‹ Histoire de douze ans (1857-1869): notes et souvenirsChapitre 21 sur 21 · IL · texte numérisé non relu

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:U)H HISTOIRK DK DOl ZK ANS

indiquant les réformes à introduire dans la Constitution.

M. de La Valette, que je vis une heure après cettei rencontre, était d'avis que la Droite ferait une sottise si elle opposait interpellation à interpellation. Il y avait déjà une quarantaine de membres de rancienne Droite qui avaient apposé leurs signatures au bas de l'interpellation du parti libéral constitutionnel. Le projet de M. du Mirai devait amener une scission de la majorité, ou du moins faire croire que la Droite était résolue à jeter par-dessus le bord ceux de ses membres qui venaient de faire un pas vers le centregauche. La tactique la plus simple, suivant le ministre des Affaires étrangères, c'était de faire signer Tinterpellation du parti libéral constitutionnel par le plus grand nombre possible de députés de la majorité ; elle perdrait ainsi sa signification d'œavre de parti, et elle tomberait, pour ainsi dire, d'ellemême.

M. de La Valette est le seul qui, dans cette crise, ait envisagé froidement la situation,1et qui ait ouvert les avis les plus sages. Malheureusement, il était fort découragé, et, au fond, il ne voyait qu'un moyen pour le gouvernement de se tirer d'embarras, c'était la retraite du ministère. « Je suis, me disait-il, en ce » qui me concerne , décidé à me retirer ; mais » M. Rouher se cramponne au pouvoir. Il faudra l'en » arracher. Quels services pouvons-nous rendre? Le » gouvernement flotte plus que jamais à l'aventure. » L'Empereur ne dit pas ce qu'il veut, parce qu'il ne » sait pas ce qu'il veut. On n'est sûr ni du jour, ni du » lendemain, On repousse le régime parlementaire,

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et on fait tout ce qu'il faut pour le faire germer et

fructifier. »

J'ignore si M. de La Valette avait indiqué aux amis n'il pouvait avoir dans la Chambre la tactique à suivre our atténuer la portée de T interpellation de la rue 'ronchet. Mais il est certain que les adhésions se airent à pleuvoir comme grêle, et qu'à force d'être cceptée par les premiers venus, Tinterpellation était lenacée de n'avoir plus de sens. Aussi l'éveil fut-il onné, et on chercha à élever une barrière contre le lot dos signatures compromettantes. On décida qu'on epousserait toute signature nouvelle, et on résolut e préciser davantage la signification et la portée de interpellation.

Ce que les membres de la réunion Tronchet avaient onlu éviter par dessus tout, c'était de paraître s'en •rendre aux bases fondamentales de la Constitution. i. du Mirai vint les mettre à l'aise sur ce point ; il vait enfin trouvé son texte et il s'était empressé d'en lonner communication aux journaux. Or, ce texte itait, au moins dans un de ses paragraphes, essentielement inconstitutionnel. Du moment qu'un député de a Droite, ami particulier de M. Rouher, se lançait lans cette voie, le parti libéral constitutionnel se conlidérait comme dégagé de tous ses scrupules.

Une réunion eut lieu, le 3 juillet, dans la salle de la îommission du budget. Elle était présidée par M. Che- /andier de Valdrôme, et elle ne dura pas moins de trois heures, de neuf heures à minuit. On comptait plus de quatre-vingts membres présents.

Deux courants s'étaient établis au sein de l'assemblée. Les uns proposaient de faire un programme com-

plet des aspirations et des volontés du pays et d'examiner en détail toutes les réformes nécessaires. Cette opinion fut soutenue par MM. de Civrac, Relier et Estancelin.

Les autres pensaient, au contraire, qu'il fallait se borner à dégager ce qu'il y avait de culminant daus la situation, à concentrer ses efforts au lieu de les éparpiller, et qu'il était préférable de se conformer à la méthode anglaise, qui consiste à ne traiter qu'une question à la fois. Or, la question capitale, à l'heure présente, le point culminant de la situation, c'était la responsabilité des ministres, c'était l'autonomie complète du Corps législatif, comme moyen d'arriver au gouvernement du pays par le pays. Cette seconde opinion fut exprimée par MM. de Talhouët, Buffet, Segris, Paulmier, Daru, Lefebvre-Pontalis et surtout par M. Emile OUivier*

A la suite d'une longue discussion, ce fut la seconde opinion qui prévalut, et, comme la première fois, une commission fut nommée pour arrêter une rédaction définitive. Elle était composée de MM. Chevandier de Valdrôme, Daru, Segris, Buffet, Lefebvre-Pontalis et Emile OUivier.

La réunion qui eut lieu, le dimanche 4, pour discuter le texte arrêté par la commission, était moins nombreuse que celle de la veille. Elle fat marquée par un incident qui faillit tout remettre en question. Un membre de l'ancienne majorité, M. Mège, demanda qu'on laissât à l'interpellation son caractère un peu vague et qu'on n'y ajoutât aucun commentaire. Cette prétention souleva un véritable orage. M. Emile OUivier «'exprima avec une eitofeta^ ^S^feiûkwwi^\ ^ Je

l/lNTERPELLATION DBS 116 :ni

* n'hésite pas à dire, s'écria-t-il, que si nous accep-

^ tiens cette proposition, nous ne serions plus des

'^ politiques, mais des grotesques. Aujourd'hui, comme

*^ à l'époque où nous avons voté l'amendement des

*^ quarante-deux, nous n'avons pas rédigé une inter-

*^ pellation sans avoir déterminé, d'une manière caté-

^^ gorique, ce que nous entendons y mettre. Si nous

^> croyons devoir préciser nos vues et nos intentions,

» c'est qu'il vient de surgir une nouvelle demande

5> d'interpellation et aussi à cause du nombre imprévu

» d'adhésions qui nous arrivent. Il ne faut pas qu'il y

» ait d'équivoque. Que ceux qui n'admettent pas

» notre commentaire se retirent. Mais nous ne sau-

» rions accepter qu'on mette en discussion ce qui a été

» décidé hier à l'unanimité, à savoir la nécessité d'un

» ministère responsable et le droit, pour la Chambre,

» d'être paaîtresse de son règlement. »

