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me donna le motif do cette réserve : « Avant tout, nous » voulons ménager la susceptibilité de l'Empereur et » faire prévaloir cette idée que les deux responsabili- » tés peuvent et doivent fonctionner chacune dans » leur sphère propre. D'ailleurs, quand nous deman- » dons un ministère responsable, nous réclamons bien » moins une modification à la Constitution qu'un » changement dans la façon de l'interpréter ; les cho- » ses s'établiront d'elles-mêmes sans qu'il soit néces- » saire de recourir à un sénatus-consulte ou à un plé- » biscite. Ce que nous poursuivons, c'est surtout une » révolution parlementaire pour échapper à une révo- » lution dans la rue. »
La rédaction nouvelle de l'interpellation était conçue en ces termes : « Nous demandons à interpeller le » gouvernement sur la nécessité de donner satisfac- » tion au sentiment du pays, en l'associant, d'une ma- » nière plus efficace, à la direction de ses affaires. — » La constitution d'un ministère responsable, le droit » pour le Corps législatif de régler les conditions orga- » niques de ses travaux et de ses commun icatiojn s avec » le gouvernement seraient, à nos yeux, des mesures » essentielles pour atteindre ce but. »
Les inspirateurs de l'interpellation Du Mirai, en se voyant ainsi dépassés, se mirent dans l'esprit que, s'ils ramenai:ent le fameux texte à des termes vagues et indéterminés, ils feraient des prosélytes parmi les députés que la nouvelle rédaction du parti libéral constitutionnel semblait rendre hésitants. M. Du Mirai, à la prière de quelques-uns de ses amis, effaça de son interpellation tout ce qui pouvait exciter les répugnances. Le texte revu et corrigé n'eut pas plus de
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succès que le texte primitif. Au bout de deux jours, les signatures faisant complètement défaut, M. Du Mirai se vit obligé de le remettre en poche.
D'autres tentatives furent faites par les membres de la Droite pour arrêter les termes d'une nouvelle demande d'interpellation ; elles échouèrent toutes ; les promoteurs ne purent pas s'entendre et ils se séparèrent sans avoir même pu se mettre d'accord sur un nouveau rendez-vous.
Au contraire, Tinterpellation du parti libéral constitionnel recueillit rapidement de nombreuses adhésions. Le 6 juillet, il y avait déjàlOl signatures. Parmi elles, on remarquait celles du duc de Mouchy et de M. de Mackau. L'Empereur avait récemment passé une journée au château de M. de Mouchy et on en concluait que le souverain avait donné son approbation à cette démarche. On se trompait; on apposant son nom au bas de la demande d'interpellation, le jeune député s'était nettement expliqué : «Les Noailles, avait-il dit, » depuis 1789, se sont toujours rangés du côté de la » liberté ; je saisis avec empressement cette occasion » de montrer que je reste fidèle aux traditions de ma ') famille. » Après sa lettre à l'Empereur, qui avait fait tant de tapage, on ne s'expliquait pas l'adhésion de M. de Mackau , et, dans le fait, elle est restée inexplicable.
Le 7 juillet, les signataires de l'interpellation s'élevaient à 113, et le lendemain à 116, chifiFre auquel on crut devoir s'arrêter, afin d'écarter certaines adhésions suspectas. En se réunissant à la gauche et aux membres flottants du Corps législatif, les 116 constituaient une majorité importante. Des adhésions comme celle de M. de Mouchy leur donnaient du reste une force
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morale considérable. « Avec M. de Mouc)iy etM.de » Mackau, disait un membre de la Droite, c'est comme » si l'Empereur avait signé. » Le centre de l'action gouvernementale s'était évidemment déplacé.
On peut donc dire qu'à partir du 7 juillet, la crise, de ministérielle quelle avait été jusque-là, avait pris un caractère gouvernemental bien tranché. Sans le savoir et sans le vouloir, les 116 allaient droit aune sorte de coup d'Etat parlementaire. En ne tenant aucun compte du sénatus-consulte de 1866 qui interdisait à tout autre corps que le Sénat la discussion de la Constitution, ils provoquaient la Chambre à entrer dans la voie des usurpations de pouvoir. Si cette* interpellation suivait son cours, on pouvait dire, en retournant le mot de M. Thiers : Il n'y a plus d'Empire; le régime parlementaire est fait. Dans tous les cas, ce n'étaient plus les ministres qui pouvaient couvrir l'Empereur ; son initiative était en jeu ; c'était à lui à décider si, oui ou non, il devait provoquer de nouvelles réformes et à fixer les limites dans lesquelles il voulait se renfermer.
Il n'y avait plus moyen d'atermoyer davantage. Le Corps législatif avait validé près de 220 élections sur 296, et la Gauche réclamait avec insistance qu'il se déclarât constitué. Le président, M. Schneider, faisait de*vains efiforts pour ajourner cette constitution de la Chambre ; il était facile de voir qu'il serait bientôt obligé de céder. Or, une fois que la Chambre serait en possession de ses pouvoirs réguliers, toutes les initiatives devenaient légitimes, et l'interpellation des 116 pouvait être déposée et discutée. C'est en vain que M. Rouher essaya de protester contre l'intention qu'on
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attribuait au ministère de vouloir retarder les discussions qui intéressaient le pays. Son intervention ne parvint qu'à aiguiser les impatiences. M. Schneider ne parvint aies contenir qu'en déclarant qu'aune séance prochaine, on mettrait à Tordre du jour la nomination des secrétaires, formalité qui donnait à la Chambre son existence légale et constitutionnelle.
L'Empereur avait été moins hésitant que ses ministres. Aux premières tentatives du parti libéral constitutionnel, il avait tendu l'oreille, et il avait reconnu tout de suite qu'il y avait là une action puissante qui empruntait sa force à l'opinion du pays. Quand le programme Du Mirai lui avait été présenté, il en avait reconnu le vide et le danger, et ill' avait écarté comme insuffisant. L'interpellation des 116 ne l'effrayait point; la seule chose qu'il ne pouvait concéder, c'était cette responsabilité ministérielle qui changeait les bases du plébiscite de 1852 et qui modifiait le mandat qu'il avait reçu du peuple.
Les réceptions qui eurent lieu à Saint-Cloud dans les premiers jours de juillet, permirent à l'Empereur de se renseigner sur les intentions des principaux membres du parti libéral constitutionnel. Il eut, avec plusieurs d'entre eux et notamment avec M. Buffet, des conversations qui lui permirent de faire connaître ses sentiments. A tous, il déclara qu'on ne verrait pas son gouverment s'obstiner dans le statu quo; mais qu'il lui était difficile de suivre jusqu'aux dernières limites l'initiative des auteurs de l'interpellation.
On prétend que, dans un de ces entretiens, il lui était échappé de dire : u J'ai le ferme espoir que si » j'avais jamais à consulter la nation, j'aurais toujours
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» pour moi six millions de suffrages. » Le mot a été fort commenté depuis. Il voulait dire tout simplement que si, pour rendre les réformes plus complètes, il fallait aller jusqu'au plébiscite, l'Empereur ne reculerait pas devant cette nécessité, certain qu'il était de se voir suivi par la nation.
L'Impératrice paraissait encore plus décidée que l'Empereur. On lui attribuait ce mot, qui est sans aucun doute apocryphe : « Membre du Corps législatif, » peut-être aurais-je été parmi les «signataires de la » demande d'interpellation. »
Le 10 juillet, les ministres et les riiembres du Conseil privé turent convoqués à Saint-Cloud pour discuter sur les résolutions à prendre. M. Rouher avait ouvert l'avis d'adresser à la Chambre un message concédant, dans une large mesure, les réformes libérales qui étaient réclanaées. Il faut rendre cette justice à M. Rouher qu'il employa tous ses efforts pour triompher des derniers scrupules de l'Empereur. Après avoir retracé à larges traits la situation générale, il adjura, avec une véritable émotion, l'Empereur d'apposer sa signature au bas du message : «Je ne suis pas » suspect de partialité, dit-il, en faveur des mesures » que Votre Majesté va prendre ; je n'en suis pasl'ins- » pirateur ; mais je crois l'heure venue de les adop- » ter. » Après quelques observations peu importantes, l'Empereur signa. Il était dix heures du soir. Le Conseil se sépara, sans avoir abordé la question de personnes.
Le lundi 12 juillet, M. Rouher vint donner lecture à la Chambre du message qui avait été arrêté en conseil. On avait masqué, autant qu'on l'avait pu, la con-
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tradiction qui existait entre la nouvelle déclaration et celle qui avait été faite à l'ouverture de la session extraordinaire. Le message énuraérait les réformes qui allaient être soumises au Sénat. On promettait : 1*> Tattribution au Corps législatif du droit de faire son règlement-intérieur et d'élire son bureau ; 2° la simplification du mode de présentation et d'examen des amendements ; 3^ l'obligation pour le gouvernement de soumettre à l'approbation législative les modifications de tarifs qui seraient dans l'avenir stipulées par des traités internationaux ; 4*^ le vote du budget par chapitres, afin de rendre plus complet le contrôle du Corps législatif ; 5® la suppression de Tincompatibilité qui existait ei^tre le mandat de député et certaines fonctions publiques et notamment celles de ministre ; 6^ l'extension du droit d'interpellation ; 7° enfin des modifications dans les attributions du Sén^t.
Ce message détendait singulièrement la situation. Mais il restait bien des questions subsidiaires à résoudre. Il y avait d'abord la question de personnes. Elle avait surgi tout de suite, et des observations avaient été faites, dès le dimanche 11 juillet, à l'Empereur, sur les difficultés graves en présence desquelles se trouverait le gouvernement, si le soin d'appuyer les nouvelles mesures était remis au ministre d'Etat. On laissa néanmoins à M. Rouher cette satisfaction de faire connaître au Corps législatif les intentions libérales du souverain. Mais, à la suite d'un conseil qui fut tenu à Saint-Cloud, après la lecture du message, les ministres durent remettre leurs démissions entre les mains de l'Empereur. La question de personnes se trouva ainsi résolue.
