‹ Histoire de douze ans (1857-1860): notes et souvenirsChapitre 37 sur 39 · HISTOIRE M DOUZE ANS · texte numérisé non relu

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gûée, on le placerait dans la nécessité d'agir immédiatement, et, pour peu qu'il montrât de l'hésitation, on le mettrait en minorité et on le forcerait de se retirer.

La déclaration, lue par M. Rouher le 28 juin, ne manquait pas d'une certaine habileté. Il ne repoussait pas les réformes, il déclarait seulement « qu'à la » session ordinaire, le gouvernement soumettrait, à » la haute appréciation des pouvoirs publics, les réso- » lutions qui lui auraient paru le plus propres à réa- » liser les vœux Mu pays. »

Quant à la session extraordinaire, uelle n'avait pas » d'autre objet que de procéder à la vérification des » pouvoirs et de faire cesser ainsi toute incertitude » sur la Validité des opérations électorales. »

Mais ce discours ne répondait en rien aux préoccupations du moment; ce qu'il s'agissait de savoir, ce n'était pas s'il y aurait des réformes, mais quelles seraient ces réformes , et , sur ce point capital , M. Rouher restait dans un vague absolu. On trouvait, en outre, humiliant pour la Chambre de recevoir du gouvernement un ordre du jour étroit, dont on l'invitait, en quelque sorte, à ne pas s'écarter.

Cette déclaration, où il n'y avait rien de ce qu'on s'attendait à y trouver, acheva de jeter le désarroi dans les rangs de la Droite ; car les élections avaient produit ce résultat de persuader à tout le monde, même aux mamelucks, que le maintient du statu quo constituait un péril politique et social, et qu'il fallait en sortir au plus vite.

C'est alors qu'il fut donné au public d'assister à un spectacle des plus curieux, celui de la formation, en

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quelque sorte spontanée, d'un parti nouveau qui prit, en quelques jours, une attitude des plus menaçantes.

Il y eut, le jour mênïe de Touvérture de la petite session, une réunion, rue Tronchet, n® 25-27, dans les salons de M. Jules Brame, député du Nord. Ce local avait été choisi à dessein. M. Jules Brame était un député indépendant, mais il n'appartenait pas à l'opposition proprement dite ; en toutes circonstances, il protestait de son attachement à la dynastie, tout en affichant des opinions franchement libérales. Il avait une grande fortune, et, par ses relations, il appartenait au parti conservateur. Quand M. Emile Ollivier et moi, nous nous étions séparés de la gauche, M.Jules Brame s'était rapproché de nous. Il se plaisait à appeler M. Emile Ollivier son « général en chef», et à s'appliquer à lui-même le titre de « chef d'étatmajor». Le nom de M. Jules Brame était une garantie qu'on resterait dans des limites strictement constitutionnelles .

Dans cette première réunion, il se trouva trentequatre députés, parmi lesquels MM. Buffet, Plichbn, d'Andelarre, etc. On se donna d'abord un nom; on résolut de s'appeler le parti libéral constitutionnel. Pour justifier cette dénomination, on devait non seulement combattre le statu quo et les partisans de la réactian, mais encore repousser les revendications illimitées de la gauche. Comme moyen d'action immédiate, on s'arrêta à un projet d'interpellation, ayant pour but de forcer le gouvernement . à sortir de la réserve dans laquelle il semblait vouloir se renfermer et à formuler un programme net et précis de réformes.

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Une seconde réunion eut lieu le lendemain dans le même local. Elle était non seulement plus nombreuse, mais elle comprenait des membres ayant appartenu à la majorité de l'ancienne législature. Le parti libéral constitutionnel faisait tache d'huile dans la Chambre. M. Emile OUivier était présent ^t exerça une grande influence sur les décisions qui furent prises. Un membre avait proposé un projet d'interpellation, ayant pour objet d'obtenir certaines modifications au régime du Corps législatif. Cette proposition parut d'un caractère trop restreint dans la forme. M. Emile OUivier fit observer qu'il était nécessaire de prendre une base plus large pour des interpellations jugées d'ailleurs indispensables par tous. Il fut décidé spontanément et à l'unanimité moins six voix, qu'une commission de sept membres serait chargée dé rédiger le texte d'une interpellation, aux termes de laquelle le gouvernement sejait invité à donner satisfaction aux vœux du pays et aux droits de ses représentants sans porter atteinte à la Constitution.

