PARTIE I. CHAPITRE XVIII. 12S
même manière une foule de chevaliers qu'il croyait voir dans Tune et Tautre armée, leur donnant à tous sur-le-ctemp les armes, les couleurs et lés devises que lui fournissait sa fertile folie; et, sans s'arrèler, il poursuivit : L'armée que tu vois en face est composée de diverses nations : ici sont ceux qui boivent les douces eaux du fameux Xante; là, les montagnards qui cultivent les champs massiliens ; ici , ceux qui criblent la poudre d'or de l'Arabie Heureuse , ceux qui jouissent des fraîches et célèbres rives du Tliermodon , ceux qui détournent en cent façons le Pactole aux sables d'or, les Numides à la foi douteuse, le Perse si adroit à tirer de l'îfrc, le Parthe et le Mède qui combattent en fuyant, l'Arabe aux tentes mobiles , le Scythe aussi cruel qu'il est blanc y l'Éthiopien aux lèvres percées , et mille autres nations que je vois et dont je connais les visages, mais dont je n'ai pas retenu les noms. De cet autre côté , viennent ceux qui boivent les eaux de crystal du Bétis ^ , bordé d'diviers; ceux qui se bajgnent dans les riches ondes du Tage, ceux qui jouissent des salutaires eaux du divin XeniP; ceux qui foulent aux pieds les champs tartésiens, si fertiles en pâturages; ceux qui s'ébattent d^ les prairies élyséennes de Xérès; les riches Manchègues, couronnés de blonds épis ; cet antique reste du sang des Goths , tout banj^ de fer 3; ceux qui se baignent danslePisuerga, fameux parla tranquillité de ses eaux; ceux qui mènent paître leurs troupeaux dans les vastes pâturages du Guadiana tortueux, dont les eaux se cachent sous terre ; ceux que transissent de froid les vents des Pyrénées ou les blancs sommets du haut Apennin; en un mot, tous ceux que l'Europe enserre dans sa vaste étendue. Dieu me soit en aide! combien de provinces, combien de nations ne nomma-t-il pas, donnant à chacune, avec une merveilleosei promptitude , les attributs qui lui convenaient, tout ravi qu'il était de ce qu'il avait lu dans ses livres mensongers ^. Sancho
• ^ Guadalquivir.
* Le Singiliis des aodeni , dam le royaume de Grenade.
' Les Biscayens , dans les montagaes desquels se retirèrent les Gotbs à TarriTée des Maures.
* Cette belle description est imitée de Vliiade,
recueilli, Técoutait sans dire une parole, et de temps en temps levait la tète, pour voir s'il n'apercevrait pas ces chevaliers et ces géants que son mattre lui nommait. Mais, n'en découvrant aucun : Je me donne au diable, dit-il, s'il parait hmnme, chevalier, géant, de tous ceux que vous dîtes; du moins je ne les vois point; peut-être est-ce encore un enchantement comme les fantômes de cette nuit. Que dis-tu, répondit Don Quijote, est-ce que tu n'entends pas le hennissement des dievaux, le son des trompettes, le bruit des tambours? Je n'entends autre chose, reprit Sancho, que de grands bêlements de brd)is et de moutons. Aussi était-ce la vérité, car les troupeaux^étaient déjà fort près d'eux. La frayeur, dit Don Quijote, t'empêche de discerner les objets; car, un des effets de la peur est de troubler les sens , et de peindre les choses autrement qu'elles ne le ^ont. Mais, si le courage te manque, retire-toi à l'écart,- et laisse- moi seul : seul je suffirai pour porter la victoire où je porterai mon bras. En disant ces mots , il donne de^ éperons à Rossinante, et, la lance en arrêt , descend de la colline comme un éclair. Revenez, seigneur, lui criait Sancho, pour Dieu, ce sont des nroutons et des brebis que vous allez attaquer, revenez; que maudit soit le père qui m'a engendré! Quelle folie! Regardez qu^il n'y a ni géants , ni chevaliers , ni chats , ni armes , ni écus partis ou entiers , ni vairs azurés, ni endiablés ; que fait-il? pécheur que je suis devant Dieu ! Don Quijote ne s'arrêtait pas pour cela; au contraire, il criait de toute sa force : Courage, chevaliers , qui combattez sous les bannières du valeureux Pentapolin-au- bras-retroussé, suivez-moi tous, et vous verrez avec quelle facilité je le vengerai de son ennemi Alifanfaron de la Trapobane. En même temps il se mêle dans l'escadron de brebis, faisant mouvoir sa lance avec autant de courage et de vigueur que s'il eût eu affaire à ses plus cruels ennemis. Les bergers lui crient de s'arrêter; mais, voyant leurs cris inutiles , ils détachent leurs frondes, et commencent à faire siffler à ses' oreilles des pierres grosses comme le poing. Don Quijote n'en tient compte; il court de tous côtés, criant à haute voix :
P,ABTIE 1. CHAPITRE XVIII. 127.