Après une longue discussion, on s'arrêta à un moyen terme. Il fut décidé que l'interpellation rectifiée et expliquée serait de nouveau soumise à la signature des interpellants. A mesure quel'un des signataires primitifs aurait mis son nom sur la rédaction nouvelle, il serait effacé sur l'ancienne, et quand l'opération serait terminée, on rendrait aux dissidents le premier texte de l'interpellation.

Il fut bien entendu entre tous les signataires que, quelle que fût l'opinion des interpellants sur la responsabilité de l'Empereur, elle resterait en dehors de l'interpellation. La raison principale de cette décision était de marquer qu'on ne s'associait pas à la fameuse maxime : « Le roi règne et ne gouverne pas, »

M. Maurice Richard, oue îe vis au sortir de la séance,

Mi HISTOIRK UK IHUZE ANS

me donna le motif de cette réserve : « Avant tout, no© le- q » voulons ménager la susceptibilité de l'Empereur et fcatur » faire prévaloir cette idée que les deux responsabili- Int ol » tés peuvent et doivent fonctionner chacune dans IjLiUT » leur sphère propre. D'ailleurs, quand nous deman- lù/oi » dons un ministère responsable, nous réclamons bien fcan» » moins une modification à la Constitution qu'un fjnox jo changement dans la façon de l'interpréter ; les cho- » ses s'établiront d'elles-mêmes sans qu'il soit néces- fcveî » saire de recourir à un sénatus-consulte ou à un plé- l\u « » biscite. Ce que nous poursuivons, c'est surtout une hn^ » révolution parlementaire pour échapper à une révo- 1 5 ; » lution dans la rue. » f e;

La rédaction nouvelle de l'interpellation était conçue latk en ces termes : « Nous demandons à interpeller le ^k » gouvernement sur la nécessité de donner satisfac- » tion au sentiment du pays, en l'associant, d'une ma- Jvi » nière plus efficace, à la direction de ses affaires. — » La constitution d'un ministère responsable, le droit » pour le Corps législatif de régler les conditions orga- » niques de ses travaux et de ses communications avec » le gouvernement seraient, à nos yeux, des mesures » essentielles pour atteindre ce but. »

Les inspirateurs de l'interpellation Du Mirai, en se voyant ainsi dépassés, se mirent dans l'esprit que, s'ils ramenaient le fameux texte à des termes vagues et indéterminés, ils feraient des prosélytes parmi les députés que la nouvelle rédaction du parti libéral constitutionnel semblait rendre hésitants. M. Du Mirai, à la prière de quelques-uns de ses amis, eflfaça de son interpellation tout ce qui pouvait exciter les répugnances. Le texte revu et corrigé n'eut pas plus de

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; que le texte primitif. Au bout de deux jours, les ures faisant complètement défaut, M. Du Mirai obligé de le remettre en poche, litres tentatives furent faites par les membres de oite pour arrêter les termes d'une nouvelle ide d'interpellation ; elles échouèrent toutes ; les )teurs ne purent pas s'entendre et ils se sépareans avoir même pu se mettre d'accord sur un au rendez-vous.

contraire, l'interpellation du parti libéral constiil recueillit rapidement de nombreuses adhésions, uillet, il y avait déjà 101 signatures. Parmi elles, narquait celles du duc de Mouchy et de M. de lu. L'Empereur avait récemment passé unejouru château de M. de Mouchy et on en concluait souverain avait donné son approbation à cette *che. On se trompait; on apposant son nom au e la demande d'interpellation, le jeune député : nettement expliqué : «Les Noailles, avait-il dit, lis 1789, se sont toujours rangés du côté de la ;té ; je saisis avec empressement cette occasion nontrer que je reste fidèle aux traditions de ma ille. » Après sa lettre à l'Empereur, qui avait nt de tapage, on ne s'expliquait pas l'adhésion de Mackau, et, danslefait, elleestrestée inexplicable. 7 juillet, les signataires de l'interpellation s'éle- ; à 113, et le lendemain à 116, chiffre auquel on evoir s'arrêter, afin d'écarter certaines adhésuspect3S. En se réunissant à la gauche et aux res flottants du Corps législatif, les 116 constiit une majorité importante. Des adhésions comme le M. de Mouchy leur donnaient du reste une force

morale considérable. « Avec M. de Mouchy et M. de II » Mackau, disait un membre de la Droite, c'est comme J ? » si l'Empereur avait signé. » Le centre de l'action gouvernementale s'était évidemment déplacé.

On peut donc dire qu'à partir du 7 juillet, la crise, f de ministérielle qu'elle avait été jusque-là, avait pris un caractère gouvernemental bien tranché. Sans le savoir et sans le vouloir, les 116 allaient droit aune sorte de coup d'Etat parlementaire. En ne tenant aucun compte du sénatus-consulte de 1866 qui interdisait â tout autre corps que le Sénat la discussion de la Constitution, ils provoquaient la Chambre à entrer dans la voie des usurpations de pouvoir. Si cette interpellation suivait son cours, on pouvait dire, en retournant le mot de M. Thiers : Il n'y a plus d'Empire; le régime parlementaire est fait. Dans tous les cas, ce n'étaient plus les ministres qui pouvaient couvrir l'Empereur ; son initiative était en jeu ; c'était à lui à décider si, oui ou non, il devait provoquer de nouvelles réformes et à fixer les limites dans lesquelles il voulait se renfermer.