C'est M. Segris qui tint la plume pour la rédaction du texte définitif de l'interpellation. M. Segris était un libéral convaincu, mais d'une nuance un peu terne. Il n'arrivait pas toujours à formuler sa pensée en termes d'une grande précision. La rédaction qu'il présenta à ses collègues, dans la troisième réunion tenue rue Tronchet, était très vague ; mais, à cause de cela, elle était très propre à rallier les esprits encore indécis. Elle fut adoptée et, séance tenante, elle fut couverte de signatures.

Ce premier texte était ainsi conçu : « Nous deman- » dons à interpeller le gouvernement sur la nécessité

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» de donner satisfaction au sentiment du pays, en Tas- >> sociant, d'une façon plus efficace et plus complète, à *) la direction des afifaires. »

Le but qu'on poursuivait d'obtenir le plus grand nombre possible d'adhésions fut atteint au-delà de toute espérance. De trente-quatre qu'ils étaient au début, les membres du parti libéral constitutionnel atteignirent en deux jours le chifiFre de quatre-vingts. Il était facile de prévoir que les adhérents iraient en se multipliant.

On avait remarqué le silence de la' gauche en présence de cette formation d'un parti libéral constitutionnel. M. Thiers avait obtenu d'elle qu'elle s'abstiendrait de gêner, par une interveirtioninJ;empestive, une manifestation dont on attendait les résultats les plus décisifs. Sou rôle devait se borner à attaquer, à propos de la vérification des pouvoirs, l'action abusive du pouvoir central, et à faire de l'examen des opérations électorales une sorte d'acte d'accusation du gouvernement personnel. La gauche s'était résignée à ce rôle, qui, dans l'état de l'opinion, permettait' à ses orateurs l'occasion d'acquérir une popularité facile.

Un des vice-présidents de la Chambre, M. du Mirai, eut une idée des plus malheureuses ;. ce fut d'opposer interpellation à interpellation. Je le rencontrai le l^"" juillet; il avait, disait-il, causé avec M. Rouher, qui l'avait encouragé et qui l'avait invité à rédiger un texte. Il était à la recherche de ce texte, qu'il trouvait d'autant moins facilement, qu'au lieu de se renfermer dans des termes vagues, il voulait donner à son interpellation un caractère déterminé, en

indiquant les réformes à introduire dans la Constitution.

M. de La Valette, que je vis une heure après cette rencontre, était d'avis que la Droite ferait une sottise si elle 1 opposait interpellation à interpellation. Il y avait déjà une quarantaine de membres de l'ancienne Droite qui avaient apposé leurs signatures au bas de l'interpellation du parti libéral constitutionnel. Le projet de M. du Mirai devait amener une scission de la majorité, ou du moins faire croire que la Droite était résolue à jeter par-dessus le bord ceux de ses membres qui venaient de faire un pas vers le centregauche. La tactique la plus simple, suivant le ministre des AfiFaires étrangères, c'était de faire signer Tinterpellation du parti libéral constitutionnel par le plus grand nombre possible de députés de la majorité ; elle perdrait ainsi sa signification d'œuvre de parti, et elle tomberait, pour ainsi dire, d'ellemême.

M. de La Valette est le seul qui, dans cette crise, ait envisagé froidement la situation ,^^et qui ait ouvert les avis les plus sages. Malheureusement, il était fort découragé, et, au fond, il ne voyait qu'un moyen pour le gouveroement de se tirer d'embarras, c'était la retraite du ministère. « Je suis, me disait-il, en ce » qui me concerne , décidé à me retirer ; mais » M. Rouher se cramponne au pouvoir. Il faudra l'en >) arracher. Quels services pouvons-nous rendre? Le » gouvernement flotte plus que jamais à l'aventure. .*) L'Empereur ne dit pas ce qu'il veut, parce qu'il ne » sait pas ce qu'il veut. On n'est sûr ni du jour, ni du » lendemain. On repousse le régime parlementaire,

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» et on fait tout ce qu'il faut pour le faire germer et » fructifier. »

J'ignore si M. de La Valette avait indiqué aux amis qu'il .pouvait avoir dans la Chambre la tactique à suivre pour atténuer la portée de l'interpellation de la rue Tronchet. Mais il egt certain que les adhésions se mirent à pleuvoir comme grêle, et qu'à force d'être acceptée par les premiers venus, l'interpellation était, menacée de n'avoir plus de sens. Aussi l'éveil fut-il donné, et on chercha à élever une barrière contre le flot dos signatures compromettantes. On décida qu'on repousserait toute signature nouvelle, et on résolut de préciser davantage la signification et la portée de l'interpellation.