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M. Schneider avait soulevé une autre question bien plus scabreuse : il s'agissait de savoir si on laisserait le Corps législatif poursuivre la vérification des pouvoirs. L'insistance que la Gauche avait mise à réclamer la constitution de la Chambre avait effrayé le Président ; il se figurait que les irréconciliables n'attendaient qu'une occasion pour afficher leur radicahsme, et il craignait qu'une manifestation intempestive ne vînt refroidir le zèle des députés qui s'étaient déclarés en faveur des réformes libérales. IL croyait donc qu'il y avait utilité à clore la petite session, et à ne convoquer de nouveau la Chambre que lorsque le Sénat aurait terminé son travail de révision constitutionnelle. Le Conseil se rangea à l'avis de M. Schneider; mais avec ce correctif qu'on fixerait une date très rapprochée pour la convocation de la Chambre.
Quand le Président se trouva seul avec l'Empereur, il lui exposa les inconvénients qu'il voyait à la fixation d'une date : il était nécessaire, suivant lui, qu'après la secousse qu'elle venait de recevoir, la Chambre pût se recueillir et s'organiser de façon à résister aux passions révolutionnaires, au cas où elles viendraient à se produire ; or, une convocation prématurée empêcherait la formation d'une majorité compacte, d'autant plus nécessaire que les conditions du gouvernement allaient être profondément modifiées. L'Empereur se rendit à ces considérations et écrivit à M. Rouher que M. Schneider lui avait donné « de si bons motifs pour » proroger le Corps législatif sans date déterminée » qu'il y avait souscrit. » Le décret, qui parut au Journal officiel le 13 au matin, portait en effet « que
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» le jour de la nouvelle réunion du Corps législatif )) serait ultérieurement déterminé. »
Le message donnait aux 116 une complète satisfaction. Ils se réunirent sous la présidence de M. Chevandier de Valdrôme, et décidèrent que leur interpellation ne serait pas déposée. On ne la retirait pas ; les choses restaient en l'état, et l'interpellation était laissée en suspens jusqu'à Tapplication des réformes promises, jusqu'à la réalisation du programme.
La Gauche et les députés non validés étaient, au contraire, fort mécontents des mesures qui avaient été prises. Ils n'admettaient pas cette prorogation précipitée d'une Chambre en pleine vérification des pouvoirs et à la veille du jour où le gouvernement avait reconnu son droit de se constituer. Il restait cinquante-cinq élections à examiner, et les députés qu'on ajournait ainsi aux calendes grecques faisaient entendre les plaintes les plus vives. Ils avaient désigné M. du Mirai pour être auprès de l'Empereur l'interprète de leurs doléances. On leur fit espérer, pendant plusieurs jours, que la prorogation ne serait qu'un ajournement de très courte durée. Mais, après avoir longtemps insisté en faveur de ses collègues, M. du Mirai reçut enfin une lettre de l'Empereur qui lui annonçait . qu'il était impossible de revenir « sur la » décision prise. » L'Empereur chargeait en même temps M. du Mirai de dire à ses collègues c< combien » il lui coûtait, dans cette circonstance, de n'avoir pas » pu prendre une mesure à laquelle ils semblaient tenir; » mais il était convaincu que la position des députés » dont les élections n'avaient pas été validées ne » serait pas compromise par un plus lon^ retard» »
Cette réponse ne satisfit persoime. Les députés non validés continuèrent à jeter les hauts cris, et l'opposition radicale fit chorus. Ce tapage devint si fort que J'Empereur fut forcé d'avouer que décidément M. Schneider lui avait donné un détestable conseil. Mais le mal était fait; il n'y avait pas moyen de le réparer.
La formation d'un ministère, dans les circonstance où l'on se trouvait, était hérissée d'obstacles et de difficultés. Il eût été tout naturel que l'Empereur s'adressât aux il6, puisque c'était leur groupe qui provoquait le changement de régime. Mais aux premières ouvertures qui leur avaient été faites, ils s'étaient dérobés. Ils donnaient pour motif de leur refus que, tant que les réformes n'auraient pas été consacrées par un sénatus-consulte, leur devoir était de se tenir sur la défensive et de rester dans la .plus grande réserve. Mais la vraie raison, c'est que s'ils acceptaient des portefeuilles, ils perdraient leurs sièges de députés, et qu'ils n'étaient pas sûrs de leur réélection. L'article 44 de la Constitution, qui disait que les ministres ne pouvaient être membres du Corps législatif, n'était point encore effacé, et jusque-là ils jugeaient qu'il était prudent de s'abstenir.
Le ministère n^ pouvait être qu'un cabinet do transition. Où en trouver les éléments? La nécessité d'avoir quelqu'un qui prît la défense des cinquantecinq élections non validées imposait le maintien de M. Forcade La Roquette au ministère de l'intérieur; il avait présidé aux élections générales ; sa retraite aurait entraîné la dissolution, et c'était là une extrémité à laquelle il fallait échapper à tout prix. Mais se
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rencontrerait-il des hommes qui auraient assez d'abnégation pour accepter une situation qui serait purement provisoire et qui ne procurerait ni honneur ni profit? Il était indispensable d'ailleurs que les nouveaux ministres eussent des tendances libérales assez accentuées pour ofiFrir des gages au groupe des 116.
Après bien des essais et des tentatives, on s'arrêta à la combinaison suivante : le ministère d'État était supprimé; il n'avait, en effet, plus de raison d'être dans le système qui venait* d'être adopté; tout espoir de retour était enlevé à M. Rouher, ce qui donnait satisfaction au parti libéral constitutionnel. On conservait quatre ministres : MM. Forcade La Roquette, Magne, Niel, Rigault de Genouilly et Gressier. On en nommait cinq nouveaux : MM. Duvergier, de La Tour d'Auvergne, Alfred le Roux, Bourbeau et Chasseloup- Laubat. '
La question importante était de savoir quel accueil les 116 feraient 'au nouveau cabinet. Quoiqu'ils eussent approuvé la prorogation indéfinie du Corps législatif, ils s'attendaient à voir le nouveau ministère revenir sur cette mesure ; d'après le bruit qui avait couru, ils croyaient que la Chambre serait réunie pour le 22 juillet. Aussi avaient-ils été convoqués pour discuter sur la conduite à tenir. Lo 21 , le ministère avait été d'avis de maintenir la prorogation. Mais il était trop tard pour décommander la réunion ; elle eut lieu, comme les précédentes, dans un des bureaux de la Chambre. Il n'y avait de présents que quaranteneuf signataires de l'interpellation
M. deTalhouët, qui présidait, exprima l'idée que les membres de la réunion devaient constater, avant de se
séparer, qu'ils restaient d'accord pour poursuivre la réalisation des libertés et des réformes qu'ils avaient réclamées. MM. Haentjens, Vendre et Latour-Dumôulin essayèrent d'engager la discussion sur des questions spéciales. Mais M. Emile OUivier fit observer qu'on n'était pas réuni pour aborder de pareils sujets : « Nous ne sommes pas, dit-il en substance, une » assemblée régulière ayant des votes à exprimer et » des résolutions à prendre. Nous ne sommes que » des amis qui, avant de- se séparer, ont voulu se » revoir et se serrer la main en s'assurant qu'ils sont » toujours d'accord. Quant au nouveau cabinet, la » seule conduite à suivre, c'est de ne pas le contrarier. » Il est impossible de se prononcer sur sa valeur et » sur son mérite, puisqu'il n'a encore rien fait. On le » jugera à l'œuvre; mais, en attendant, il ne faut lui » susciter aucun embarras. »
Ce langage obtint l'approbation générale. Néanmoins on jugea utile de ne pas se séparer sans avoir pris une résolution. On adopta l'ordre du jour suivant qui avait été rédigé par M. Segris : « Les auteurs de » l'interpellation déclarent qu'ils persistent dans les » principes qui leur ont inspiré cet acte, et qu'ils con- » tinueront à les soutenir en toute occasion. »
La Gauche, elle aussi, tint une réunion. Il s'agissait de statuer sur les trois propositions suivantes : 1** Fallait-il persister dans le silence qu'on avait gardé jusque-là? â'^ou bien émettre un programme accentué; 3** ou enfin protester « contre les actes du gouverne- » ment personnel congédiant le Corps législatif d'une » façon aussi brusque qu'insolite » ? M. Thiers s'ar-, rangea de façon à ce qu'aucune résolution ne fût prise.
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Il donna lecture d'un long projet de manifeste qui n'obtint rassentiment de personne; il s'opposa à la rédaction d'une note collective et impersonnelle proposée par^M. Grévy , et jeta uû tel trouble dans la discussion que la Gauche se sépara sans avoir rien conclu. Il servait en cela les intérêts des 116 dont les efforts avaient toutes ses sympathies.
Qu'allait faire M. Rouher? C'était là une question qui agitait ses amis encore plus que ses adversaires. M. Rouher avait tenu depuis six ans une si grande place dans l'État que sa disparition laissait un vide immense. On se demandait s'il se condamnerait à la retraite et s'il considérerait son rôle terminé.
Des personnages politiques qui lui étaient dévoués lui conseillaient de se faire nommer député, et de se mettre à la tête du parti conservateur. « Dans le » régime nouveau qui va être mauguré, disaient-ils, » vous n'avez pas d'autre choix ; toute la vie politique » va être concentrée dans la Chambre ; la majorité a » besoin d'un chef; vous seul pouvez l'être; vous seul » avez qualité, talent et pouvoir, pour faire pré- » valoir le principe d'autorité dont vous avez été le 5> constant défenseur et rallier les forces qui tendent à » s'éparpiller; vous serez dans la Chambre un obsta- » cle aux folles entreprises; vous nous 'défendrez » contre les excès et les abus de la libej-té. »
Ce rôle de chef de la Droite souriait au fond à M. Rouher, et, s'il n'avait écouté que ses désirs, il aurait suivi les conseils de ses amis. Mais il se vit obligé de céder à des convenances domestiques, et, au lieu d'aller s'asseoir sur les bancs de la Chambre, il accepta le fauteuil de la présidence du Sénat.
