PARTIE I. CHAPITRE XXII
roi rÏY di demeuré déjà quatre ans, et je sais ce que valent le biscuit et le nerf de bœuf. Je ne suis pas fâché de retourner aux galères : j'y pourrai achever mon livre , où il y a beaucoup de choscïs à ajouter. Dans les galères d'Espagne, on a plus de loisir qu'il n'en faudrait, et il ne m'en faut pas beaucoup, car j'ai déjà dans l'esprit tout ce qiii me reste à écrire. Trf me parais habile homme, dit Don Quijote. Et malheureux, répondit Ginès, car le malheur poursuit les gens de mérite. 11 poursuit les méchants, interrompit le commissaire. Je vous ai déjà dit, seigneur commissaire, d^aller peu à peu „ répondit Ginès. Nos seigneurs ne Vous ont pas donné cette vei^e pour nous maltraiter, mais pour nous-mener où le roi a besoin de nous; et, parla mort... Après tout , les taches qui se sont faites à l'hôtellerie pourraient bien paraître à la première lessive; que chacun se taise, vive bien et parle mieux , c'est assez de passe-temps. Le commissaire leva sa baguette pour répondre aux menaces de Pasamonte; mais Don Quijote se mit entre deux et le pria de ne le pas maltraiter, qu'il importait peu que celui qui avait les mains si bien attachées eût la langue un peu libre. Puis , se tournant du côté des forçats : Mes chers frères, dit-il, de tout ce que vous m'avez dit , je juge clairement que , quoique punis pour vos fautes^ cette peine que vous allez subir ne vous plaît pas, que vous marchez à regret et contre votre volonté. Il est possible que le peu de courage de celui-ci -à la question, le défaut d'argent de celui-là , le peu de faveur qu'obtint l'autre , enfin la raison peu éclairée du juge aient causé votre ruine , et que vous n'ayez pas obtenu toute là justice qui vous était due. Toutes ces choses se représentent à mon esprit : elles me disent, me persuadent , me commandent même de remplir à votre égard les devoirs pour lesquels le ciel m'a jeté dans ce monde et dans Tordre de chevalerie que je professe, et le vœu que j'ai fait de secourir les faibles contre leurs oppresseurs. Mais, comme je sais qu'un des préceptes de la prudence est de ne pas employer de mauvais moyens où les bons peuvent suffire, je veux prier les seigneurs commissaire et gardes de vouloir bien vous détacher et vous
laisser aller m paix : il se trouvera assez d^autres gens pour servir le roi dans de meilleures occasions ; car, à mon sens, il est him dur de rendre esclaves ceux que la nature et Dieu créèrent libres. Seigneurs gardes, ajouta Don Quijote, ces malheureux n'ont commis aucun délit contre vous : que chacun porte son péché. Il y a un Dieu au ciel qui n'oublie pas de châtier les méchants et de récompenser les bons; il n'est pas bien que des hommes d'honneur soient les bourreaux des autres hommes , quand il n'y ont aucun intérêt. Je vous le demande, seigneurs, avec douceur et civilité, afin de pouvoir vous en remercier, si vous me l'accordez; mais, si vous ne le faites de bonne grâce, cette lance, cette épée et la vigueur de mon bras vous le fièrent bien faire par fiDrce. Voici une bonne plaisanterie , répond le commissaire, et un agréable dénoùment : vous nous demandez la liberté des forçats du roi , comme si nous avions le pouvoir de les délivrer, et vous celui de nous le commander. Passez votre chemin, seigneur, et redressez le bassin que vous avez sur la tête, sans chercher trois pattes à notre chat. C'est vous qui êtes un chat , un rat et un coquin; répondit Don Quijote. Aussitôt dit, aussitôt fait, il l'attaque si brusquement que, sans lui laisser le temps de se mettre en défense, il le renverse à terre , dangereusement blessé d'un coup de lance. Heureusement pour Don Quijote, c'était celui qui portait Tescopette. Les gardes restèrent étonnés d'un mouvement si peu prévu ; mais revenus à eux, ils attaquèrent tous ensemble Don Quijote, qui les attendait tous de pied ferme , les uns avec leurs épées , et les autres avec leurs dards; et sans doute ils lui auraient fait mal passer son temps, si les forçats, voyant une si belle occasion de recouvrer leur liberté , n'avaient essayé d'en profiter en s'efForçant de rompre la chaîne qui les réunissait. La confusion fut si grande alors, que les gardes accourant tantôt aux forçats qui se détachaient, tantôt à Don Quijote, qui ne leur donnait point de repos, ne purent rien faire de bon. Sancho, de son côté, aidait Ginès de Pasamonte, qui, se voyant le premier libre et débat*rassé, se jeta sur le commissaire, lui enleva Tépée