Ce que les membres de la réunion Tronchet avaient voulu éviter par dessus tout, c'était de paraître s'en prendre aux bases fondamentales de la Constitution. M. du Mirai vint les mettre à l'aise sur ce point ; il avait enfin trouvé son texte et il s'était empressé d'en donner communication aux journaux. Or, ce texte était, au moins dans un de ses paragraphes, essentiellement inconstitutionnel. Du moment qu'un député de la Droite, ami particulier de M. Rouher, se lançait dans cette voie, le parti libéral constitutionnel se considérait comme dégagé de tous ses scrupules.

Une réunion eut lieu, le 3 juillet, dans la salle de la

. commission du budget. Elle était présidée par M. Che-

vandier de Valdrôme, et elle ne dura pas moins de

trois heures, de neuf heures à minuit. On comptait

plus de quatre-vingts membres présents.

Deux courants s'étaient établis au sein de l'assemblée. Les uns proposaient de faire un programme com-

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plet des aspirations et des volontés du pays et d'examiner en détaU toutes les réformes nécessaires. Cette opinion fut soutenue par MM. de Civrac, Keller et Estancelin.

Les autres pensaient,' au contraire, qu'il fallait se borner à dégager ce qu'il y avait de culminant dans la situation, à co^ncentrer ses efforts au lieu de les éparpiller, et qu'il était préférable de se conformer à la méthode anglaise, qui consiste à ne traiter qu'une question à la fois. Or, la question capitale, à l'heure présente, le point culminant de la situation, c'était la responsabilité des ministres, c'était l'autonomie complète du Corps législatif, comme moyen d'arriver au gouverneitoent du pays par le pays. Cette seconde opinion fut exprimée par MM. de Talhouët, Buffet, Segris, Paulmier, Daru, Lefebvre-Pontalis et surtout par M. Emile Ollivier.

A la suite d'un^ longue discussion, ce fut la seconde opinion qui prévalut, et, comme la première fois, une commission fut nommée pour arrêter une rédaction définitive. Elle était composée de MM. Chevandier de Valdrômç, Daru, Segris, Buffet, Lefebvre-Pontalis et Emile Ollivier.

La réunion qui eut lieu, le dimanche 4, pour discuter le texte arrêté par la commission, était moins nombreuse que celle de la veille. Elle fut marquée par un incident qui faillit tout remettre en question. Un membre de l'ancienne majorité, M. Mège, demanda qu'on laissât à l'interpellation son caractère un peu vague et qu'on n'y ajoutât aucun commentaire. Cette prétention souleva un véritable orage. M. Emile Ollivier s'e3f:prima avec une e^tr^me véhémence : «Je

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» n'hésite pas à dire, s'écria-t-il, que si nous accep- » tiens cette proposition, nous ne serions plus des » politiques, mais des grotesques. Aujourd'hui, comme » à l'époque où nous avons voté l'amendement des » quarante-deux, nous n'avons pas rédigé une inter- » pellation sans avoir déterminé, d'une manière caté- » gorique, ce que nous entendons y mettre. Si nous » croyons devoir préciser nos vnes et nos intentions, » c'est qu'il vient de. surgir une nouvelle demande . » d'interpellation et aussi à cause du nombre imprévu » d'adhésions qui nous arrivent. Il ne faut pas qu'il y » ait d'équivoque. Que ceux qui n'admettent pas » notre commentaire se retirent. Mais nous ne sau- » rions accepter qu'on mette en discussion ce qui a été » décidé hier à l'unanimité, à savoir la nécessité d'un » ministère responsable et le droit, pour la Chambre, » d'être maîtresse de son règlement. »

Après une longue discussion, on s'arrêta à un moyen tei:me. Il fut décidé que l'interpellation rectifiée et expliquée serait de nouveau soumise à la signature des interpellants. A mesure quel'un des signataires primitifs aurait mis son nom sur la rédaction nouvelle, il serait effacé sur l'ancienne, et quand l'opération serait terminée, on rendrait aux dissidents le premier texte de l'interpellation.

Il fut bien entendu entre tous les signataires que, quelle que fût l'opinion des interpellants sur la responsabilité de l'Empefeur, elle resterait en dehors vde Tinterpellation. La raison principale de cette décision était de marquer qu'on ne s'associait pas à la fameuse maxime : « Le roi règne et ne gouverne pas. »

M. Maurice Richard, one le vis au sortir de la séance,

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