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avec le tiers-parti, il est probable que l'ordre du jour motivé réunirait une majorité assez forte, et qu'alors le ministère succomberait.
,» Ollivier a insisté sur la nécessité d'empêcher qu'on en vînt à cette résolution. Outre qu'on ne doit pas, suivant lui, au moment où l'on inaugure de nouveau le régime parlementaire, le porter tout de suite à ses conséquences les plus extrêmes, il y a un motif pour maintenir le statu quo, c'est que la Chambre, constituée moralement, ne l'est pas politiquement. Les différentes personnalités qui la composent ne se connaissent point, et aucun rapprocliement n'a pu encore se faire entre les groupes. Si l'on renverse le ministère, on ne saura qui mettre à la place ; car la majorité, n'étant point faite, n'a pu marquer ses tendances ou ses sympathies. On ne peut considérer comme des personnalités sérieuses les grotesques ou les nullités qui aspirent aux portefeuilles ministériels. Il faut donc aviser au plus pressé ; avant de songer à faire des ministres, il faut faire la Chambre. Le ministère actuel n'est pas viable ; il manque de force et d'autorité ; il doit tomber ; mais à quoi bon hâter sa chute ? La maison est mauvaise ; elle menace ruine ; provisoirement le toit nous abrite ; provisoirement conservons-la jusqu'à ce que nous puissions en reconstruire une autre.
» L'idée de maintenir le ministère ne paraissait pas sourire à M. J. David ; il revenait sans cesse sur l'irritation qu'avait causée aux membres de la majorité la prorogation indéfinie. Il convenait cependant que la ligne de conduite indiquée par. Ollivier était la setile sage et la seule raisonnable. Une déclaration faite
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p;ir (Jllivier a semblé produire une grande irapressien sur son esprit ; elle l'a décidé à marcher d'accord avec lui. M. OUivier a dit que, quant à lui, il établissait dans les 116 deux catégories bien tranchées: il. y avait d'une part le quémandeurs de portefeuilles avec qui il était décidé à rompre, et de l'autre des hommes d'un patriotisme sincère avec qui il était disposé ù s'allier. Les premiers, disait-il, ne sont pas seulement des ambitieux, ce sont des adversaires ; ils veulent lancer l'Empire dans une voie rétrograde, rapporter les traités de commerce, la loi des coalitions et revenir sur les conséquences de l'expédition d'Italie. Les seconds sont des gens honnêtes qui sont animés d'un grand esprit de libéralisme et d'un profond sentiment de conciliation. Il faut rompre avec les rétrogrades ; il faut les refouler vers la Droite ;, c'est là qu'est leur place naturelle. L'ancienne majorité doit former le Centre avec ceux des 116 qui veulent le progrès. « Seulement, ajoutait Ollivier, le moment de la rup- » ture n'est pas encore venu ; la situation est telle que » je ne puis rien faire avec les rétrogrades, mais » qu'aussi je ne puis rien faire sans eux. »
» On a abordé la question pratique. M. J. David a promis de choisir dans l'ancienne majorité un noyau d'hommes avec lesquels il serait facile de s'entendre, tandis que M. Emile Ollivier ferait, de son coté, un pareil choix parmi les 116. Les deux groupes s'aboucheraient, rédigeraient un programme commun, et, peu à peu, grâce à l'esprit de conciliation dont tout le monde était animé, on ne tarderait pas à former une majorité compacte et solide,
» Au cours de l'entretien, .Ollivier nous a fait
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savoir que, tout récemment, l'Empereur l'avait prié avec iDstance d'entrer dans une combinaison ministérielle, mais qu'il lui avait fait comprendre qu'il le servirait mieux et plus utilement en restant sur les bancs de la Chambre. Il a rapporté un mot de l'Empereur véritablement touchant : « Je veux des ministres qui » aiment le peuple et qui s'occupent de lui. » Ce mot dit, le lendemain de l'élection de Rochefort, prouve que Napoléon III comprend mieux que ses conseillers la meilleure voie à suivre.