Il n'y avait plus moyen d'atermoyer davantage. Le Corps législatif avait validé près de 220 élections sur 296, et la Gauche réclamait avec insistance qu'il se déclarât constitué. Le président, M. Schneider, faisait de vains efforts pour ajourner cette constitution de la Chambre ; il était facile de voir qu'il serait bientôt obligé de céder. Or, une fois que la Chambre serait en possession de ses pouvoirs réguliers, toutes les initiatives devenaient légitimes, et l'interpellation des 116 pouvait être déposée et discutée. C'est en vain que M. Rouher essaya de ^to\»^«^^t ç,QkXi\x^Y\«^'fe\A\Qucp^

l'interpellation des 116 375

attribuait au ministère de vouloir retarder les discussions qui intéressaient le pays. Son intervention ne parvint qu'à aiguiser les impatiences. M. Schneider ne parvint aies contenir qu'en déclarant qu'àuneséance prochaine, on mettrait à Tordre du jour la nomination des secrétaires, formalité qui donnait à la Chambre son existence légale et constitutionlielle.

L'Empereur avait ^té moins hésitant que ses ministres. Aux premières tentatives du parti libéral constitutionnel, il avait tendu l'oreille, et il avait reconnu tout de suite qu'il y avait là une action puissante qui empruntait sa force à l'opinion du pays. Quand le programme Du Mirai lui avait été présenté, il en avait reconnu le vide et le danger, et ill' avait écarté comme insuffisant. L'interpellation des 116 ne l'effrayait point; la seule chose qu'il ne pouvait concéder, c'était cette responsabilité ministérielle qui changeait les bases du plébiscite de 1852 et qui modifiait le mandat qu'il avait reçu du peuple.

Les réceptions qui eurent lieu à Saint-Cloud dans les premiers jours' de juillet, permirent à l'Empereur de se renseigner sur les intentions des principaux membres du parti libéral constitutionnel. 11 eut, avec plusieurs d'entre eux et notamment avec M. Buffet, des conversations qui lui permirent de faire connaître ses sentiments. A tous, il déclara qu'on ne verrait pas son gouverment s'obstiner dans le statu qno; mais qu'il lui était difficile de suivre jusqu'aux dernières limites l'initiative des auteurs de l'interpellation.

On prétend que, dans un de ces entretiens, il lui était échappé de dire : « J'ai le ferme espoir que si )> j'avais jamais à consulter la nation, j 'aurais tou^owx^

'Mit HISTOIKK DK DOl'ZE ANS

» pour moi six millioDs de suffrages. *> Le mot a fort commenté depuis. Il voulait dire tout simplement que si, pour rendre les réformes plus complètes, il fallait aller jusqu'au plébiscite, l'Empereur ne reculerait pas devant cette nécessité, certain qu'il était de se voir suivi par la nation*

L'Impératrice paraissait encore plus décidée que l'Empereur. On lui attribuait ce mo.t, qui est sans aucun doute apocryphe : « Membre du Corps législatif, » peut-être aurais-je été parmi les signataires de la » demande d'interpellation. »

Le 10 juillet, les ministres et les membres du Conseil privé turent convoqués à Saint-Cloud pour discuter sur les résolutions à prendre. M. Rouher avait ouvert l'avis d'adresser à la Chambre un message concédant, dans une large mesure, les réformes libérales qui étaient réclamées. Il faut rendre cette justice à M. Rouher qu il employa tous ses efforts pour triompher des derniers scrupules de l'Empereur. Après avoir retracé à larges traits la situation générale, il adjura, avec une véritable émotioû, l'Empereur d'apposer sa signature au bas du message : « Je ne suis pas » suspect de partialité, dit-il, en faveur des mesures » que Votre Majesté va prendre ; je n'en suis pasl'ins- » pirateur; mais je crois l'heure venue de les adop- » ter. » Après quelques observations peu importantes, l'Empereur signa. Il était dix heures du soir. Le Conseil se sépara, sans avoir abordé la question de personnes.

Le lundi 12 juillet, M. Rouher vint donner lecture à la Chambre du message qui avait été arrêté en conseil. On avait masqué, autant qu'on l'avait pu, la con-

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"sidiction qui existait entre la nouvelle déclaration et ^Ue qui avait été faite à l'ouverture de la session 5.tra.ordinaire. Le message énumérait les réformes Ui allaient être soumises au Sénat. On promettait : ** l'attribution au Corps législatif du droit de faire ^n règlement intérieur et d'élire son bureau; 2° la implification du mode de présentation et d'examen es amendements ; 3® l'obligation pour le gouvernement de soumettre à l'approbation législative les.moîfications de tarifs qui seraient dans l'avenir stipulées ar des traités internationaux ; 4° le vote du budget ar chapitres, afin de rendre plus complet le contrôld « Corps législatif ; S^ la suppression de l'incompatiilité qui existait entre le mandat de député et certaies fonctions publiques et notamment celles de miistre ; 6^ l'extension du droit d'interpellation ; 7° enn des modifications dans les attributions du Sénat. Ce message détendait singulièrement la situation, lais il restait bien des questions subsidiaires à résoure. Il y avait d'abord la question de personnes. Elle vait surgi tout de suite, et des observations avaient té faites, dès le dimanche 11 juillet, à l'Empereur, ur les difficultés graves en présence desquelles se rouverait le gouvernement, si le soin d'appuyer les louvelles mesures était remis au ministre d'Etat; On aissa néanmoins à M. Rouher cette satisfactioji de aire connaître au Corps législatif les intentions libéales du souverain. Mais, à la suite d'un conseil qui fut enu à Saint-Cloud, après la lecture du message, les Qinistres durent remettre leurs démissions entre les nains de l'Empereur. La question de personnes se rouva ainsi résolue.

