chevaliers errants, sans connaître cette obligation, vous m'avez traité et accueilli de votre mieux, il est juste que je vous en témoigne ma aratitûde de tout mon pouvoir.

Ce furent les glands qui rappelèrent dans la mémoire de nôtre chevalier Fàge d'or, et lui dictèrent cette longue harangue, dont il eût bien pu se dispenser. Les phevriers Técoutèrent im- ^mobiles et la bouche béante, sans dire une seule parole. Sancho non plus ne disait mot, mangeait des glands, et visitait souvent la iSeconde outre, qu'on avait pendue à un liège pour en rafraîchir le vm. Le discours dura plus que le souper; quand il fut fini, un des bergers s'adressant à Dctit'Quyote : Pour vous prouver, dit-il ^seigneur chevalier, le désir sincère que nous avons de vous bien accueillir, nous essaierons de vous être agréable en vous faisant tout-à-l'heure entendre un de nos compagnons, qui ne tardera pas à arriver; c'est un berger fort amoureux et d'esprit vif, qui sait lire et écrire, et joue du violon * aussi bien qu'on le puisse désirer. A peine avait-il achevé de parler, qu'on entendit le son du violon, et bientôt on vit paraître un jeune garçon d'environ vingt-deux ans, et de fort bonne mine. Les bergers lui demandèrent s'il avait soupe; il répondit que oui. Ainsi, Antonio, dit celui qui venait de parler, tu nous feras bien le plaisir de chanter un peu , pour prouver à notre hôte que, dans nos bois et nos montagnes, on trouve encore des gens qui savent un peu de musique. Nous lui avons fait part «de tes talents, et nous voudrions que tu les montrasses , afin de ne pas passer pour menteurs. Ainsi, assieds-

^ itab9i, c'Mt une espèce de violon à trois cordes.

Page 1