‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 53 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XIII

errant : leur ordre est la chevalerie errante dont moi pécheur je fais profession, comme je vous l'ai dit, et je l'exerce ainsi que le pratiquèrent les chevaliers du temps passé. C'est pourquoi je parcours ces déserts, cherchant les aventures, résolu de dévouer mon bras et ma personne à la plus périlleuse que le sort pourra m'offrîr , pour le secours des faibles et des malheureux. Ce discours acheva de convaincre les voyageurs de la folie de Don Quijote et de la nature de son égarement. Ils n'en furent pas moins surpris que tous ceux qui en étaient témoins pour la'première fois. Yivalde , qui était d'une humeur enjouée et spirituelle , voulut lui fournir Foccasion de poursuivre ses folies pour achever gaiement le peu de chemin qui leur restait à foire jusqu'au lieu des funérailles. Il me semble, lui dit-U donc, seigneur chevalier errant' que vous avez embrassé une des plus dures conditions du monde, et je ne crois pas que celle des chartreux soit aussi austère. Aussi austère, cela pourrait être, .répondit notre héros; mais aussi néce$saire, non, je n'en forme aucun doute. Le soldat qui meta exécution les ordres de son capitame , ne fait pas moins que ce capitaine qui les a donnés. Je veux dire que les religieux, en toute paix et repos, demandent au ciel le bien de la terre; mais nous, soldats et chevaliers-, nous. exécutons ce qu'ils demandent, le conservant par la valeur de notre bras et le tranchant de, nos épées : nous ne le faisons pas sous un toit , mais à ciel découvert, servant de but aux plus insupportables rayons du soleil d'été, exposés aux glaces de l'hiver. Aussi sommes-nous les ministres de Dieu sur la terre, les bras exécuteurs de sa jus* tice. Comme la guerre et les choses qui en dépendent ne se peuvent faire sans fatigues, sans sueurs, sans travaux excessif», ceux qui en font profession ont cooséquemment une profession beaucoup plus dure que ceux qui , dans une paix non interrompue , prient Dieu de secourir les nécessiteux. Je ne prétends pas dire, et je ne pense pas même que l'état du chevalier errant soit aussi saint que celui du religieux cloitré. Je tire seulement cette conséquence des maux que j'endure , que cet état

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est beaucoup plus pénible, plus laborieux, plus scuet à la faim et à la soif, en un mot , plus misérable ^ , conuHe on n'en peut douter, après les fâcheuses aventures que tant de chevaliers ont éprouvées dans leur vie : s'il en est qui soient devenus empereurs par la valeur de leur bras, croyez qu'ils Font bien payé de leur sueur et de leur sang ; et que, si ceux qui sont parvenus à ce rang n'avaient pas reçu l'aide d'enchanteurs et de sages, ils auraient été frustrés de leurs désirs et trompés dans leurs espérances.

Je suis de cet avis^ répliqua Vîvalde; mais une chose entre plusieurs autres me choque dans les chevaliers errants; quand ik sont sur le point d'aborder quelque grande aventure avec péril évident pour leur vie , il^ oublient toujours de recourir à Dieu, comme tout chrétien d6it le faire en telles occasions^, et se reccnnmandent seulement à leurs dames, avec autant de dévotion que si elles étaient leur Dieu ; et cela , suivant moi, sent un peu le. paganisme. Seigneur, répondît Don Quijote , il n'y a absolument pas moyen de faire autrement; le chevalier qui •en voudrait user différenmiént agirait fort mal. C'est un usage consacré dans la chevalerie, que le chevalier errant, qui est sur le point d'entreprendre quelque grand fait d'armes en présence de sa dame, tourne amoureusement les yeux vers elle, comme pour la prier de lui être favorable, et de le secourir dans le péril : il est même obligé, quand personne ne l'entendrait, de lui adresser quelques mots entre les dents, par lesquels il se recommande à elle de tout son cœur; nous en avons une infinité d'exemples dans les histoires. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il ne doive aussi se recommander à Dieu , il en a le temps et l'occasion pendant le combat. Il me reste encore un scrupule, répliqua Vivalde : j'ai lu plusieurs fois que deux chevaliers se prenaient de paroles; de propos en propos, la colère les gagnait, et, tournant tout à coup leurs cheyaux pour prendre champ, ils fondaient à bride abattue l'un sur l'autre, se recommandant

1 Mas trabajoso, y mas aporreado , y mas hambriento, y sedento, mUerabie roto , y piojoso.

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