M. Schneider avait soulevé une autre question bien plus scabreuse : il s'agissait de savoir si on laisserait le Corps législatif poursuivre la vérification des pouvoirs. L'insistance que la Gauche avait mise à réclamer la constitution de la Chambre avait effrayé le Président ; il se figurait que les irréconciliables n'attendaient qu'une occasion pour afficher leur radicalisme, j « et il craignait qu'une manifestation intempestive ne vînt refroidir le zèle des députés qui s'étaient déclarés en faveur des réformes libérales. Il croyait donc qu'il y avait utilité à clore la petite session, et à ne convoquer de nouveau la Chambre que lorsque le Sénat aurait terminé son travail de révision constitutionnelle. Le Conseil se rangea à l'avis de M. Schneider; mais avec ce correctif qu'on fixerait une date très rapprochée pour la convocation de la Chambre.

Quand le Président se trouva seul avec l'Empereur, il lui exposa les inconvénients qu'il voyait à la fixation d'une date : il était nécessaire, suivant lui, qu'après la secousse qu'elle venait de recevoir, la Chambre pût se recueillir et s'organiser de façon à résister aux passions révolutionnaires, au cas où elles viendraient à se produire ; or, une convocation prématurée empêcherait la formation d'une majorité compacte, d'autant plus nécessaire que les conditions du gouvernement allaient être profondément modifiées. L'Empereur se rendit à ces considérations et écrivit à M. -Rouher que M. Schneider lui avait donné « de si bons motifs pour 1 » proroger le Corps législatif sans date déterminée I » qu'il y avait so\xs>mt. >^ \a décret^ q^ui parut au J Journal officiel le 13 avx m^\AVi, ^otXsc^X» ^\!l ^^^\» w^^V

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o le jour de la nouvelle réunion du Corps législatif w serait ultérieurement déterminé. »

Le message, donnait aux 116 une complète satisfaction. Ils se réunirent sous la présidence de M. Chevandier de Valdrôme, et décidèrent que leur interpellation ne serait pas déposée. On ne la retirait pas ; les choses restaient en l'état, et l'interpellation était laissée en suspens jusqu'à l'application des réformes promises, jusqu'à la réalisation du programme.

La Gauche et les députés non validés étaient, au contrsdre, fort mécontents des mesures qui avaient été prises. Ils n'admettaient pas cette prorogation précipitée d'une Chambre en pleine vérification des pouvoirs et à la veille du jour où le gouvernement avait reconnu son droit de se constituer. Il restait cinquante-cinq élections à examiner, et les députés qu'on ajournait ainsi aux calendes grecques faisaient entendre les plaintes les plus vives. Ils avaient désigné M. du Mirai pour être auprès de l'Empereur l'interprète de leurs doléances. On leur fit espérer, pendant plusieurs jours, que la prorogation ne serait qu'un ajournement de très courte durée. Mais, après avoir longtemps insisté en faveur de ses collègues, M. du Mirai reçut enfin une lettre de l'Empereur qui lui annonçait qu'il était impossible de revenir « sur la » décision prise. » L'Empereur chargeait en même temps M. du Mirai de dire à ses collègues « combien » il lui coûtait, dans cette circonstance, de n'avoir pas » pu prendre une mesure à laquelle ils semblaient tenir; » mais il était convaincu que la position des députés » dont les élections n'avaient pas été validées ne » serait pas compromise par un plus low^ x^^'axi.. i^

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Cette réponse ne satisfit personne. Les députés non validés continuèrent à jeter les haats- cris, et l'opposition radicale fit chorus. Ce tapage devint si fort que TEmpereur fut forcé d'avouer que décidément M. Schneider lui avait donné un détestable conseil. Mais le mal était fait; il n'y avait pas moyen de le réparer.

La formation d'un ministère, dans les circonstances où l'on se trouvait, était hérissée d'obstacles et de difficultés. Il eût été tout naturel que l'Empereur s'adressât aux H 6, puisque c'était leur groupe qui provoquait le changement de régime. Mais aux premières ouvertures qui leur avaient été faites, ils s'étaient dérobés. Ils donnaient pour motif de leur refus que, tant que les réformes n'auraient pas été consacrées par un sénatus-consulte, leur devoir était de se tenir sur la défensive et de rester dans la plus grande réserve. Mais la vraie raison, c'est que s'ils acceptaient des portefeuilles, ils perdraient leurs sièges de députés, et qu'ils n'étaient pas sûrs de leur réélection. L'article 44 de la Constitution, qui disait que les ministres ne pouvaient être membres du Corps législatif, n'était point encore efiacé, et jusque-là ils jugeaient qu'il était prudent de s'abstçnir.

Le ministère ne pouvait être qu'un cabinet de transition. Où en trouver les éléments? La nécessité d'avoir quelqu'un qui prît la défense des cinquantecinq élections non validées imposait le maintien de M. Forcade La Roquette au ministère de Tintérieur; il avait présidé aux élections générales ; sa retraite aurait entraîné la dissolution, et c'était là une extré- JBÛ^k laquelle il fallait échs^pper à tout prix. Mais se

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rencontrerait-il des hommes qui auraient assez d'abnégation pour accepter une situation qui serait purement provisoire et qui ne procurerait ni honneur ni profit? Il était indispensable d'ailleurs que les nouveaux ministres eussent des tendances libérales assez accentuées pour offrir des gages au groupe des 116. Après bien des essais et des tentatives, on s'arrêta à la combinaison suivante : le mpistère d'État était supprimé; il n'avait, en effet, plus de raison d'être dans le système qui venait d'être adopté; tout espoir de retour était enlevé à M. Rouher, ce qui donnait satisfaction au parti libéral constitutionnel. On conservait quatre ministres : MM. Forcade La Roquette, Magne, Niel, Rigault de Genouilly et Gressier. On en nommait cinq nouveaux : MM. Duvergier, de La Tour d'Auvergne, Alfred le Roux, Bourbeau et Chasseloup- Laubat.