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Les adversaires de l'ancien ministre d'État se livrèrent à des quolibets sur ce qu'ils appelaient « un D enterrement de première classe »; de leur côté, ses amis politiques se montrèrent consternés, et j'entendis l'un de ces derniers s'oublier jusqu'à dire àM°*® Welles de La Valette, la charmante fille de M. Rouher : « Votre père a commis 1^. une faute irréparable. Il » fallait aviser au plus pressé ; c'était de prendre la » direction de la Droite qui se débande et qui marche » à l'aventure. Quand il n'y aura plus de majorité, » il n'y aura plus de gouvernement. Nous aurons tous » le cou coupé, et ce sera bien fait. »
Pendant que le Sénat, réufai depuis le 2 août, se livrait à Texamen du projet de sénatus-consulte destiné à donner aux réformes leur consécration constitutionnelle, il se passait un événement de la plus haute gravité. L'Empereur était tombé malade et, pendant plusieurs semaines, il se trouva dans Timpossibilité absolue de se livrer à aucune espèce de travail. Il restait confiné dans sa chambre, ne recevant personne, et n'entrant pas même en ^'apport avec les officiers attachés à son service.
On essaya vainement de faire prendre au public le change sur Timportance et sur le caractère de la maladie du souverain. Personne ne voulut jamais croire que de simples douleurs rhumatismales nécessitassent la présence de quatre médecins. Chaque jour en effet, les docteurs Nélaton, Fauvel et Corvisart auxquels avait dû se joindre le docteur Ricord, se réunissaient autour du lit de l'auguste malade. Il y eut une longue crise pendant laquelle les visites se multiplièrent. Une fois même le docteur Fauvel fut
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obligé de passer la nuit au Château. Il fut question un moment d'appeler le docteur Chelins, médecin spécialiste allemand.
Le docteur Caudmont, l'élève favori du célèbre Civiale, avait fait oflFrir ses services; mais on les avait déclinés, parce qu'on les jugeait en ce moment inutiles et aussi parce qu'on attribuait à cet habile praticien des opinions républicaines. Le docteur Caudmont, qui était mon ancien condisciple, m'avait dit en confidence que les récits des journaux officieux étaient purement fantaisistes. Tous les symptômes qui accompagnaient la maladie de l'Empereur indiquaient, suivant lui, des accidents graves du côté de la vessie ; il n'osait affirmer qu'il y avait un calcul, mais il déclarait qu'il n'en serait pas étonné. Un médecin de Lyon, dans une dissertation rendue publique, arrivait à des conclusions analogues; il croyait que la maladie de l'Empereur était un catharre vésical.
La présence du docteur Ricord indiquait d'ailleurs quel était le siège de la maladie. On n'appelait, en effet, l'éminent praticien que lorsqu'il y avait des sondages délicats à opérer. La nouvelle de ces opérations souvent répétées s'était répandue dans le public, et, malgré les affirmations du Journal officiel, et les menaces d'enquête dirigées contre les auteurs de prétendus faux bruits, les douleurs rhumatismales étaient passées a l'état de fables.
Les accidents subsistant et même allant en s'aggravant chaque jour, une consultation eut lieu, comme on sait^ le l^*^ juillet 1870, c'est-à-dire peu de jours avant la déclaration de^ guerre. Le texte de cette consultation qui fut tenu secret par des raisons que
nous aurons à examiner un jour et qui fut révélé seulement après la mort de Napoléon III, a prouvé qu'en 1869 le public ne s'était pas trompé dans ses conjectures. Cette consultation est devenue un véritable document historique, servant à expliquer les défaillances cérébrales de l'Empereur dans les cinq dernières années de son règne.
Les lignes suivantes ne laissent place à aucun doute: « Depuis le mois d'août 1869, où il y a eu des accidents » aigus et graves dans les organes urinaires, les urines ». ont constamment contenu une certaine quantité de )) pus, évalué au minimum à 1/40, et pendant la pé- » riode aiguë, à 1/4 et à 1/3 de la totalité des urines. » Très souvent aussi, il y a eu de la djsurie, de la » lenteur très marquée pour uriner le matin, d'autres » fois des interruptions du jet du liquide, et par mo- » ments, il y a eu des difficultés telles qu'il a fallu » recourir à la sonde; c'est ce qui est arrivé à Vichy, » il y a trois ans, et au mois d'août 1869. »
La consultation de 1870 donna raison du reste aux médecins qui, comme le docteur Caudmont, avaient pronostiqué la présence d'un pyélocystite calculaire. H est impossible, d'après le développement qu'avait déjà pris cette pierre au mois de juillet 1870, qu elle ait échappé aux investigations de la sonde en 1869. Le silence, gardé, dès. 1869, sur la cause véritable de la maladie de l'Empereur, est resté inexplicable.
Sans être aussi grave qu'au moment de la déclaration de guerre, la situation exigeait qu'une main ferme prît la direction des affaires publiques. Dans cette transformation que subissait l'Empiré, il fallait un esprit résolu pour adapter les réformes aux véritables
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besoins du pays. En ces sortes de matières, il n'est - pas bon d'être obligé de s'y reprendre à deux fois, et de refaire, à quelques mois d'intervalle, le travail toujours périlleux d'une révision constitutionnelle. L'affection douloureuse, à laquelle il était en proie, empêcha l'Empereur de suivre avec attention les débats auxquels donnait lieu le nouveau sénatusconsulte. S'il avait été en complète possession de sa lucidité d'esprit, il se fût aperçu qu'au fur et à mesure que la discussion avançait, les incohérences des nouvelles réformes éclataient à tous les regards, et qu'avant même d'être votées, les modifications constitutionnelles ne répondaient déjà plus aux vœux de l'opinion publique. La maladie de l'Empereur l'a empêché de faire, dès le mois de septembre 1869, ce que la force des choses l'a amené à faire en mai 1870.'
Et je n'avance pas là une chose en l'air. A la fin de juillet. Napoléon III avait assisté en conseil à la discussion du projet de sénatus-consulte, et toutes les fois qu'il s'agissait de dispositions diminuant ses prérogatives , non seulement il donnait son acquiescement, mais il se montrait disposé à aller plus loin que ses ministres. Sous ce rapport, le sénatusconsulte allait bien au-delà du message; pour ne citer qu'un exemple, il accordait au Corps législatif l'initiative des lois concurremment avec l'Empereur.
Mais livrés en quelque sorte à eux-mêmes, pendant que l'Empereur gisait sur son lit de douleur, les conseillers de la couronne se plurent à rapetisser un débat qu'il fallait au contraire élargir.
D'abord il y eut de grandes compétitions pour savoir à qui serait confié le rapport,
D'après une tradition constante, ce travail aurait dû incomber à M. Rouher en sa qualité de président du Sénat; jamais, en effet, on n'avait disputé cette brillante besogne à M. Troplong. Mais c'aurait été faire à M. Rouher une situation fausse qne de le forcer à devenir devant le Sénat l'interprète du parti libéral constitutionnel qui venait de le renverser.
L'ex-ministre d'Etat l'avait compris et il avait songé à passer la plume à M. le procureur général Delangle. Il avait eu avec cet éminent magistrat de longs entretiens sur la matière. Le bruit avait couru que M. Delangle ne s'était point contenté de simples conversations, mais qu'il avait pris des notes sous la dictée de M. Rouher, avant mêmç que le Sénat eut été saisi régulièrement dii sénatus-consulte et à plus forte raison avant qu'il eût élu une commission pour l'examiner. Ces démarches prématurées de M. Delangle furent considérées comtne des causes de suspicion légitime. Quand la commission du Sénat Teùt désigné comme rapporteur, il s'éleva un tel tolky que l'honorable procureur général se vit obligé de donner sa démission. Il fut remplacé par M. le premier président Devienne.
On ne peut pas dire que le Sénat eût accueilli les nouvelles réformes avec un grand enthousiasme. Le motif de sa mauvaise humeur ne venait pas de ce que ces nouvelles réformes avaient un caractère libéral, mais bien de ce qu'elles étaient présentées par l'Empêréur. M. le baron Haussmann s'était rendu l'écho des sentiments secrets de ses collègues, quand il avait dit dans son bureau : « Je souhaite que Fère » des sénatus-consulte se ferme au plus vite, et sur-
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;> tout des sénatus-consulte fournis d'avance par des' » messages impériaux. »
La discussion publique ne fut néanmoins marquée par aucun incident grave. Le prince Napoléon y fit un des plus brillants et des plus solides discours qu'il ait jamais prononcés. Il se déclara hautement pour la transformation de l'Empire autoritaire en Empire libéral, et, tout en acceptant le sénatus-consulte, il formula des réserves sur les lacunes nombreuses qu'il croyait y remarquer. Les réformes lui paraissaient appeler un complément nécessaire; et ce compl^ément, il espérait qu'on l'obtiendrait avant peu.
Le prince Napoléon, depuis le désaveu brutal dont avait été l'objet, en août 1865, son discours d'Ajaccio, se tenait complètement à l'écart. On avait voulu mêler son nom aux démarches qui avaient été faites auprès de l'Empereur pour le convertir aux réformes ; on avait même signalé sa présence dans les conseils. Il avait fait envoyeir aux journaux par M. Hubaine, son secrétaire, une note pour déclarer que ces faits étaient erronés et que, « depuis quatre ans, le prince » n'avait plus eu à prendre aucune part aux délibé- » rations des conseils du gouvernement. » (22 juillet 1869.)
Cette rentrée éclatante,- après une pareille déclaration» déconcerta le monde politique. Les adversaires du prince Napoléon en prirent texte pour calomnier ses intentions. Comme la maladie de FEmpereur avait pris un caractère de gravité, qu'il était difficile de dissimuler, on faisait courir par dessous mains le bruit que le prince visait à la Régence, et même à quelque chose de plus. La conduite, du prince Napoléon était
cependant toute naturelle : il avait trouvé que le sénatus-consulte était la mise en pratique des idées qu'il avait émises dans son discours d'Ajaccio; il jugeait que, du moment (^u'on lui donnait satisfaction sur tous les points, il n'avait plus de raison de rester dans sa retraite, et il avait profité de l'occasion pour se mêler de nouveau à la politique active.