» M. J. David, de son côté, nous a fait connaître que l'Empereur partageait, au sujet de la prorogation, les sentiments d'un grand nombre de députés : « On » m'a fait prendre là, aurait-il dit, une mesure déplo- » rable. »
Le plan tracé dans cet entretien fut suivi de point en point.
Les membres de la majorité se réunirent à l'Hôtel du Louvre, et, à leur tour, invitèrent les 116 à se joindre à eux. Il y eut le lendemain une réunion des 116 dans la salle du Trône, au Corps législatif. 130 membres étaient présents. M. Ollivier proposa de renvoyer après la vérification des pouvoirs l'interpellation à adresser au ministère, tant sur les principes de sa politique que sur les motifs qui l'avaient décidé à retarder la convocation du Corps législatif.
Les c( pointus du Centre gauche » repoussèrent cette motion, et constituèrent immédiatement un groupe séparé. L'élimination, que désirait si fort M. Ollivier, s'était donc, en quelque sorte opérée d'elle-même.
Le déchirement ne se produisit pas, du reste, sans
amener de grandes irritations. M. Ollivier en éprouva les effets immédiats; il avait été nommé président du deuxième bureau dont il faisait partie. C'était la première fois qu'une pareille bonne fortune lui arrivait. Ignorant des usages et des précédents, il avait cru devoir adresser à ses collègues, en guise de remerciements, une courte allocution, dans laquelle il manifestait un vif regret d'avoir vu la fraction dissidente des IIG s'éloigner de lui et de ses amis. «J'en » éprouve, avait-il dit, une peine extrême; nous » sommes débordés par les partis révolutionnaires; il I) faut se grouper autour de la dynastie, afin de sau- ' ver l'Empire et la liberté. » M. Martel, qui faisait ])artie du groupe dissident, s'était écrié : « Nous vou- » Ions tout autant que vous éviter au pays une révo- ') lution et maintenir l'Empire; mais nous croyons » que le plus sur moyen d'y parvenir est de dévelop- " per largertient la liberté. »
Il n'y avait qu'un moyen de sortir de cet éparpillement, c'était de consigner dans des programmes séparés, les vues communes aux deux groupes. C'est ce qui eut lieu. Quand ce travail fut fait, on s'aperçut que les 127 et les 32, comme on disait alors, n'étaient séparés que par des nuances, et que leur réunion suffirait pour former un groupe compact, capable de résister à toute tentative de réaction ou de renversement. La majorité se trouvait constituée. Les jours du ministère du 17 juillet étaient dès lors comptés. Il y avait lieu de faire appel à des hommes nouveaux.
Quand on vit M. Forcade de La Roquette adresser une circulaire aux électeurs de Lot-et-Garonne pour
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solliciter un siège de député, on comprit tout de suite que le centre d'action du gouvernement était changé. C'était des Chambres qu'allaient partir désormais l'initiative et le mouvement. La lettre de l'Empereur à M. Ollivier, pour Tinviter à former un cabinet « d'hom- » mes résolus à appliquer dans sa lettre comme dans )) son esprit le sénatus-consulte du 8 septembre », était une sorte de consécration du nouvel état de choses. Napoléon III avait enfin compris qu'il devait se soumettre aux progrès dont il avait été le premier initiateur. Le gouvernement personnel avait pris fin; on entraitàpleines voiles dans le régime constitutionnel.
Quoique M. Ollivier se fut préparé depuis deux mois à la formation du nouveau ministère, il rencontra au dernier moment des résistances auxquelles il ne s'était pas attendu. Elles venaient toutes de personnalités secondaires, qui mettaient leur concours à un prix d'autant plus haut qu'il était plus facile de se passer d'elles. La préoccupation de M. Ollivier était de donner, dans une certaine mesure, satisfaction à ce petit groupe des 32, qui s'était placé entre la gauche et la nouvelle majorité, et qui pouvait à un moment être une cause d'embarras. Mais, enfin, après une semaine de tiraillements, le ministère put être constitué; il était, en grande partie, formé des éléments que M. Ollivier avait désignés à l'Empereur dans la première quinzaine de novembre. Le 3 janvier, le Journal officiel ^enregistrait la liste des membres du nouveau cabinet.
