‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 98 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXII

donne pas un momeioit de repos. Le bonhomme recommença à pleurer, et Sancho en eut tant de compassion qu'il th^a un réal et le lui donna. Don Quijote passa outre et demanda à un autre quel était son crime. Celui-ci répondit avec non moins de gaieté et même plus qu'aucun des précédents : Je suis ici pour avoir folâtré avec mes deuxcousineé germaines et avec deux autres sœurs qui ne m'étaient rien; le jeu a été si fort , que ma parenté s'en est accrue , et tellement embrouillée qu'il n'y a sommiste qui puisse Téclaircir. J'ai été convaincu de tout. J'ai manqué d'argent, de protection; je me suis vu sur le point de perdre le cou 1 ; et j'ai été condamné à six ans de galères.' Je me suis sou-

mis : j'ai mérité le chàtimetit, je me sens jeune, la vie est longue. Si votre seigneurie a (pielque chose à donner aux pauvres, Dieu vous le rendra dans le ciel , et nous autres nous aurons soin de le prier en terre de vous donner une bonne vie et longue , . comme vous le méritez. Celui-ci était en habit d'écolier, et l'un des gardes dit qu'il était grand discoureur et parlait fort bien latin. Après tous ceux-là venait un homme de bonne mine, quoique touche 2, et de l'âge de trente ans ; il était attaché autrement que les autres : il avait une chaîne à un pied, si longue qu'elle lui entourait tout le corps, avec deux anneaux de Fer au cou , l'un attaché â la chaîne, et Fintre de ceux qu'on appelle pied d'ami 3, d'où descendaient dei|x branches qui allaient jusqu'à la ceinture, et tenaient deux-màiottes qui lui serraient les mains avec un gros cadenas : de (i^e sorte qu'il ne pouvait n| porter les mains à sa bouche , ni bftli^er (a tète jusque sur ses mains. Don Quijote demanda poiurquoi celirï-là était plus chargé de fers que les autres. Parceque lui seul , répondit le garde , est plus criminel que tous les autres ensemble, et qu'il est si hardi et si artificieux, que même en cet état-là nous ne sommes pas tranquilles et craignons cpi'il ne nous échappe. Hé! quels crimes a-t-il donc commis, rélSIquaDon Quijote, s'ils ne lui ont mé-

' Los tragaderos.

* Un ojo en el otro.

3 Guarda amigo, épie de amigo.

168 DON QLIJOTE.

ritéqae les galères? Il s y reDd pour dix «s, refirit le garde; ce qui éqiiivaat h âne mort cîvik. D suffit de snoir qat cet liODiiéte homme est le fauneoi Ginès de Pasmimte, oa antremeot GinestUo de Paraq[)îUa. Seignrar commissaire , imerrompii k forçat, allez moins vite, et ne nous mettons point ainsi à redicrcher les noms et surnoms: je mappeUe Ginès et non GinesîUe; PasauKMite est le nom de ma famille, et non pas ParapiDa^ coomie vous dites; que cbacun sexamine, U nanra pas peu d*af&ires. Parlez plus bas, mettre larron, r^Uqoa le commissaire, si vous ne voulez pas que je vous fosse taire malgré TOUS, il parait bien que llwmme va comme il plaît i Dieu, repsirtitle galérien; mais qudque jour quelqu'un saura si je m^appelle Ginesille ParapîUa. Et ne .t'appelle-t-on pas ainsi, imposteur? dit le garde. Hé ! oui, répondit Ginès; mais je fn*ai en sorte qu'on ne le répète plus, ou j'y perdrai ma peine ^ Seigneur chevalier, si vous nous voulez donner quelque chose, faites-le promptement, et vous en allez à la garde de Dieu. Cette curiosité d'apprendre la vie des autres nous fatigue; si vous voulez connaître la mienne, sadiez que je suis Ginès de Pasamonte , et qu'elle est écrite de cette main. C'est la vérité, dit le commissaire, lui-mèmef a écrit son histoire aussi bien qu on le puisse foire; mais il a laissé son livre en gage dans la prison poiur deux cents réaux. Je le dégagerai , dit Pasamonte , y fût-il pour deux cents ducats. Est-il donc si bon? dit Don Quijote. D est si bon , dit Pasamonte , que mal en advient à Lazarille de Tonnes, et à tous les livres de cette espèce, écrits ou à écrire. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il contient des vérités, et des vérités si profitables et si plaisantes , qu'il n'est point de fables qui les vaillent. — Et quel titre porte le livre? — f^ie de Ginès de Pasamonte. — Est-il achevé ? — Conmient le serait-il, puisque ma vie ne l'est pas? — n conmience à ma naissance, et va jusqu'à la dernière fois que j'ai été aux galères. — Ce n'est donc pas ici la première? — Pour le service de Dieu et du

* O meta* pelaria donde xo digo entre mi* dienie*{<m je me la pèlerai là où je

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