Quand il s'agit de procéder au vote sur le sénatusconsulte, il ne se trouva dans le Sénat que 3 voix opposantes et 9 abstentions. Comme je me réjouissais de ce résultat devant M. Le verrier : « N'allez pas » croire, me dit l'illustre savant, à la conversion de » mes collègues aux idées libérales. L'Empereur, » s' apercevant qu'il fait fausse route, viendrait leur » demander de revenir à la constitution de 1852 et à » la politique du lendemain du coup d'Etat, qu'il les » trouverait tout aussi zélés et peut-être même da- » vantage. » On ne pouvait pas exprimer en termes plus cruels l'insuffisance de ce rouage constitutionnel. C'était donner raison aux sénateurs qui, comme mon ami, M. Bonjean, avaient réclamé la transformation complète du Sépat.
Deux ou trois jours après le vote du sénatus-consulte, j'allai voir M. le marquis de La Valette dans un petit hôtel de la rue d'Astorg, où il avait pris domicile en attendant que l'hôtel de l'amba^ade à Londres fût prêt pour le recevoir. J'aimais à causer avec cet homme d'État qui avait pour principe d'apporter de la bonne humeur dans la politique, et qui n'avait jamais de parti pris sur rien. Il était le seul qi^i, dans la crise, eût montré, comme je l'ai dit, du bon sens et de la décision. Je trouvai la marquis da&s
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son cabinet, fumant son éternel cigare, enveloppé dans sa robe de chambre mordorée ; il était en compagnie de. M. Censier, directeur du personnel au ministère de l'Intérieur.
Quand j'arrivai , ces deux messieurs paraissaient d'accord sur un point, c'est que la crise, loin d'avoir cessé, était plus aiguë que jamais. Suivant eux, il était évident que le ministère n'était pas né viable, que le sénatus-consùlte avait perdu toute autorité avant même d'être promulgué, et que la maladie de l'Empereur avait donné beau jeu à ceux qui mettaient en doute la solidité de la dynastie. « Il y a, disait M. de La Valette, » trois crises qui se superposent en quelque sorte » l'une sur l'autre : crise ministérielle, crise consti- » tutionnelle, crise dynastique. »
J'ouvris timidement l'avis que le mal provenait de deux causes : la première, c'est qu'on n'était pas entré assez franchement dans la voie des réformes. « On a biaisé, disais-je, avec la Constitution. On a voulu éviter le plébiscite, et, pour cela, on a rapetissé tant qu'on a pu, l'évolution qui s'est faite. Il fallait, à mon sens, se mettre carrément en face de la situation, refaire la Constitution sur de nouvelles bases et soumettre le tout à l'approbation du peuple. On pouvait retoucher par la même occasion la loi de Régence et la faire entrer dans le plébiscite. La seconde cause du malaise dont nous souffrons, c'est qu'on a ressuscité, par des voies détournées, la responsabilité ministérielle, et que malheureusement, il n'y a pas de ministres. »
— « Notre ami met le doigt sur la plaie, dit le marquis. Le régime parlementaire a ses exigences. Pour constituer un ministère, il faut un chef; pour grouper
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une majorité, il faut ce qu'on appelle un leadei\ C'est ainsi que les choses se passent en Angleterre et ailleurs. Qui tiendra tête à l'opposition? Qui aura une autorité suffisante pour réduire à néant les attaques? Il n'y avait quun homme qui pût remplir ce rôle; il ne r^ pas compris; il est allé s'enterrer au Sénat. M. Rouher était seul capable de former une majorité en u:i tout compacte. Il est à craindre que les membres de l'ancienne majorité, n'ayant persorfne. pour les rallier, ne finissent par se diviser et par aller presque tous au centre droit. »
— « On aurait, dit M. Censier, encore une belle partie à jouer; ce serait de changer la base des circonscriptions électorales. Si on attribuait un député à chaque arrondissement, on donnerait satisfaction à l'opinion publique, et on aurait la chance d'avoir une Chambre composée uniquement d'hommes de la Droite et d'un petit nombre d'hommes de la gauche; le Tiers- Parti se trouverait écrasé. »
— «Je ne partage pas, dis-je à M. Censier, vos idées sur le résultat, et je ne le désire pas. Mais enfin, il y a là en effet une chance à courir. Seulement, pour faire disparaître toutes les équivoques, il conviendrait de faire précéder les élections d'un plébiscite, proposant la restauration complète du régime parlementaire. La crise dynastique -se trouverait ainsi conjurée.
— «Coïncidence singulière ! s'écria M. de La Valette, j'ai eu les mêmes idées, et je les ai soumises à l'Empereur, il y a vingt mois, quand j'ai quitté le ministère de l'Intérieur. »
M. de La Valette alla à son secrétaire, l'ouvrit, et en tira un long mémoire dont il nous donna lecture.
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Cette pièce fat pour moi une révélation; elle me présentait Tex-ministre sous un jour tout nouveau; j'y reconnus tout de suite l'ami de M. de Morny, Tancien parlementaire. Pour Thonneur du marquis, ses héritiers devraient , livrer son mémoire à la publicité. Jo ne puis -ici en donner qu'une analyse incomplète.
M. de La Valette posait en thèse générale .que les réformes introduites dans les rapports entre l'Empereur et la Chambre avaient dépassé les bases de la Constitution; qu'il ne restait rien ou presque rien du plébiscite de 1851, qu'on marchait à grands pas vers la restauration du régime parlementaire, et que, puisqu'il en était ainsi, mieux valait y aller avec netteté et franchise que de s'y laisser traîner à travers les ambiguïtés de toutes sortes. La Constitution de 1852 formait un tout complet, dont toutes les parties concordaient entre elles. On y a fait tant de brèches que ce n'est plus qu'un édifice à moitié ruiné et qui ne se soutient plus que par des moyens factices. 11 faut en ramasser les morceaux épars et en faire une construction nouvelle. Que l'Empereur rédige un nouveau plébiscite ; qu'il le soumette à l'acceptation du peuple, et le nouveau pacte .contracté avec la nation assurera la stabilité et la durée de la dynastie. »
Le marquis me raconta qu'il avait lu lui-même son mémoire à l'Empereur, afin d'être bien siir qu'il ne serait pas mis au panier. Après cette lecture. Napoléon III le lui avait pris des mains, mais il n'avait jamais pu savoir ce que l'Empereur en pensait.
Cette communication me rendit tout pensif. Je venais de m'expliquer pourquoi M. de La Valettt s'était trouvé si souvent endissicience avec M. Rouher ;
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j'avais compris ('également comment il se faisait que certains journaux; placés sous Tinfluence du marquis, avaient demandé qu'on allât jusqu'au bout et qu'on admît la responsabilité ministérielle.
Le mémoire de Tancien ministre de l'Intérieur avait paru faire une profonde impression sur M. Censier. Il considérait que les mesures qui étaient proposées n'avaient rien perdu de leur opportunité et qu'à. ce moment encore, c'était, suivant une expression qui décidément lui était familière, « une partie à jouer. » Seulement il apportait dans son approbation des idées qui faisaient sourire Je marquis ; il se figurait que le plébiscite nouveau pouvait avoir un caractère réactionnaire. Après les élections qui venaient d'avoir lieu et l'imposante manifestation des 116, il n'y avait pourtant pas à s'y tromper ; il était évident qu'on ne pouvait pas rétrogader.
Dans toute cette conversation, je vis chez M. de La Valette une préoccupation constante, celle de savoir quel serait le personnel gouvernemental, qui remplacerait le ministère mort-né du 18 juillet. M. Censier lui dit qu'on parlait de sa rentrée aux affaires ; il s'en défendit, mais faiblement, et comme un homme qui ne serait pas fâché qu'on le fourrât dans quelque combinaison. En lisant le mémoire qu'il avait communiqué à l'Empereur, il s'interrompait, à chaque instant, pour dire : « Et voilà l'homme qu'on » proclame. réactionnaire! »
Rien ne peint plus fidèlement l'état des esprits, dans les hautes régions gouvernementales, que ces aveux d'un homme d'État qui avait, dans les dernières années, exercé une grande influence et qui
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avait pris une part directe aux principaux événements de son temps.
L'interpellation des 146 avait contribué à mettre à nu une situation ; mais elle avait posé un problème qui n'avait reçu qu'une solution incomplète. Un pas restait à faire, et ce pas, c'était celui que M. de La Valette indiquait à la fin de 1867 dans son mémoire à l'Empereur. Ce pas ne sera franchi qu'au 8 mai
Du 17 juillet 4869, date de lavènement du ministère Forcade de La Roquette, jusqu'au 2 janvier 1870, date de la formation du ministère OUivier, la crise ministérielle a été en quelque sorte en permanence. Il ne s'agissait pas d une de ces crises ordinaires qui se dénouent habituellement par de simples déplacements de personnes. L'Empire subissait une transformation complète. Il devenait un gouvernement cons^ titutionnel. Il est tout naturel que de grandes résistances se soient manifestées. A tout prendre, elles n'ont eu de retentissemeAt que dans les hautes régions du pouvoir, et si, par en bas, des agitations se sont produites, elles ont eu peu d'écho dans les masses profondes du suffrage universel ; la crise s'est terminée sans trouble. C'est à peine si l'on s'est aperçu que l'Empire libéral venait de remplacer l'Empire autoritaire.