La question importante était de savoir quel accueil les 116 feraient au nouveau cabinet. Quoiqu'ils eussent approuvé la prorogation indéfinie du Corps législatif, ils s'attendaient à voir le nouveau ministère revenir sur cette mesure ; d'après le bruit qui avait couru, ils croyaient que la Chambre serait réunie pour le 22 juillet. Aussi avaient-ils été convoqués pour discuter sur la conduite à tenir. Le 21 , le ministère avait été d'avis de maintenir la prorogation. Mais il était trop tard pour décommander la réunion ; elle eut lieu, comme les précédentes, dans un des bureaux de la Chambre. Il n'y avait de présents que quaranteneuf signataires de l'interpellation

M. deTalhouët, qui présidait, exprima l'idée que les membres de la réunion devaient constater, avawt.d^'?^^

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séparer, qu'ils restaient d'accord pour poursiÛTre la réalisation des libertés et des réformes qa*ils ayaient réclanK^'es. MM. Haentjens, Vendre et Latour-Dumoulin '*ssayèrent d'engager la discussion sur des questions spéciales. Mais M. Emile OlliYÎer fit observer qu'on n'était pas réuni pour aborder de pareils sujets : « Nous ne sommes pas, dit-il en substance, une » assemblée régulière ayant des votes à exprimer et » des résolutions à prendre. Nous ne sommes que » des amis qui, ayant de se séparer, ont voulu se » revoir et se serrer la main en s'assurant qu'ils sont )» toujours d'accord. Quant au nouveau cabinet, la » seule conduite à suivre, c'est de ne pas le contrarier. » Il est impossible de se prononcer sur sa valeur et n sur son mérite, puisqu'il n'a encore rien fait. On le » jugera à l'œuvre; mais, en attendant, il ne faut lui n susciter aucun embarras. »

Ce langage obtint l'approbation générale. Néanmoins on jugea utile à(^ ne pas se séparer sans avoir pris une r<^8olution. On adopta l'ordre du jour suivant qui avait été rédigé par M. Segris : « Les auteurs de » l'interpellation déclarent qu'ils persistent dans les n principes qui leur ont inspiré cet acte, et qu'ils con- » tinueront à les soutenir en toute occasion. »

La Gauche, elle aussi, tint une réunion. Il s'agissait de statuer sur les trois propositions suivantes : 1* Kallait-il persister dans le silence qu'on avait gardé jusque-là? 2" ou bien émettre un programme accentué; 3** ou enfin protester « contre les actes du gouveme- » ment personnel congédiant le Corps législatif d'une )» façon aussi brusque qu'insolite » ? M. Thiers s'arrangea de façon à ce qu'aucune résolution ne fût prise.

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na lecture d'un long projet 4^ manifeste qiii t Tassentiment de personne; il s'opposa à la ion d'une note collective et impersonnelle propar M: Grévy , et jeta un tel trouble dans la disi que la Gauche se sépara sans avoir rien conclu, ait en cela les intérêts des 116 dont les efforts t toutes ses sympathies.

Hait faire M. Rouher? C'était là une question qui

ses amis encore plus que ses adversaires, uher avait tenu depuis six ans une si grande lans l'Etat que sa disparition laissait un vide se. On se demandait s'il se condamnerait à la e et s'il considérerait son rôle terminé, personnages politiques qui lui étaient dévoués seillaient de se faire nommer député, et de se

à la tête du parti conservateur. « Dans le ne nouveau qui va être inauguré, disaientr-ils,

n'avez pas d'autre choix; toute la vie politique i;re concentrée dans la Chambre ; la majorité a in d'un chef; vous seul pouvez l'être; vous seul

qualité, talent et pouvoir, pour faire préir le principe d'autorité dont vous avez été le tant défenseur et rallier les forces qui tendent à irpiller; vous serez dans la Chambre un obstaaux folles entreprises; vous nous défendrez re les excès et les abus de la liberté. »

rôle de chef de la Droite souriait au fond à uher, et, s'il n'avait écouté que ses désirs, il suivi les conseils de ses amis. Mais il se vit de céder à des convenances domestiques, et, au iUer s'asseoir sur les bancs de la Chambre, il a le fauteuil de la présidence du Sénat.

Les adversaires de rancien ministre d'État se '. vrèrent à des quolibets sur (îe qu'ils appelaient « i » enterrement de première classe »; de leur côté, s amis politiques se montrèrent consternés, et j'entem l'un de ces derniers s'oublier jusqu'à dire à M"* Well de La Valette, la charmante fille de M. Rouhe « Votre père a commis là une faute irréparable. » fallait aviser au plus pressé ; c'était de prendre » direction de la Droite qui se débande et qui marc » à l'aventure. Quand il n'y aura plus de majori » il n'y aura plus de gouvernement. Nous aurons te » le cou coupé, et ce sera bien fait. »

Pendant' que le Sénat, réuni depuis le 2 août, livrait à Texamen du projet de sénatus-consulte de tiné à donner aux réformes leur consécration consti tionnelle, il se passait un événement de la plus hai gravité. L'Empereur était tombé malade et, pendî plusieurs semaines, il se trouva dans Timpossibil absolue de se livrer à aucune espèce de travail. Il r tait confiné dans sa chambre, ne recevant personi et n'entrant pas même en rapport avec les officii attachés à son service.

