LE MINISTERE DU ^ JANVIER
au sénatus-consulte du 8 septembre 1869, n'avait pas pris son parti des conséquences inévitables de ce grand acte. « Il flottait, comme le disait un journaliste » qui le connaissait bien, entre le gouvernement » personnel et le gouvernement constitutionnel qu'il » voudrait allier et concilier. Il voudrait qu'il fût » possible d'adopter l'un sans être contraint d'abandon- » ner l'autre. Il est ainsi retenu et poussé en deux sens » contraires, » Ce n'est pa^ dans son entourage que Napoléon III eût pu trouver un homme qui lui indiquât une ligne de conduite ferme et décidée ; on tenait à honneur d'imiter le souverain ; le voyant indécis, chacun se montrait plus indécis que lui. Les gens de l'intimité disaient : « On arrive encore à sa raison; » on n'arrive plus à sa volonté. »
Cependant les mouvements qui se produisaient montraient qu'il était nécessaire de sortir au plus vite du provisoire. Depuis qu'elle s'était opposée à la manifestation du 26 octobre, la Gauche avait perdu une grande partie de son prestige. Les irréconciliables eux-mêmes étaient considérés comme des tièdes. Ils avaient vu se dresser en face d'eux l'ardente phalange des inassermentés. Il se produisait dans les masses une ébullition de mauvais augure. La bourgeoisie, * boudeuse et mécontente, laissait faire et refusait son concours. Une sorte d'affaissement se manifestait dans les régions du pouvoir. « C'est la République « que vient de voter le peuple de Paris, » avait dit un homme d'Etat, en apprenant le résultat des élections du 22 novembre et la nomination de Rochefort. En nommant l'insulteur de l'Empire, Paris n'obéissait pas à une pensée de bouleversement; mais il était
certain que son choix était plus qu'un avertissement. C'était une menace.
On se rappelle la dépêche que l'Empereur adressa à l'Impératrice qui était alors au Caire : « Je n'ai que » ce soir le résultait des élections ; mais personne n'y > attache aucune importance; que ce soit Pierre ou Paul, les candidats sont tous mauvais. » C'était là lu langage d'un bon mari qui ne veut pas faire partager ses inquiétudes à sa femme. Au fond, l'Empereur avait ressenti une irritation profonde. Quoi! un tel vote, après les énormes concessions qu'il venait de faire! L'outrage à la place de la gratitude sur laquelle un souverain libéral a le droit de compter! Aussi toutes les tentatives pour constituer un cabinet nouveau furent-elles indéfiniment ajournées.
La session allait s'ouvrir. La chose la plus pressante, c'était de constituer une majorité. Au moment où le gouvernement s'était décidé à abdiquer entre les mains de la majorité, il se trouvait en effet qu'il n'y avait plus dp majorité. Les 116 constituaient sans doute un groupe puissant ; mais ils ne pouvaient avoir la prétention d'être un groupe dirigeant.il leur fallait pour cela s'adjoindre certains éléments propres à leur assurer la confiance du pays. M. Schneider avait compris depuis longtemps cette nécessité. Dès le mois d'octobre, il me disait : « Ce dont il faut que » je me gare le plus, c'est de paraître inféodé aux » 116. Le but que je poursuis, c'est d'empêcher les » 116 de former un groupe distinct qui se transfor- » merait bien vite en coterie; je veux les amener à » se fondre dans la majorité, en laissant de côté,
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» dans leiu' isolement, les irn-conciliablcs de la droite » et les irréconciliables de la gauche. »
C'est pour arriver à ce résultat qu'il y eut le 26iP novembre une réunion du groupe des 116. M. OUivier indiqua nettement quel était l'objet de la réunion : « La constitution d'une majorité parlementaire était, » disait-il, le premier besoin de la situation. » Contrairement aux vues qu'on lui avait récemment prêtées, il déclarait que la dissolution de la Chambre serait un mal qu'il fallait éviter à tout prix , et que, sans une majorité fortement constituée, cette mesure deviendrait fatalement nécessaire. Conformément à cette pensée, les membres du Corps législatif qui adhéraient aux principes contenus dans l'interpellation des 116, furent invités à se rendre à une nouvelle réunion qui devait avoir lieu le 28.
Je retrouve dans mes notes le récit d'une entrevue entre' M. J. David et M. Ollivier qui se rapporte à cette réunion. Comme cette entrevue exerça une grande influence sur la suite des événements, je transcris ici mes notes sans y rien changer.
« 27 novembre '1869. — Je suis allé voir aujourd'hui Ollivier. Il m'a interrogé sur l'état de mes affaires ; mais nous n'avons pas tardé à aborder la question politique. Je ne lui ai pas dissimulé que la situation me paraissait mauvaise, et que les choses en étaient arrivées à un tel point qu'il fallait être animé d'un grand sentiment de patriotisme pour se dévouer à la chose publique. Ollivier en est convenu avec moi. La conversation continuait sur ce ton, quand on x est venu lui apporter la carte d'un visiteur. C'était M. Jérôme David; Ollivier m'a demandé en quels
termes j'étais avec lui, et sur mon assurance que nous étions en bons rapports, il l'a fait introduire.
» M. Jérôme David s'est expliqué tout de suite sur le motif de sa visite. Los 116 se sont réunis ; ils ont déclaré que leurs rangs étaient ouverts à tous les membres de la majorité qui voudraient se rallier à eux. Sous une apparence de conciliation, il y avait là une pensée de domination qui avait déplu aux principaux membres de la majorité; les 116 tendaient de plus en plus à former une coterie exclusive qui cherchait des auxiliaires bien plus que des alliés. M. J. David venait exprimer ce sentiment à Ollivier, et lui dire que cette façon de procéder gênait beaucoup les députés dont elle froissait la susceptibilité.'
» Au lieu de répondre, Ollivier s'est livré à une critique très vive des prétentions de certains membres du tiers-parti. Les d'Andelarre, les Cochery, les Latour- Dumoulin, etc., sont pressés de renverser le ministère, les uns parce qu'ils ambitionnent des portefeuilles, les autres parce qu'ils voient là un moyen d'accroître les difficultés. Ils se proposent de déposer au début de la session, un vote de blâme au sujet de la prorogation et ils comptent qu'à la suite de ce vote, le ministère se retirera. Voilà ce qu'il faut empêcher à tout prix ; car si le ministère tombe, avant que la Chambre ait retrouvé son assiette, qui sait où nous serons conduits ?
» M. J. David n'a pas caché que, dans la majorité, il y avait un grand nombre de membres que la prorogation prolongée avaient profondément irrités, et qui s'associeraient peut-être à un vote de blâme. Comme il n'est pas douteux que la Gauche voterait en ce cas