Le cabinet, nommé au lendemain de la chute de
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M. Rouher, avait un double rôle à remplir : il devait d'abord pWparer le sénatus-consulte destiné à réaliser les promesses libérales inscrites dans le message du 42 juillet ; il avait ensuite à présider à la vérification des élections laissées en souffrance par suite de l'interruption inattendue de la session extraordinaire. Mais il est bien difficile à un ministère d'accepter la mission étroite d'être un cabinet de circonstance. Les collègues de M. Forcade la Roquette s'étaient habitués, au bout de très peu de temp«, à se considérer comme des ministres définitifs. C'est ce dont je pus me convaincre, dai^s une conversation que j'eus avec l'un d'eux, très peu de jours après le vote du sénatus-consulte du 8 septembre :
• — « Nous avons, me dit-il, donné l'ammstie; nous » avons rédîgé.le sénatus-consulte ; nous avon&succédé » à M. Rouher ; n'avons-nous pas dés lors toutes les » qualités requises pour nous présenter avec honneur » devant la Chambre ?
— « La Chambre, répondis-je à mon interlocuteur, )) a été prorogée la veille de votre nomination ; vous » avez confirmé et maintenu cette prorogation ; vous » allongez fa courroie le plus que vous pouvez. Pour- » quoi? Parce que vous sentez que Vous n'êtes pas » l'expression de la majorité nouvelle. Si vous avez » rédigé le* sénatus-consulte, ce n'est pas vous qui » l'avez provoqué ; si vous avez accordé l'amnistie, » ce n'est pas vous qui l'avez demandée ; si vous avez » succédé à M. Rouher, ce n'est pas vous qui l'avez » renversé. D'ailleurs, vous êtes entaché .d'un vice » radical ; à votre tête,, figure le ministre qui a fait » les élections de 1869, et qui, lors de la vérificatiou
» des pouvoirs, a défendu les candidatures officielles. » Vous Yoyez tien que vous n'êtes et ne pouvez être » qu'un ministère de transition.
— » Mais ce que vous dites est contraire à toutes » les traditions constitutionnelles. Du moment que les » ministres sont responsables, il dépend de la Chambre » seule de se prononcer sur la question de savoir si ^ un cabinet est ou n'est pas l'expression de ses idées » et de ses tendances. La Chambre n'a rien dit. » Comment peut'^oa savoir que nous ne la représen- » tons pas ?
— » Sans doute, d'après les usages parlementaires, » un ministère doit être le représentant de l'opinion ') prédominante de la Chambre. Mais c'est cela même y> qui vous condamne. Le sénatus-consulte est l'œuvre » d'un groupe de députés qui siègent au centre gau- » che; ce sont eux qui ont amené l'Empereur à leurs »> idées i c'est parmi eux que les ministres devraient î) être choisis. Sinon, le système est faussé, avant 1) même d'avoir été mis en œuvre ».
Le pauvre ministre, sentant le terrÊttn échapper sous «es pieds> se rabattait sur la nécessité de laisser au ministère 'qui avait fait les élections le soin demies défendre. C'était abandonner la question; car du moment qu'il ne s'agissait jplus que d'accomplir une 1^sogne du moment^ les Jours du ministère étaient comptés d'avance.
Il y avait chez M. Forcade de La Roquette rétofi*e d'un gratid orateur; mais il était dépourvu d'une qualité indispensable à un homme d'Etat: il manquait de sang-froid. La moindre contrariété le mettait hors de . lui-même, et il lui arrivait alors de laisseredvoiffudgst:
sentiments qu'un homme politique, ayant conscience de son rôle, doit dissimuler avec le plus grand soin. Il cédait trop facilement à la colère. Le fait suivant dont j'ai été témoin est caractéristique.
Du jour où TEmpereur était entré dans la voie des réformes libérales , M. Jérôme David avait été préoccupé de savoir si les candidatures officielles seraient conservées. A la, veiUe des élections de 1869, cette préoccupation avait passé chez lui à l'état d'obsession. Il redoutait, dans la Gironde, la conourrence des Pereire, et il cherchait une occasion de. leur jeter à la tête les faits de corruption qui avaient signalé les élections de 4863. Il n'avait trouvé' rien de mieux que de déposer une interpellation sur la corruption électorale, tandis que la gauche en déposait une autre de son côté.
L'interpellation de M. J. David fit grand bruit à la Chambre. Beaucoup de députés la jugeaient inopportune. Mais M. J. David prétendait que sa démarche avait reçu Tapprobation de M. Rouher, et qu'avant d'agir, il avait consulté l'Empereur. Après avoir pris à partie en pleine séance M. J. David qui ne sut que répondre, M. Forcadede La Roquette sortit de la salle dans un état d'emportement voisin de la fureur. Il aborda un groupe de députés dans la salle des Quatre- Statues: « Il n'y a, s'écria-t-il, ni ordre ni discipline » dans la majorité. Cette interpellation produira des » effets désastreux. Elle va paralyser l'action des » fonctionnaires publics qui n'oseront plus remuer de » peur d'encourir des poursuites. Le gouvernement, à » l'approche des élections, use largement des promes- » ses de toutes sortes. Il va être obligé de se montrer
» plus circonspect. C'est un appui de moins pour les » candidatures officieDes. Je ne resterai pas au minis- » tère de l'Intérieur dans de pareilles conditions. On » abuse du nom de l'Empereur. Je poserai nette- )) ment la question de portefeuille ».
Cette sortie, faite en présence de députés n'appartenant pas tous à la majorité' et dans une salle ouverte à toutes les indiscrétions, montre combien peu M. Forcade de La Roquette savait résister à son premier mouvement. Sans doute, l'interpellation de M. J. David était un embarras pour l'administration; mais ce n'était pas au ministre de l'Intérieur à étaler devant tout le mande les misères du gouvernement dont il faisait partie.
C'est à cette impressionnabilité maladive qu'il faut attribuer la passion avec laquelle M. Forcade de, La Roquette avait combattu au Sénat, pendant la discussion du sénatus-consulte, les critiques et les théories du prince Napoléon. Il lui était échappé un mot des plus malheureux: « Je ne serai jamais, s'était-il écrié, le » ministre de cette politique. » C'était ce qu'on appelle brûler ses vaisseaux. Il suffisait de regarder autour de soi pour voir que la politique du prince Napoléon était la politique de tous les esprits libéraux. En se déclarant contre elle, M. Forcade de La Roquette cassait le cou à sa fortune ; car il se disait publiquement que l'Empereur avait (Jonné son approbation la plus complète aux doctrines de son cousin.
L'Empereur tenait beaucoup à conserver M. Forcade de La Roquette. Aussi passait-il volontiers condamnation sur ses défauts dont il se rendait parfaitement compte. Le ministre de l'Intérieur avait une
qualité que Napoléon III prisait beaucoup, il partageait toutes les idées libérales du souverain en matière économique. Le traité de commerce avec T Angleterre, clef de voûte du système inauguré en 4860, allait arriver à expiration; déjà une campagne protectionniste était engagée pour en empêcher le renouvellement : les grands centres industriels s'agitaient ; les nominations au Conseil supérieur du commerce, de ragriculture et de l'industrie devenaient de véritables questions politiques. L'Empereur se souvenait de la façon brillante avec laquelle M. Forcade de La Roquette avait défendu les traités de commerce contre les attaques passionnées des protectionnistes du Corps lé* gislatif. Au moment où la lutte était la plus vive, Napoléon III tenait à conserver un ministre qui entrait si bien dans ses vues et qui traduisait si exactement ses idées. Aussi n'abandonna-t-il le ministre de rintérieur que lorsqu'il lui fut démontré que son maintien dans le cabinet rendait toute conibinaison nouvelle impossible.
Il y eut une sorte d'accalmie pendant la maladie de l'Empereur. Devant le péril que courait le chef de l'Etat, on ne songeait guère à se disputer les portefeuilles. Mais aussitôt qu'un mieux se fut manifesté, la crise recommença, et le ministère du 47 juillet qui se croyait de plus en plus définitif, vit chaque jour remettre en question son existence.
Le premier nom qui fut mis en avant pour la formation d'un nouveau cabinet fut celui de M. Magne. On opposait au langage imprudent, tenu par M. Forcade de La Roquette à la tribune du Sénat, le discours si sage et si mesuré, prononcé le lendemain par le mi-
nistre des finances. Dans la discussion du sénatusr consulte, M. Forcade de La Roquette s'était posé ijn ministre de combat. Or, c'était surtout d'un cabinet d'apaisement qu'on avaîtbesoin. L'interruption subite de la session extraordinaire avait fourni aux partis hostiles un prétexte pour commencer une campagne" d'agitation. M. de Kératry avait lancé son fameux appel a une manifestation pour le 26 octobre ; suivant lui, la convocation des Chambres ne devait pas dér passer cette date ; si on la renvoyait à une époque plus éloignée, la Constitution était violée, et les députés avaient le droit de protester, en venant prendre possession de leurs sièges sans attendre une invitation officielle, C'était une thèse insoutenable, et ceux qui y avaient adhéré d'abord l'ont reconnu depuis, Maïs on prenait au sérieux la manifestation du 26 octobre, Une convocation des Chambres à bref délai semblait le moyen de l'écarter. Comme M. Magne s'était pro^ nonce en ce sens, en diverses circonstances, on trou-^ vait tout naturel qu'il fût appelé pour constituer le premier ministère constitutionnel.
M. Forcade de La Roquette déjoua la combinaison en faisant fixer la convocation des Chambres pour le 29 novembre. Il avait remarqué que ce qui causait le plus d'irritation, c'était la prorogation indéfinie inscrite dans le décret du 12 juillet. En indiquant une date ni trop rapprochée ni trop éloignée, le gouvernement enlevait aux partis hostiles une partie de leurs griefs, en même temps qu'il écartait le reproched'avoir cédé à leurs injonctions. La tactique réussit ; car les députés de la gauche protestèrent publiquement les uns après les autres contre l'idée d'une ma-
nifestatioa pour le 26 octobre. M. de Kératry lui-même fut obligé de faire comme ses collègues et de mettre bas les armes. Il resta bien quelques traînards, comme Bancel, Gambetta et le vieux Raspail ; mais ils ne tardèrent pas à avoir honte de leur isolement et à décommander à leur tour la manifestation.