Où es-tu, superbe Alifanfaron*? viens à moi, je suis un chevalier qui désiré éprouver seul à seul tes fi>rces,ct t'ôterlavie pour te punir de la guerre injuste que tu Fais au valeureux Pentapolin, roi des Garamantes. En ce moment, un énonpe caillou ^ l'atteint dans les côtes, et lui en enfonce deux. A la violence du coup, il se croit mort, ou du moins dangereusement blessé ; et , se rappelant son baume , il tire sa fiole et la porte à sa bouche; mais, avant qu'il en ait avalé la dose qu'il juge nécessaire, une autre pierre vient frapper le vase et la main qui le tenait, et, chemin faisant , lui emporte trois ou quatre dents en lui écrasant deux doigts. Ces deux coups furent si terribles que le pauvre chevalier tomba de cheval : les bergers accoururent ; et, croyant l'avoir tué, ils rassemblèrent promptement leurs troupeaux, ramassèrent les morts au nombre de sept ou environ, et s'éloignèrent sans chercher à en savoir davantage. Sancho était resté pendant tout ce temps-là sur la colline, contemplant toutes les folies de son maître; il s'arrachait la barbe, et maudissait l'heure et le jour où sa mauvaise fortune le lui avait fait connattre. Mais , le voyant à terre et les bergers retirés , il descendit la côte , vint à lui, et le trouva en très mauvais état , quoiqu'il n'eût pas perdu le sentiment : Ah ! sei^ gneur, ce vousdisais-je pas bien de revenir, et que c'étaient des moutons, non pas des armées que vous alliez attaquer? C'est ainsi , répondit Doa Quijote, que ce larron d'enchanteur, mon ennemi,, fait disparaître ou métamorphose les choses. Apprends, Sancho, que rien n'est plus facile à ces sortes de gens que de nous montrer ce qu'ils veulent ; le négromant qui me persécute, envieux de la gloire que j'allais acquérir, a changé en troupeaux dé moutons ces armées ennemies. Si cela n'est pas, fais une chose, je t'en prie, pour te désabuser et te convaincre de la vérité : monte sur ton âne, et suis-les avec précaution , tu les verras à quelques pas d'ici reprendre leur première forme, et,' quittant celle de moutons, redevenir des hommes droits et bien faits, comme je te les ai dépeints
' L'espagnol dit : ima peladi/ia de arroro { uae amande de ruisseau }.
d'abord. Mais non, n'y va pas pour le moment, j'ai besoin de tes secours. Approche, et regarde combien il me maiïque de dents, car il me semble qu'il ne m'en est pas resté une seule dans la bouche. Sancho s'approcha si fort, qu'il avait quasi les yeux dans la bouche de son maître ; le baume achevait d'opérer dans l'estomac de Don Quijote , de sorte , qu'avec la même impétuosité qu'aurait pu faire un coup d'arquebuse, il darda tout ce qu'il avait dans le corps au visage du charitable écuyer. Sainte Marie! s'écria Sancho, qu'est-ce que cela! mon maître est blessé à mort; il rend le sang par la bouche. Gependsint, y regardant de plus près , la couleur et l'odeur lui firent connaître ' que ce n'était pas du sang , mais le baume, qu'il lui avait vu boire : ce qui lui donna un si grand soulèvement de cœur, que , son estomac se révolta à son tour, et qu'il rejeta tout ce qu'il X avait dans les entrailles au nez de son maître , demeurant tous
^ deux dans le plus gracieux état ^. Sancho courut à son âne, afin de tirer du sac le linge nécessaire pour s'essuyer 'et pour panser le blessé; mais, ne le trouvant point, peu s'en fallut que la tête ne lui tournât. Il se donna de nouVeau mille malédictions , résolut au fond de son cœur de quitter son maître , et de s'en retourner à son village, abandonnant le salaire de ses services,, et l'espérance du gouvernemetit de l'île. Don Quijote, cependant , se leva, et, mettant la main gauche sur sa bouche pour rassurer le reste de ses dents , prit de la droite la bride de Rossinante, qui n'avait pas bougé d'auprès de son maître ( tant il était loyal et d'un bon naturel ), et s'en alla du côté de Sancho, qu'il trouva penché sur son âne. la tète dans ses mains, comme un homme enseveli dans ses réflexions* Sais-tu, Sancho, lui dit-il, le voyant si triste, qu'un homme n'est supérieur à un autre qu'autant qu'il en fait plus que lui ? Ces bourrasques qui nous arrivent sont des signes évidents que le temps va devenir serein, et nos affaires meilleures : il n'est pas possible que le
^ Si tout le Don Quijote ne contenait que de semblables détails , il ne serait pas traduit dans toutes les langues. Florian les a passés. Nous n'ayons pas osé le faire, voulant offrir au public une traduction complète et fidèle.