On essaya vainement de faire prendre au public change sur Timportance et sur le caractère de maladie du souverain. Personne ne voulut jam. croire que de simples douleurs rhumatismales néc< sitassent la présence de quatre médecins. Chaq jour en effet, les docteurs Nélaton, Fauvel et Corvisî auxquels avait dû se joindre le docteur Ricord, réunissaient autour du lit de l'auguste malade. Il eut une longue cme \sewd^.wt lao^uolle les visites multiplièrent. \]ue io\^ m^mv^ V. ^q^Kan^x ^^>3:î^^

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lige de passer la nuit au Château. Il fut question un )ment d'appeler le docteur Chelins, médecin spéciate allemand.

Le docteur Caudmont, Télève favori du célèbre nale, avait fait offrir ses services; mais on les ait déclinés, parce qu'on les jugeait en ce moment itiles.et aussi parce qu'on attribuait à cet habile iticien des opinions républicames. Le docteur udmont, qui était mon ancien condisciple, m'avait

en confidence que les récits des journaux officieux lient purement fantaisistes. Tous les symptômes qui îompagnaient la maladie de l'Empereur indiquaient, vaut lui, des accidents graves du côté de la vessie ; l'osait affirmer qu'il y avait un calcul, mais il dérait qu'il n'en serait pas étonné. Un médecin de on, dans une dissertation rendue publique,. arrivait les conclusions analogues ; il croyait que la maladie

l'Empereur était un catharre vésical.

La présence du docteur Ricord indiquait d'ailleurs el était le siège de la maladie. On n'appelait, en ?t, l'éminent praticien que lorsqu'il y avait des Idages délicats à opérer. La nouvelle de ces opérons souvent répétées s'était répandue dans le blic, et, malgré les affirmations du Journal officiel, les menaces d'enquête dirigées contre les auteurs prétendus faux bruits, les douleurs rhumatismales lient passées à l'état de fables.

Les accidents subsistant et même allant en s'agavant chaque jour, une consultation eut lieu, comme

sait, le !«'• juillet 1870, c'est-à-dire peu de jours ant la déclaration de guerre. Le texte de cette nsultation qui fut tenu secret par des rai^oii^ o^'è

3H6 histoire Dfc DOUZE AKS

nous aurons à examiner un jour et qui fut réyé! seulement après la mort de Napoléon m» a prou qu en 1869 le public ne s'était pas trompé dans conjectures. Cette consultation est devenue un vé table document historique, servant à expliquer défaillances cérébrales de l'Empereur dans les dernières années de sou règne.

Les lignes suivantes ne laissent place à aucun doai « Depuis le mois d'août 1869, où il y a eu des accidei >» aigus et graves dans les organes uriuaires, lesuri » ont coastamment contenu* une certaine quantité » |)us, évalué au minimum à 1/40, et pendant la » riode aiguë, à 1/4 et à 1/3 de la totalité des urim » Très souv(*nt aussi, il y a eu de la dysurie, de » lenteur très marquée pour uriner le matin, d'au » fois des interruptions du jet du liquide, et par » meilts, il y a eu des difficultés telles qu'il a £ » recourir à la sonde; c'est ce qui est arrivé à'Vich;

» il y a trois ans, ef au mois d'août 1869. »

La consultation de 1870 doima raison du reste ai médecins qui, comme le docteur Caudmont, avai' pronostiqué la présence d'mi pyélocystite calculaire. est impossible, d'après le développement qu'avait déj pris cette pierre au mois de juillet 1870, qu'elle ail échappé aux investigations de la sonde en 1869. M;i silence, gardé, dès 1869, sur la cause véritable d^; la maladie de l'Empereur, est resté inexplicable. Sans être aussi grave qu'au moment de la décla tion de guerre, la situation exigeait qu'une main fer prît la direction des affaires publiques. Dans ce transformation que subissait l'Empire, il fallait uues-j prit résolu pour adapter les réformes aux véritablesr

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soins du pays. En ces sortes de matières, il n'est bon d'être obligé de s'y reprendre à deux fois, et B refaire, à quelques mois d'intervalle, le travail îiujours 'périlleux d'une révision constitutionnelle, raffection douloureuse, à laquelle il était en proie, Énpêcha l'Empereur de suivre avec attention les ^bats auxquels donnait lieu le nouveau sénatus- Dnsulte. S'il avait été en complète possession de sa lucidité d'esprit, il se fût aperçu qu'au fur et à meure que la discussion avançait, les incohérences des cuvelles réformes éclataient à tous les regards, et ti' avant même d'être votées, les modifications constiationnelles ne répondaient déjà plus aux vœux de opinion publique. La maladie de l'Empereur l'a em- • êché de faire, dès le mois de septembre 1869, ce ne la force des choses l'a amené à faire en mai 1870.

Et je n'avance pas là une chose en l'air. A la fin .e juillet. Napoléon III avait assisté en conseil à la iscussion du projet de sénatus-consulte, et toutes les Dis qu'il s'agissait de dispositions diminuant ses préogatives , non seulement il donnait son acquiescement, mais il se montrait disposé à aller plus loin ue ses ministres. Sous ce rapport, le sénatusonsulte allait bien au-delà du message ; pour ne citer u'un exemple, il accordait au Corps législatif l'iniiative des lois concurremment avec l'Empereur.