Entre temps, il avait été un moment question du retour de M. Rouher au ministère. L ex-ministre d'État avait blâmé ouvertement le choix de la date du 29 novembre pour la convocation des Chambres ; il déclarait hautement que, s'il avait été appelé â formuler un avis, il aurait conseillé la date du 8 novembre, qui avait, suivant lui, le double avantage de sauvegarder la dignité du gouvernement vis-à-vis des députés trop impatients et de rendre impossible toute manifestation par suite de la proximité de cette date avec celle du 26 octobre.
C'étaient là de misérables arguties. C'est pourtant sur cette pointe d'aiguiUe que, pendant quinze jours, on se mit à construire un édifice ministériel qui devait reposer sur les vastes épaules de M. Rouher. Il y avait eu quelques troubles à Belleville à la suite d'une réunion publique. La Gauche, tout en abandonnant la manifestation du 26 octobre, paraissait décidée a prendre vivement à partie le gouvernement pour le retard apporté à la convocation des Chambres ; elle ne parlait rien moins que d'une mise en accusation. Il devait y avoir, dans le courant de novembre, des élections à Paris, et les irréconciliables semblaient devoir être dépassés. Les hommes de résistance en concluaient qu'il était nécessaire de constituer un ministère énergique, très dévoué aux réformes, mais
en même temps très décidé à réprimer toutes les tentatives de désordre.
On accusait M. de La Valette, revenu de Londres depuis quelques jours, de s'être fait l'âme de la combinaison Rouher. M. dé La Valette, malgré toutes les protestations contraires, n'avait quitté le pouvoir qu a contre-cœur. Il était, comme M. de Morny, un parlementaire déguisé en autoritaire, et il regrettait, au moment où le régime constitutionnel reprenait faveur et lui permettait de déployer ses qualités d'homme d'État, d'être relégué dans une ambassade, brillante sans doute, mais où il n'y avait absolument rien àfaire, l'Angleterre s'étant, depuis de longues années, complètement désintéressée des questions continentales.
Quoi qu'il en soit, le[Piiblic lança tout à coup dans la circulation, sous le titre de Papiers perdus, im programme dé réformes.Le journal prétendait que c'était des notes au crayon trouvées dans un wagon de chemin de fer et il posait mystérieusement cette question : De quel portefeuiDe sont tombées ces notes ? Le procédé était enfantin ; tout le -monde savait que le rédacteur en chef du Public, M. Dréolle, était en rapport constant avec M. Rouher. On voulait évidemment faire croire que M. Rouher était l'auteur de ce programme où des réformes puériles étaient accolées à des projets d'un radicalisme exagéré. Mais la mèche fut éventée tout de suite, et le pétard allumé par M. Dréolle fit long feu.
En même temps qu'on publiait ce pseudo-manifeste, on convoquait les membres de la majorité à la bibliothèque du Corps législatif. Il s'agissait de constituer
nu groupe assez puissant pour appuyer la formation d'un ministère de Droite. La convocation était faite, au nom de M. Mathieu, député, de la Corrèze. Depuis six ans qu'il était à la Chambre, malgré Tappui ostensible que lui prêtait M. Rouher, M. Mathieu n'avait pu réussir à s'y faire une situation. On lui reconnaissait de l'esprit et du savoir, mais on lui déniait les qualités qui constituent l'homme politique. On trouvait qu'il avait trop d'esprit d'intrigue et pas assez d'idées pour devenir un chef de parti; il était resté, malgré d'honorables eflforts, un homme de coterie. Comme il était facile de le prévoir, la réunion qu'il avait provoquée échoua complètement. Quinze membres au plus avaient répondu à l'appel, et, après une heure de discussion, on s'était séparé sans rien conclure.
Les amis de M. Rouher n'avaient donc pas réussi à faire prendre leur combinaison au sérieux. Ils attribuaient leur déconvenue à M. Schneider qui se plaisait, disaient-ils, à détruire dans l'esprit de l'Empereur ce qui restait de Tancienne influence de l'ex-ministre d'État, et ils avaient résolu de prendre une revanche éclatante, en empêchant M. Schneider d'être nommé président de la Chambre. Il s'agissait de trouver un nom assez retentissant pour rallier la majorité et la détacher du député du Creuzot. Je reçus un matin la visite d'un de mes anciens collègues qui m'apprit qu'on songeait à faire de M. ODivier un candidat à la présidence et qui venait ine prier de le tâter sur cette éventualité. M..de La Valette m'avait parlé à diverses reprises, de l'utilité qu'il y aurait à opérer un rapprochement entre M. Rouher et M. Ollivier. Dans ces derniers
.temps, il avait insisté davantage et il. croyait le jno= ment favorable. Je ne partageais par la confiance du marquis sur Tissue d'une démarche faite en ce sens, Aussi, avant de m'adresser à M, Ollivier, j'allai voir un de nos amis communs, qui était fort au courant de ses projets et de ses tendances. Aux premiers mots; je vis tout de suite que je faisais fausse route ; la pro^ position était bien tentante; être nommé parla Cham^ bre, ce n'était pas la même chose qu'être nommé par le gouvernement, mais M. Ollivier avait un bien autre rôle à remplir que de diriger les débats du Corps législatif. Je me le tins pour dit, et je n'allai pas plug avant. Bien m'en prit, car, j'appris pli^a tard que M. Ollivier était le plus chaud partisan de la réélection de M. Schneider à la Présidence,
C'est au commencement du mois d'octobre que remontent les premiers pourparlers pour la formation d'un cabinet dans lequel M. Ollivier occuperait la première place. Afin de faciliter la transition, on avait nommé M. ODivier président du conseil général du Var, et en cette qualité, il avait reçu l'Impératrice se rendant en Corse pour le centenaire de Napoléon 1®*', Dans une excursion à Vittel, dans les Vosges, il avait prononcé un discours dans lequel il indiquait nettement quelle serait à l'avenir sa ligne de conduite ; il y avait fait l'éloge de M. Bufi*et, ce qui prouvait qu'il chercherait surtout son point d'appui dans le centre gauche. On a publié, dans le recueil des Pièces saisies aux Tuileries, un certain nombre de lettres échangées entre M. Duvemois et M. Ollivier qui indiquent dans quel sens les pourparlers étaient engagés. Dès sa première lettre, M. Ollivier explique à quelles conditions
il peut accepter le pouvoir. Il repousse toute union avec M. Rouher dans un même ministère : « Ce serait, » dit-il un désastre pour tous les deux. » Il ne veut pas davantage d'une annexion au ministère Forcade : « Il semblerait, observe-t-il, que je trahis mes amis » et que j'adhère à l'origine extra-parlementaire du » ministère. » Puis il ajoute : « Si l'Empereur croit » devoir m'employer, qu'il le fasse en tirant de moi » le plus de profit possible ; qu'il me charge par une » note au Moniteur de former un ministère. Voilà qui » frappera les esprits et sera efficace. Il faudrait que /> je fusse autorisé à dissoudre la Chambre, si elle ne » me suivait pas. »
M. OUivier ne paraissait pas du reste aussi pressé que les officieux qui s'entremettaient auprès de lui pour arriver a une solution : « Le mieux, disait-il dans une » lettre du 5 octobre, serait de laisser le ministère » tel qu'il est jusqu'à la réunion de la Chambre; je » lui viendrai en aide contre les irréconciliables; les » groupes et les partis s'organiseront ; en ce qui me » concerne, je serai amené à rompre avec la partie » pointue du Tiers-Parti, ce qui me donnera plus de » liberté dans mes allures. Alors naturellement une ^) multitude de combinaisons s'ofiriront, etje meprè- » terai très volontiers à faciliter celle qui aura le » plus de chances. »
Dans ces passages de sa correspondance, M. Ollivier a tracé nettement le plan de conduite que nous allons lui voir suivre. Les pourparlers continuèrent ; naais, comme on Ta dit plus tard, il s'agissait bien moins en ce moment de constituer un ministère que de se livrer à une étude approfondie de la question miuis-
térielle. Toutes ces allées et venues qui eurent lieu pendant les mois d'octobre et de novembre et auxquelles M. Ollivier prit une part très active, n'eurent pas d'autre objectif. L'Empereur paraissait buté à une idée qui était de tout point inacceptable ; il voulait, suivant une expression très juste, amener M. Ollivier aux anciens ministres, au lieu de prendre des anciens ministres dans un ministère que celui-ci serait chargé de former. « Ce serait, disait M. Ollivier, une preuve » de faiblesse ou de basse ambition. » De son côté, M. Ollivier insistait sur la nécessité de n'entrer au pouvoir qu'après l'ouverture des Chambres, et, par conséquent, après la formation d'une majorité.
Toutes les lettres qui remplissent le neuvième fascicule des Papiers et correspondance de la famille impériale sont instructives, en ce qu'elle^ montrent à quelles misérables questions de personnes se ramènent les grands événements qui marquent dans la vie d'un peuple. Un moment M. Ollivier fut sur le point de céder et de devancer l'heure qu'il s'était fixée à luimême. Il se rendit bientôt compte qu'il était en présence d'hésitations dont les événements seuls pouvaient avoir raison. Les négociations furent suspendues.
