‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 54 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XIU · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XIU

à leurs dames au milieu de la course; il arrivait ordinairement de ces rencontres que Tun était renversé sur la croupe de son cheval, percé de part en part , et que l'autre eût été porté par terre s'il ne se fût pris aux crins pour prévenir sa chute. Or, je ne vois pas , moi, comment le mort peut avoir trouvé le temps de se recommander à Dieu dans une affaire si promptement expédiée. Il eût mieux valu que les vœux adressés dans la carrière à sa dame, il les adressât à celui que son devoir de chrétien Toblige d'implorer ; d^autant plus que tous les chevaliers errants n'ont pas, à mon sens, des dames à qui se recommander, car ils ne sont pas tous amoureux. Gela ne saurait être, dit .Don Quijote; il ne saurait y avoir de chevalier errant sans dame; et Tamour leur est ausbi naturd que les étoiles le sont au cieL Jamais on n'a lu d'histoire où se soit trouvé un chevalier sans amour. Par cette seule raison qu'il n'en aurait pas, il ne serait pas tenu pour chevalier l^itime, mais pour bâtard , entré dans la forteresse de la chevalerie , non par la porte, mais par-dessus les murs, comme un brigand et un voleur. 11 me semble pourtant, dit Vivalde, si j'ai bonne mémoire, avoir lu que don Galaor, frère du valeureux Amadis de Gaule, n*eut jamais de dame reconnue qu'il pût invoquer dans les combats, et cependant il n'en fut pas moins estimé ; car c'était un vaillant et fameux chevalier. Une hirondelle ne fait pas le printemps , répondit Don Quijote : je sais d'ailleurs que ce cheyalier était amoureux en secret ; s'il faisait la cour à toutes celles qu'il trouvait â son gré, c'était par une inclination naturelle, dout il n'était pas le maître ; il est certain , malgré tout , qu'une seule dame fut maîtresse de sa volonté i., et qu'il se recommandait souvent à elle en secret, car il se piquait d'une discrétion extraordinaire. Eh bien, poursuivit le gentilhomme, puisqu'il est de Tesseuce du chevalier errant d'être amoureux , on peut bien croire que vous aimez aussi , puisque vous êtes de la profession , et si votre seigneurie ne se pique pas d'être aussi discrète que Galaor, je la supplie instamment, au nom de toute

* Don Quijote a en Yuela belle Aldeba. Voyez V Amadis de Gaulé, cbap. 20.

]a compagnie, de n6u$ apprendre le nom, la patrie, la condition de sa idame, et de nous faire le tableau de sa beauté. Elle doit s'estimer heureuse que tout le monde sache qu'elle est aimée et servie par un chevalier tel que vous paraissez être. Don Quijote poussa un profond soupir, et dit : Je ne puis assurer si cette douce ennemie trouve bon ou mauvais que Ton sache que je la sers; je vous dirai seulement, pour répondre à ce que. vous me demandez avec tant de courtoisie, que son nom est Dulcinée, sa patrie le Toboso, bourg de la Manche; quant à la qualité, elle est au moins princesse, puisqu'elle est dame souveraine de mes pensées. Sa beauté est plus qu'humaine , car elle réalise en sa personne tous ces chimériques et impossibles attributs de perfection que les poètes donnent à leurs héroïnes. Ses cheveux sont d'cNP, son front, l'image dés champs Élysées; ses sourcils, deui arcs câestes , ses yeux des soleils , ses joues des roses, ses lèvres du corail, ses dents des perles, son cou d'albâtre , son sdn de marbre, ses mains d'ivoire, sa blancheur celle de la neige, et ce que la pudeur dérobe à tous les«yeux est tel, autant que je le présume, qu'une modeste réflexion peut en estimer le prix , mais est impuissante à le comparer. Nous désirerions connaître sa naissance et sa généalogie, dit Vivalde- Elle ne descend pas, répondit Don Quijote, des anciens Gur-^ tius , des Caïus , ou des Scipions de Rome ; des Colonnes ou desUrsins modernes; des Moncades ou des Réquesen^ de Cata logne ; elle n'appartient pas non plus aux Rebellas ou aux Villanovas de Valence; aux Palafox, Nuzas, Rocabertis, Corellas, Lunas, Alagones, Urreas, Foces, ouGurreas d'Aragon; aux Gerdas, Manriques, Mendozes, ouGuzmans de Gastille; elle ne tire pas son origine des Alencastros , des Pallas et des Menezes de Portugal. Elle est delà maison du Toboso de la Manche; sa race, quoique moderne, peut être la noble souche des plus illustres familles des sièclesà venir; et qu'on ne me réplique pas à-dessus, si ce n'est aux conditions qu'écrivit Zerbin au pied du trophée des armes de Roland :

Page 1