Mais livrés en quelque sorte à eux-mêmes, pendant ue l'Empereur gisait sur son lit de douleur, les coneillers de la couronne se plurent à rapetisser un dé- >at qu'il fallait au contraire élargir,

D'abord il y eut de grandes compétitions pour savoir à qui serait confié le rapport.

D'après une tradition constante, ce travail aurai dû incomber à M. Rouher en sa qualité de présidenl du Sénat; jamais, en effet, on n'avait disputé cette brillante besogne à M. Troplong. Mais c'aurait été faire à M. Rouher une situation fausse que de le forcer à devenir devant le Sénat l'interprète du parti libéral constitutiomiel qui venait de le renverser.

L'ex-ministre d'Etat l'avait compris et il avait songé à passer la plume à M. le procureur général Delangle. Il avait eu avec cet éminent magistrat de longs entretiens sur la matière. Le bruit avait couru que M. Delangle ne s'était point contenté de simples conversations, mais qu'il avait pris des notes sous la dictée de M. Rouher, avant même que le Sénat eût été saisi régulièrement du sénatus-consulte et à plus forte raison avant qu'il eût élu une commission pou! l'examiner. Ces démarches prématurées de M. Delangle furent considérées comme des causes de sus picion légitime. Quand la commission du Sénat l'eût désigné comme rapporteur, il s'éleva un tel tolk, que l'honorable procureur général se vit obligé de donner sa démission. Il fut remplacé par M. le premier ^président Devienne.

On ne peut pas dire que le Sénat eût accueilli les nouvelles réformes avec un grand enthousiasme. Le motif de sa mauvaise humeur ne venait pas de ce que ces nouvelles réformes avaient un caractère libéral, mais bien de ce qu'elles étaient présentées par l'Empereur. M. le baron Haussmann s'était rendu l'écho des sentiments secrets de ses collègues, quand iJ avait dit dans soiv bwveau : <.< Je souhaite que Tère » des sénatus-coTv^xxUe ^^ ietm^ ^M^\i%^>X^,^\.'^^^

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» tout des sénatus-consulte fournis d'avance par des » messages impériaux. »

La discussion publique ne fut néanmoins marquée par aucun incident grave. Le prince Napoléony fit un des plus brillants et des plus solides discours qu'il ait jamais prononcés. Il se déclara hautement pour la transformation de l'Empire autoritaire en Empire libéral, et, tout en acceptant le sénatus-consulte, il formula des réserves sur les lacunes nombreuses qu'il croyait y remarquer. Les réformes lui paraissaient appeler un complément nécessaire, et ce complément, il espérait qu'on l'obtiendrait avant peu.

Le prince Napoléon, depuis le désaveu brutal dont avait été l'objet, en août 1865, son discours d'Ajaccio, se tenait complètement à l'écart. On avait voulu mêler son nom aux démarches qui avaient été faites auprès de l'Empereur pour le convertir aux réformes ; on avait même signalé sa présence dans les conseils. Il avait fait envoyer aux journaux par M. Hubaine, son secrétaire, une noie pour déclarer que ces faits étaient erronés et que, « depuis quatre ans, le prince » n'avait plus eu à prendre aucune part aux délibé- »' rations des conseils du gouvernement. » (22 juillet 1869.)

Cette rentrée éclatante, après une pareille déclaration, déconcerta le monde politique. Les adversaires du prince Napoléon en prirent texte pour calomnier ses intentions. Comme la maladie de l'Empereur avait pris un caractère de gravité qu'il était difficile de dissimuler, on faisait courir par dessous mains le bruit que le prince visait à la Régence, et même à quelque chose de plus. La conduite du prince Napoléon était

*Wt) HISTOIRK Dt DOIZE ANS

cependant toute naturelle: il avait trouTé que le sénatus-consulte <^tait la mise en pratique des idées qu'il avait ^^mises dans son discours d'Ajaccio; il jugeait que, du moment qu'on lui donnait satisfaction sur tons les points, il n'avait plus de raison de rester dans sa retraite, et il avait profité de l'occasion pour se mêler de nouveau à la politique active.

Quand il s'agit de procéder au vote sur le sénatusconsulte, il ne se trouva dans le Sénat que 3 voix opposantes et 9 abstentions. Gomme je me réjouissais l de co r('»sultat devant M. Leverrier : c N'allez pas » croire, me dit l'illustre savant, à la conversion de » mes collègues aux idées libérales. L'Empereur, » s' apercevant qu'il fait fausse route, viendrait leur » demander de revenir à la constitution de 1852 et à » la politique du lendemain du coup d'Etat, qu'il les » trouverait tout aussi zélés et peut-être même dan vantage. » On ne pouvait pas exprimer en termes plus cruels l'insuffisance der ce rouage constitutionnel. C'était donner raison aux sénateurs qui, comme mon ami, M. Bonjean, avaient réclamé la transformation complète du Sénat.

Deux ou trois jours après le vote du sénatus-consulte, j'allai voir M. le marquis de La Valette dans un petit hôtel de la rue d'Astorg, où il avait pris domicile en attendant que Thôtel de l'ambassade à Londres fût prêt pour le recevoir. J'aimais à causer avec cet homme d'État qui avait pour principe d'apporter do la bonne humeur dans la politique, et qui n'avait jamais de parti pris sur rien. Il était le seul qui, dans la crise, eût montré, comme je l'ai dit, du bon sens et de la décision. Je trouvai le marquis dans

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ibinet, fumant son éternel cigare, enveloppé dans )e de chambre mordorée; il était en compagnie . Censier, directeur du personnel au ministère ntérieur.