Il y avait du reste entre M. Ollivier et M. Cl. Duvemois un malentendu qui n'avait fait que s'élargir. M. Cl. Duvernois écrivait à l'Empereur à la date du 14 novembre : « L'heure n'est pas loin oi Yotre Ma- » jesté va recueillir le fruit de son admirable patience... » L'avènement d'un nouveau cabinet, l'affirmation » nette de la politique de résistance par un homme » qu'on ne pourra pas accuser de vouloir la réaction,
» feront bien vite le reste. » Ce n'était point de cette façon que M. Ollivier entendait les choses ; il ne voulait être à aucun degré un ministre de combat. Il s'en était expliqué très catégoriquement : « Plus que jamais, » écrivait-il le 10 novembre, je considère comme im- » possible que j'entre dans une voie de répression à » l'égard de la presse. Moi, libéral, je poursuivrais, » alors que les réactionnaires n'ont pas poursuivi ! » Cela me coulerait du coup et pour toujours! »
Sur d'autres questions tout aussi délicates, l'Empereur et M. Ollivier étaient loin de s'entendre. Ainsi Napoléon III avait paru froissé de la demande, formulée par M. Ollivier, d'une lettre insérée au Journal officiel et le chargeant de constituer un cabinet. Napoléon III éprouvait la plus grande difficulté à se plier aux exigences du nouveau régime et cela lui avait paru un abandon de ses prérogatives, plus que cela, un acte de défiance. M- Duvernois eut beaucoup de peine à faire revenir l'Empereur sur sa première impression : « La note du Moniteur ^ dit-il, n'était pas du tout dans » la pensée d'OUivier une précaution contre l'Empe- » reur ou un moyen d'amoindrir le rôle de Votre Ma- » jesté. Ollivier est comme moi sur ce point de l'école » de M. Guizot. Il n'admet pas du tout que* TEmpe- » reur doive avoir un rôle efi'acé, ni que le trône soit » un fauteuil vide. » Il n'était pas sûr qu'Ollivier entendît les choses de cette façon ; dans tous les cas, ce n'était point ainsi que les interprétaient les hommes politiques qui aspiraient à devenir ses collaborateurs; ils comptaient bien transformer • le gouvernement impérial. en simple monarchie constitutionnelle.
Il était évident que l'Empereur, après avoir souscrit
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au sénatus-consulte du 8 septembre 1869, n'avait pas pris son parti des conséquences inévitables de ce grand acte, «c II flottait, comme le disait un journaliste » qui le connaissait bien, entre le gouvernement » personnel et le gouvernement constitutionnel qu'il » voudrait allier et concilier. Il voudrait qu'il fût » possible d'adopterl'un sans être contraint d'abandon- » ner l'autre. Il est ainsi retenu et poussé en deux sens )> contraires, » Ce n'est pap dans son entourage que Napoléon III eût pu trouver un homme qui lui indiquât une ligne de conduite ferme et décidée ; on tenait à honneur d'imiter le souverain; le voyant indécis, chacun se montrait plus indécis que lui. Les gens de l'intimité disaient : « On arrive encore à sa raison; » on n'arrive plus à sa volonté. »
Cependant les mouvements qui se produisaient montraient qu'il était nécessaire de sortir au plus vite du provisoire. Depuis qu'elle s'était opposée à la manifestation du .26 octobre, la Gauche avait perdu une grande partie de son prestige. Les irréconciliables eux-mêmes étaient considérés comme des tièdes. Ils avaient vu se dresser en face d'eux l'ardente ph^ange des inassermentés. Il se produisait dans les masses une ébullition de mauvais augure. La bourgeoisie, boudeuse et mécontente, laissait faire* et refusait son concours. Une sorte d'affaissement se manifestait dans les régions du pouvoir. « C'est la République » que vient de voter le peuple de Paris, » avait dit un homme d'Etat, en apprenant le résultat des élections du 22 novembre et la nomination de Rochefort. En nommant Tinsulteur de l'Empire, Paris n'obéissait pas à une pensée de bouleversement; mais il était
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certain que son choix était plus qu'un avertissement. C'était une menace.
On se rappelle la dépêche que l'Empereur adressa à l'Impératrice qui était alors au Caire : « Je n'ai que
> ce soir le résultat des élections ; mais personne n'y ^ attache aucune importance; que ce soit Pierre ou
> Paul, les candidats sont tous mauvais. » C'était là le langage d'uu bon ip|ri qui ne veut pas faire partager ses inquiétudeiâ ^ p femme. Au fond, l'Empereur avait ressenti une irmation profonde. Quoi! un tel vote, après les énorméa concessions qu'il venait de faire ! L'outrage à la plààe de la gratitude sur laquelle un souverain libéral a Ife droit de compter! Aussi toutes les tentatives pour constituer un cabinet nouveau furent-elles indéfinimenV.ajournées.
La session allait s'ouvrir. La chose la plus pressante, c'était de constituer une majorité. Au moment où le gouvernement s'était décidé à abdiquer entre les mains de la majorité, il se trouvait en effet qu'il n'y avait plus de majorité. Les 116 constituaient sans doute un groupe puissant; mais ils ne pouvaient avoir la prétention d'être un groupe dirigeant. Il leur fallait pour cela s'adjoindre certains éléments propres à leur assurer la confiance du pays. M. Schneider avait compris depuis longtemps cette nécessité. Dès le mois d'octobre, il me disait : « Ce dont il faut que » je me gare le plus, c'est de paraître inféodé aux » 116. Le but que je poursuis, c'est d'empêcher les » 116 de former un groupe distinct qui se transfor- » merait bien vite en coterie; je veux les amener à » se fondre dans la majorité, en laissant de côté,
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» dans leur isolement, les irréconciliables de la droite » et les irréconciliables de la gauche. »
C'est pour arriver à ce résultat qu'il y eut le 26 novembre une réunion du groupe des 116. M. OUivier indiqua nettement quel était l'objet de la réunion : « La constitution d'une majorité parlementaire était, » disait-il, le premier besoin de la situation. » Contrairement aux vues qu'on lui avait récemment prêtées, il déclarait que la dissolution de la Chambre serait un mal qu'il fallait éviter à tout prix , et que, sans une majorité fortement constituée, cette mesure deviendrait fatalement nécessaire. Conformément à cette pensée, les membres du Corps législatif qui adhéraient aux principes contenus dans l'interpellation des 116, furent invités à se rendre à une nouvelle réunion qui devait avoir lieu le 28.
Je retrouve dans mes notes le récit d'une entrevue entre M. J. David et M. OUivier qui se rapporte à cette réunion. Comme cette entrevue exerça une grande influence sur la suite des événements, je transcris ici mes notes sans y rien changer.
« 27 novembre 4869. — Je suis allé voir aujourd'hui OUivier. Il m'a interrogé sur l'état de mes affaires ; mais nous n'avons pas tardé à* aborder la question politique. Je ne lui ai pas dissimulé que la situation me paraissait mauvaise, et que les choses en étaient arrivées à un tel point qu'il fallait être animé d'un grand sentiment de patriotisme pour se dévouer à la chose publique. OUivier en est convenu avec moi. La conversation continuait sur ce ton, quand on est venu lui apporter la carte d'un visiteur. C'était M. Jérôme David; OUivier m'a demandé en quels
termes j'étais avec lui, et sur mon assurance que nous étions en bons rapports, il Ta fait introduire.
» M. Jérôme David s'est expliqué tout de suite sur le motif de sa visite. Les 116 se sont réunis ; ils ont déclaré que leurs rangs étaient ouverts a tous les membres de la majorité qui voudraient se rallier à eux. Sous une apparence de conciliation, il y avait là une pensée de domination qui avait déplu aux principaux membres de la majorité; les 116 tendaient de plus en plus â former une coterie exclusive qui cberchait des auxiliaires bien plus que des alliés. M, J. David venait exprimer ce sentiment à Ollivier, et lui dire que cette façon de procéder gênait beaucoup les députés dont elle froissait la susceptibilité.
» Au lieu de répondre, Ollivier s'est livré à une critique très vive des prétentions de certains mejnbresdu tiers-parti. Les d'Andelarre, les Cochery, les Latour- Dumoulin, etc., sont pressés de renverser le ministère, les uns parce qu'ils ambitionnent des portefeuilles, les autres parce qu'ils voient là un mojen d'accroître les difficultés. Ils se proposent de déposer au début de la session, un vote de blâme au sujet de la prorogation et ils comptent qu'à la suite de ce vote, le ministère se retirera. Voilà ce qu'il faut empêcher à tout prix ; car si le ministère tombe, avant que la Chambre ait retrouvé son assiette, gui sait où nous serons conduits?
» M. J. David n'a pas caché que, dans la majorité, il y avait un grand nombre de membres que la prorogation prolongée avaient profondément irrités, et qui s'associeraient peut-être à un vote de blâme. Comme il n'est pas douteux que la Gauche voterait en ce cas
avec le tiers-parti, il est probable que Tordre du jour motivé réumrait une majorité assez forte, et qu'alors le mimstère succomberait.
» Ollivier a insisté sur la nécessité d'empêcher qu^on en vînt à cette résolution. Outre qu'on ne doit pas, suivant lui, au moment où l'on inaugure de nouveau le régime parlementaire, le porter tout de suite â ses conséquences les plus extrêmes, il y a un motif pour maintenir le statu quo, c'est que la Chambre, constituée moralement; ne Test pas politiquement. Les différentes personnalités qui la composent ne se connaissent point, et aucuu rapprochement n'a pu encore se faire entre les groupes. Si l'on renverse le ministère, on ne saura qui mettre à la place ; car la majorité, n'étant point faite, n'a pu marquer ses tendances ou ses sympathies. On ne peut considérer comme des personnalités sérieuses les grotesques ou les nullités qui aspirent aux portefeuilles ministériels. Il faut donc aviser au plus pressé ; avant de songer à faire des ministres, il faut faire la Chambre. Le miaistère actuel n'est pas viable ; il manque de force et d'autorité ; il doit tomber ; mais à quoi bon hâter sa chute ? La maison est mauvaise ; elle menace ruine ; provisoirement le toit nous abrite; provisoirement conservons-la jusqu'à ce que nous puissions en réconstruire une autre.
