‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 59 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XIV

des funestes effets de ton ingratitude, et les contempler de ces hauteurs comme un autre Néron, suivant des yeux Fincendîe qu'il avait allumé dans Rome? Veux-tu fouler ce cadavre d'un pied superbe , comme foula le corps de son père Fingrate iille de Tarquin ^ ? Dis -nous promptement ce qui f amène, ce que tu demandes de nous; j'ai si bien connu la soumission de Ghrysost6me à tes volontés, durant sa vie, que je ferai, lui mort, que tous ceux qui se disent ses amis t'obéissent de même. Rien de tout ce que vous dites ne m'amène, répondit la bergère. Je viens me défendre moi-même, et prouver l'injustice de ceux qui m'accusent de leurs tourments, et m'imputent la mort de Ghrysostôme. Ainsi, je vous supplie, tous tant que vous êtes, de me prêter votre attention ; je n'aurai besoin ni de beaucoup de temps ni de longs discours pour montrer la vérité aux personnes de bonne foi.

Le ciel, dites -vous, m'a fait naître avec tant de beauté que , isans pouvoir vous en défendre , elle vous oblige à m'aimer ; et vous voulez que je sois obligée de vous aimer, parceque vous me témoignez de Tamour. Je comprends bien, par la raison que Dieu m'a donnée, que tout ce qui est beau est aimable, mais je ne vois point que ce qu'on aime pour sa beauté, soit obligé d'aimer qui l'aime; d'autant moins que celui qui aime peut être laid, et conmie la laideur ne mérite que d'être haïe, il est déraisonnable de dire : Je t'aime pour ta beauté, tu dois m'aimer quoique laid. Mais admettons que la beauté soit ^ale de part et d'autre; il ne s'ensuit pas pour cela l|l|t les inclinations le doivent être; toutes les beautés né dennent pas de l'amour, il y en a qui plaisent aux yeux sans soumettre le cœur. S'il n'y avait point- de beauté qiâ tiek forçât les coeurs de se rendre , le monde serait un mél«U|fe<0Àfûs de désirs errants et vagabonds, qui ne sauraient où s'arrêter, attendu que la beauté étant l'apanage d'un grand nombre, les

< Genrantes devait dite, de Servius Tullius , qui ftit le père de TuIIie. C'est sans doute au dénûment absolu qui accompagne le séjour des prisoas, qu'il faut attri< bucr cette faute.

désirs seraient infinis. J>i ouï dire cependant que le véritable amour ne se divise point, et qu'il doit être volontaire et sans contrainte^ S'il en est ainsi, comme je le crois, pourquoi voulez -vous que je soumette ma volonté à la force sans autre obligation que votre amour? S'il en est autrement, répondez. Si le ciel , au lieu de me faire belle, m'eût créée laide , aurais-je eu le droit de me plaindre de vous pour n'être point aimée? Considérez d^ailleurs que, cette beauté, je ne l'ai point choisie; c'est un don du ciel que je n'ai point sollicité. Et, de même que la vipère ne saurait être coupable pour le venin qu'elle porte , quoiqu'il tue , car c'est la nature qui le lui a donné , de même je ne mérite point de blâme pour être belle; la beauté dans une femme honnête est comme le feu isolé, comme le fer tranchant, qui ne peuvent brûler ni blesser ceux qui n'en approchent pas. L'honneur et la vertu sont les ornements de Famé, sans lesquels le corps, quel qu'il soit, ne doit point paraître beau. Puis donc que l'honnêteté est la vertu qui enrichit, embellit le plus l'ame et le corpis , pourquoi celle qui est aimée pour sa beauté consentirait - elle à la perdre , afin de répondre à l'intention de celui qui , n'écoutant que son goût , met toute sa puissance en usage pour la lui enlever ? Je naquis libre, c'est pour rester libre que j'ai choisi la solitude des campagnes. Les arbres de ces montagnes sont ma compagnie, les eaux limpides des ruisseaux me servent de miroir. C'est aux arbres, aux ruisseaux que je communique mes pensées et ma beauté. Je suis ce feu isolé , cette épée placée à l'écart. Ceux que ma vue a rendus épris, je les ai désabusés par mes paroles, et si les désirs s'entretiennent par Vespérance, n'en ayant donné aucune à Chrysostôme ni à nul autre , on peut bien dire que c'est plutôt son obstination que ma cruauté qui Fa mis au tombeau. Si vous m'objectez que ses intentions étant honnêtes , j'étais obligée d'y répondre , je vous dirai que quand , dans ce même lieu où l'on creuse sa sépulture, il me découvrit la pureté de ses vues je lui déclarai que mon dessein était de Vivre dans.une éternelle solitude^ et que la terre seule obtiendrait, avec les dé-

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