LISTE
Une irrégularité commise dans le recensement des votes par les agents de l'administration amena l'annulation de l'élection de M. Pelletan dans la 8** circonscription. Les électeurs, convoqués le 15 décembre, confirmèrent l'élection du 1*'' juin, et ils prouvèrent ainsi que les élections de Paris n'avaient pas été une surprise, un entraînement de l'opinion publique, mais bien un acte réfléchi de la volonté nationale.
Au moment où le vote du 15 décembre avait lieu, M. de Girardin se trouvait parmi les invités de Compiégne. Dès que le résultat lui fut connu, il se garda bien de manifester ses sentiments ; il avait eu précédemment plusieurs conversations avec l'Empereur, et comme il l'avait trouvé peu disposé à faire des concessions dans un sens libéral, il craignait de l'irriter. L'Impératrice l'ayant abordé, il ne souffla pas un mot des élections ; ce fut elle qui prit l'initiative : «Eh bien, » Monsieur de Girardin, dit-elle avec un dépit qu'elle )) ne pouvait parvenir à dissimuler, votre ami M. Pel- » letan l'emporte ! » Elle laissa échapper quelques paroles amères ; puis, voyant que M. de Girardin ne semblait pas disposé à accepter la discussion, elle lui dit avec une certaine vivacité : « Mais défendez donc » M. Pelletan. » M. de Girardin répondit avec un grand sang- froid : « Je n'ai pas à défendre ceux qui
J'.li HISTOIRE DE DOUZE ANS
» triomphent. » Ce mot mit fin à la conversation. L'Impératrice tourna brusquement le dos à l'éminent publiciste et s'éloigna.
Le lendemain de l'élection de M. Polletan, Proudhon écriA^ait à un de ses amis : « L'opinion se prononce » décidément contre le système.... Nous marchons à » VEmpire ('O)isliiulionneL Que fera, que dira l'oppo- » sition démocratique si le gouvernement assisté de » M. Thiers et autres s'avise de prendre l'initiative » de cette grande évolution ?.... Drjà il est engagé à » moitié ; la logique le pousse ; le pajs ne comprend » pas autre chose... »
Proudhon, livré à ses seules inspirations, avait retrouvé sa sagacité habituell^e. Ses prévisions étaient fondées. On marchait en effet à grands pas vers l'Empire libéral. Mais là où son appréciation manquait de justesse, c'est quand il se figurait qu'il était au pouvoir de l'opposition de changer le courant de l'opinion. Le rôle du politique est de s'emparer de ce courant pour le faire tourner au profit de ses idées. L'opposition a fait plus tard la seule chose qu'il lui fût possible de faire, c'est de renfermer dans les plus étroites limites ce pouvoir personnel qui perdait le pays et qui compromettait l'Empire lui'même.