» L'idée de maintenir le ministère ne paraissait pas sourire à M. J. David ; il revenait sans cesse sur l'irritation qu'avait causée aux membres de la majorité la prorogation indéfinie. 11 convenait cependant que la ligne de conduite indiquée par Ollivier était la seule sage et la seule raisonnable. Une déclaration faite
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par Oilivier a semblé produire une grande impression sur son esprit; Bile l'a décidé à marcher d'accord avec lui. M. OlUvier a dit que, quant à lui, il établissait dans les 116 deux catégories bien tranchées: il y avait d'une part le quémandeurs de portefeuilles avec qui il était décidé à rompre, et de l'autre des hommes d'un patriotisme sincère avec qui il était disposé à s'allier. Les premiers, disait-il, ne sont pas seulement des ambitieux, ce sont, des adversaires ; ils veulent lancer l'Empire dans une voie rétrograde, rapporter les traités de commerce, la loi des coalitions et revenir sur les conséquences de l'expédition d'Italie. Les seconds sont des gens honnêtes qui sont animés d'un grai^d esprit de libéralisme et d'un profond sentiment de conciliation. Il faut rompre avec les rétrogrades; il faut lés refouler vers la Droite ; c'est là qu'est leur place naturelle. L'ancienne majorité doit former le Centre avec ceux des 116 qui veulent le progrès. « Seulement, ajoutait Oilivier, le moment de la rup- » ture n'est pas encore venu ; la situation est telle que » je ne puis rien faire avec les rétrogrades, mais » qu'aussi je ne puis rien faire sans eux. »
» On a abordé la question pratique. M. J. David a promis de choisir dans l'ancienne majorité un noyau d'hommes avec lesquels il serait facile de s'entendre, tandis que M. Emile Oilivier ferait, de son côté, un pareil choix parmi les 116. Les deux groupes s'aboucheraient, rédigeraient un programme commun, et, peu à'peu, grâce à l'esprit de conciliation dont tout le monde était animé, on ne tarderait pas à former une majorité compacte et solide,
» Au cours de l'entretien, Oilivier nous a fait
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savoir que, tout récemment, l'Empereur Tavait prié avec instance d'entrer dans une combinaison ministérielle, mais qu'il lui avait fait comprendre qu'il le servirait mieux et plus utilement en restant sur les bancs de la Chambre. Il a rapporté un mot de l'Empereur véritablement touchant : « Je veux des ministres qui » aiment le peuple et qui s'occupent de lui. » Ce mot dit, le lendemain de l'élection de Rochefort, prouve que Napoléon III comprend mieux que ses conseillers la meilleure voie à suivre.
» M.J. David, de son côté, nous a fait connaître que l'Empereur partageait, au sujet de la prorogation, les sentiments d'un grand nombre de députés : « On » m'a fait prendre là, aurait-il dit, une mesure déplo- » rable. »
Le plan tracé dans cet entretien fut suivi de point en point.
Les membres de la majorité se réunirent à l'Hôtel du Louvre, et, à leur tour, invitèrent les 116 à se joindre à eux. Il y eut le lendemain une réunion des 116 dans la salle du Trône, au Corps législatif. 130 membres étaient présents. M. OUivier proposa de renvoyer après la vérification des pouvoirs l'interpellation à adresser au ministère, tant sur les principes de sa politique que sur les motifs qui l'avaient décidé à retarder la convocation du Corps législatif.
Les « pointus du Centre gauche » repoussèrent cette motion, et constituèrent immédiatemeqt un groupe séparé. L'élimination, que désirait si fort M. OUivier, s'était donc, en quelque sorte opérée d'elle-même.
Le déchirement, ne se produisit pas, du reste, sans
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amener de grandes irritations. M. OUivier en éprouva les effets immédiats; il avait ^té nommé président du deuxième btireaij dont il faisait partie. C'était la première fois qu'une pareille bonne fortune lui arrivait. Ignorant des usages et des précédents, il avait cru devoir adresser à ses collègues, en guise de remerciements, u-ne courte allocution, dans laquelle il manifestait un vif regret d'avoir vu la fraction dissidente des 116 s'éloigner de lui et de ses amis. « J'en » éprouve, avait-il dit, une peine extrême; bous » sommes débordés par les partis révolutionnaires ; il » faut se grouper autour de la dynastie, afin de sau- » ver TEmpire et la liberté. » M. Martel, qui faisait partie du groupe dissident, s'était écrié : « Nous- vou- » Ions tout autant que vous éviter au pays une révo- » lution et maintenir l'Empire; mais nous croyons )> que le plus sûr moyen d'y parvenir est de dévelop- » per largement la liberté. »
U n'y avait qu'un moyen de sortir de cet éparpillement, c'était de consigner dans des programmes séparés, les vues communes a*ix deux groupes. C'est ce qui eut lieu. Quand ce travail fut fait y on s'aperçut que les 127 et les 32, comme on disait alors, n'étaient séparés que par des nuances, et que leur réunion suffirait pour former un groupe compact, capable de résister à toute tentative de réaction ou de renversement. La majorité se trouvait constituée. Les jours du ministère du 17 juillet étaient dès lors comptés. Il y avait lieu de faire appel à des hommes nou^ veaux.
Quand on vit M. Forcade de La Roquette adresser une circulaire aux électeurs de Lot-et-Garonne pour
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solliciter un siège de député^ on comprit tout do suit« que le centre d'action du gouvernoment était changée C'était des Chambres qu'allaient partir désormais Tinitiative et le mouvement. La lettre de TEmpereur à M. Ollivier, pour l'inviter à former un cabinet « d'hom- » mes résolus à appliquer dans sa lettre comme dans » son esprit lo sénatus-consulte du 8 septembre », était une sorte de consécration du nouvol état de choses. Napoléon III avait enfin compris qu'il devait se soumettre aux progrès dont il avait été le premier initiateur. Le gouvernement personnel avait prisi fini ; on entrait àploines voiles dans le régime constitutionnel.
Quoique M. Ollivier »e fut préparé depuis deux mois à la formation du nouveau ministère^ il reiM^ontra au dernier moment des résistances auxquelles il ne s'était pas attendu* ËlUs venaient toutes de personnalités secondaires, qui mettaient leur concours à ua prix dautant plus haut qu'il était plus facile do se passer d'elles. La préoccupation do M. OUivior était do donner, dans une certaino mesure, satisfaction i ce petit groupe des 3â, qui s'était placé entre la gauche ot la nouvelle majorité, et qui pouvait à un moment être une cause d'embarras. Mais, enfin, après une semaine de tiraillements, le minietére put être constitué; il [était, en grande partie, formé des éléments quo M. 011ivi(>T avait désignés àl'Kmpereur dans la première quinzaine do novembre. Le 3 janvier, lo Journal officiel enregistrait la liste des membres du nouveau cabinet.
Ce ministère a pris, dans Thistoire,, le titre de Mi' nistère (lui janvier.
Je m'étais rendu le 3 janvier au Palais-tloyal dans le but de rendre mes devoirs au prince Napoléon,
que je n'avais pas vu depuis longtemps. Il y avait affluence, et je fus forcé de rester une grande partie de l'après-midi dans le salon d'attente. Je n'eus pas à me plaindre du contre-temps; car je pus- me rendre compte des opinions d'un grand nombre de personnes appartenant au monde officiel.
Je donne ici textuellement les notes inscrites dans mes carnets.
« Ce sont d'abord les Corses, les deux frères Abbatucci et Gavini qui voient dans le ministère une pure combinaison orléaniste : « Il n'y manque, dit Charles » Abbatucci, que le duc d'Aumale à la guerre et Join- » ville à la marine. »
« Puis OUivier et Maurice Richard font irruption dans le salon. OUivier me dit : « L'opinion ne peut » manquer d'applaudir au ministère nouveau. » Maurice Richard est moins communicatif ; il est un peu honteux de n'avoir que la moitié d'un ministère. Ils entrent dans le cabinet du prince où ils restent une demi-heure. On s'agite beaucoup ; on a l'air de préparer des listes.
» Vers trois heures, paraissent M. de Persigny et M. Bataille. On les introduit immédiatement. Ils restent avec le prince vingt ou vingt-cinq minutes. Quand ils sortent, ils ont le visage allumé. Nous les abordons. Us n'ont que des paroles de colère à la bouche : <( On ne comprend pas, dit M. de Persigny, comment w M. OUivier a pu se laisser jouer à ce point. Il est )) isolé dans le cabinet. Il s'est relégué de lui-même » dans un ministère où il n'aura pas d'influence. Il a ')) donné toutes les hautes positions à ses adversaires. » Littéralement il est étranglé. M. Chevandier de
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» Valdrôme n'est pas avec lui; sous une apparence >) d'homme du Centre droit, il fait en réalité les af- » f aires du centre gauche. L'Empereur a montré là » une grande faiblesse; il pouvait, sans porter atteinte » à la saine tradition parlementaire, refuser un cabinet » qui n'est après tout que l'expression d'une minorité » dans la Chambre. On ne peut^pas dire que. tous ces » gens-là sont décidés à trahir; mais, par leur éduî> cation, par leurs liaisons, par leur tempérament, ils » seront amenés à rapetisser l'Empire à la dimension )> d'une simple monarchie bourgeoise taillée sur le » patron de celle de Louis-Philippe. Quand on en sera » venu là, l'Empereur sera de trop, et il suffira d'une » simple chiquenaude potir le faire tomber. M. OUi- » yier est un homme de bonne foi; mais dans cette » circonstance, il a manqué de perspicacité. »
» On parlait beaucoup, dans le salon, d'un article du P^ple français, auquel on attribuait, à tort sans doute, une auguste origine. L'auteur de cet article se montrait absolument opposé à une combinaison Centre gauche. On regrettait que cet article eût été publié si tard.
« Prenez la haute main, ai-je dit à Ollivier, pen- » dant les quelques minutes qu'il m'a été donné de » l'entrevoir. — Sans doute, m'a-t-il répondu ; mais il » faut que je le fasse sans le dire. »
Ces paroles résumaient en quelque sorte les grosses difficultés contre lesquelles M. Ollivier allait prochainement se débattre. Il y avait dans le ministère du 2 janvier deux tendances opposées; l'une, représentée par Ollivier, voulait conserver à l'Empereur dans le gouvernement une large part d'influence; l'autre, repré-
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sentée par MM. Daru et Buffet , tendait à faire de l'Empire libéral une pure monarchie constitutionnelle. Le Plébiscite du 8 mai mit en lumière le mal qui travaillait sourdement le cabinet ; mais il eut pour résultat de rétablir les choses dans leur état normal. Il a fallu une série de circonstances fatales pour faire avorter le mouvement libéral qui avait commencé le 24 novembre et qui avait achevé sa complète évolution.
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