Ce ministère a pris, dans l'histoire, le titre de Ministère du 2 janvier.
Je m'étais rendu le 3 janvier au Palais-Royal dans le but de rendre mes devoirs au prince Napoléon,
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que je n'avais pas vu depuis longtemps. Il y avait affluence, et je fus forcé de rester une grande partie de l'après-midi dans le salon d'attente. Je n'eus pas à me plaindre du contre-temps ; car je pus me rendre compte des opinions d'un grand nombre de personnes appartenant au monde officiel.
Je donne ici textuellement les notes inscrites dans mes carnets.
« Ce sont d'abord les Corses, les deux frères Abbatucci et Gavini qui voient dans le ministère une pure combinaison orléaniste : « Il n'y manque, dit Charles » Abbatucci, que le duc d'Auraale à la guerre et Join- » ville à la marine. »
« Puis Ollivier et Maurice Richard font irruption dans le salon. Ollivier me dit : « L'opinion ne peut » manquer d'applaudir au ministère nouveau. » Maurice Richard est moins communicatif ; il est un peu honteux de n'avoir que la moitié d'un ministère. Ils entrent dans le cabinet du prince où ils restent une demi-heure. On s'agite beaucoup ; on a l'air de préparer des listes.
» Vers trois heures, paraissent M. de Persigny et M. Bataille. On les introduit immédiatement. Ils restent avec le prince vingt ou vingt-cinq minutes. Quand ils sortent, ils ont le visage allumé. Nous les abordons. Ils n'ont que des paroles de colère à la bouche : « On ne comprend pas, dit M. de Persigny, comment M M. Ollivier a pu se laisser jouer à ce point. Il est » isolé dans le cabmet. Il s'est relégué de lui-même » dans un ministère où il n'aura pas d'influence. Il a » donné toutes les hautes positions à ses adversaires. » Littéralement il est étranglé. M. Chevandier de
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') Valdrùme n'est pas avec lui; sous une apparence » d'homme du Centre droit, il fait en réalité les af- )' faires du centre gauche. L'Empereur a montré là » une grande faiblesse; il pouvait, sans porter atteinte » à la saine tradition parlementaire, refuser un cabinet » qui n'est après tout que l'expression d'une minorité >' dans la Chambre. On ne peut pas dire que tous ces n gens-là sont décidés à trahir; mais, par leur édu- » cation, par leurs liaisons, par leur tempérament, ils " seront amenés à rapetisser l'Empire à la dimension )• d'une simple monarchie bourgeoise taillée sur le » patron de celle de Louis-Philippe. Quand on en sera » venu là, l'Empereur sera de trop, et il suffira d'une H simple chiquenaude pour le faire tomber. M. Olli- » vier est un homme de bonne foi; mais dans cette " circonstance, il a manqué de perspicacité. »
» On parlait beaucoup, dans le salon, d'un article du Peuple français, auquel on attribuait, à tort sans doute, une auguste origine. L'auteur de cet article se montrait absolument opposé à une combinaison Centre gauche. On regrettait que cet article eût été publié si tard.
« Prenez la haute main, ai-je dit à Ollivier, pen- » dant les quelques minutes qu'il m'a été donné de » l'entrevoir. — Sans doute, m'a-t-il répondu ; mais il » faut que je le fasse sans le dire. »
Ces paroles résumaient en quelque sorte les grosses difficultés contre lesquelles M. OlHvier allait prochainement se débattre. Il y avait dans le ministère du 2 janvier deux tendances opposées; l'une, représentée par Ollivier, voulait conserver à l'Empereur dans ie gouvernement une large part d'influence ; l'autre , repré-
sentée par MM. Daru et Buffet , tendait à faire de l'Empire libéral une pure monarchie constitutionnelle. Le Plébiscite du 8 mai mit en lumière le mal qui travaillait sourdement lo cabinet ; mais il eut pour résultat de rétablir les choses dans leur état normal. Il a fallu une série de circonstances fatales pour faire avorter le mouvement libéral qui avait commencé le 24 novembre et qui avait achevé sa complète évolution.