and j'arrivai , ces deux messieurs paraissaient 3rd sur un point, c'est que la crise, loin d'avoir , était plus aiguë que jamais. Suivant eux, il était ai que le ministère n'était pas né viable, flue le us-consulte avait perdu toute autorité avant même î promulgué, et que la maladie de l'Empereur donné beau jeu à ceux qui mettaient en doute la té de la dynastie. « Il y a, disait M. de La Valette, LS crises qui se superposent en quelque sorte le sur l'autre : crise ministérielle, crise constionnelle, crise dynastique. »

iivris timidement l'avis que le mal provenait de causes : la première, c'est qu'on n'était pas entré franchement dans la voie des réformes. « On a , disais-je, avec la Constitution. On a voulu éviter biscite, et, pour cela, on a rapetissé tant qu'on l'évolution qui s*est faite. Il fallait, à mon sens, îttre carrément en face de la situation, refaire la itution sur de nouvelles bases et soumettre le . l'approbation du peuple. On pouvait retoucher i même occasion la loi de Régence et la faire :» dans le plébiscite. La seconde cause du malaise [ions souffrons, c'est qu'on a ressuscité, par des détournées, la responsabilité ministérielle, et que lureusement, il n'y a pas de ministres. »

« Notre ami met le doigt sur la plaie, dit le mar- Le régime parlementaire a ses exigences. Pour tuer un ministère, il faut un chef; pour grouper

;{9i HISTOIRE DE DOIZE ANS

une majorité, il faut ce qu'on appelle un leader. C'est) ainsi que les choses se passent en Angleterre et ail- j leurs. Qui tiendra tête à l'opposition? Qui aura une autorité suffisante pour réduire à néant les attaques? Il n'y avait qu'un homme qui pût remplir ce rôle; il ne l'a pas compris; il est allé s'enterrer au Sénat. M. Rouher était seul capable de former une majorité en u!i tout compacte. Il est à craindre que les membres de l'ancienne majorité, n'ayant personne pour les rallier, ne finissent par se diviser et par aller presque tous au centre droit. »

— « On aurait, dit M. Censier, encore une belle partie à jouer; ce serait de changer la base des circonscriptions électorales. Si on attribuait un député à chaque arrondissement, on donnerait satisfaction à l'opinion publique, et on aurait la chance d'avoir une Chambre composée uniquement d'hommes de la Droite et d'un petit nombre d'hommes de la gauche; le Tiers- Parti se trouverait écrasé. »

— «Je ne partage pas, dis-je à M. Censier, vos idées sur le résultat, et je ne le désire pas. Mais enfin, il y a là en efi*et une chance à courir. Seulement, pour faire disparaître toutes les équivoques, il conviendrait de i faire précéder les élections d'un plébiscite, proposant * la restauration complète du régime parlementaire. La I crise dynastique se trouverait ainsi conjurée.

— «Coïncidence singulière ! s'écria M. de La Valette, j'ai eu les mêmes idées, et je les ai soumises à l'Empereur, il y a vingt mois, quand j'ai quitté le minis- \ tère de l'Intérieur. » 1

M. de La Valette alla à son secrétaire, l'ouvrit, et en tira un long mèmoVr^ Ôl^wvA. *^ \\ûm% ^<îi«aa. lecture.

l'interpellation des 11« 393

Cette pièce fat pour moi une révélation; elle me présentait l'ex-ministre sous un jour tout nouveau; j'y reconnus tout de suite Tami de M. de Morny, l'ancien parlementaire. Pour l'honneur du marquis, ses héritiers devraient livrer son mémoire à la publicité. Je ne puis ici en donner qu'une analysé incomplète.

M. de La Valette posait en thèse générale que les réformes introduites dans les rapports entre l'Empereur et la Chambre avaient dépassé les bases de la Constitution; .qu'il ne restait rien ou presque rien du plébiscite de 1851, qu'on marchait à grands pas vers la restauration du régime parlementaire, et que, puisqu'il en était ainsi, mieux valait y aller avec netteté et franchise que de s'y laisser traîner à travers les ambiguités de toutes sortes. La Constitution de 18S2 formait un tout complet, dont toutes les parties concordaient entre elles. On y a fait tant de brèches que ce n'est plus qu'un édifice à moitié ruiné et qui ne se soutient plus que par des moyens factices. 11 faut en ramasser les morceaux épars et en faire une construction nouvelle. Que l'Empereur rédige un nouveau plébiscite; qu'il le soumette à l'acceptation du peuple, et le nouveau pacte contracté avec la nation assurera la stabilité et la durée de la dynastie. »

Le marquis me raconta qu'il avait lu lui-même son mémoire à l'Empereur, afin d'être bien sûr qu'il ne serait pas mis au panier. Après cette lecture. Napoléon III le lui avait pris des mains, mais il n'avait jamais pu savoir ce que l'Empereur en pensait.

Cette • communication me rendit tout pensif. Je venais de m'expliquer pourquoi M. de La Valette s'était trouvé si souvent en dissidence avec M. Rouher ;

^i HISTOIRE DE l>OrZE ANS

-j'avais compris r'» gaiement comment il se faisait que certains journaux, placés sous Tinfluence du marquis, avaient demandé qu'on allât jusqu'au bout et qu'on admit la responsabilité ministérielle.

Le mémoire de l'ancien ministre de l'Intérieur avait paru faire une profonde impression sur M. Censier. Il considérait que les mesures qui étaient proposées l n'avaient rien perdu de leur opportunité et qu'à ce moment encore, c'était, suivant une expression qni décidément lui était familière, « une partie à jouer. » Seulement il apportait dans son approbation des idées qui faisaient sourire Je marquis ; il se figurait que le plébiscite nouveau pouvait avoir un caractère réactionnaire. Après les élections qui venaient d'avoir lieu et l'imposante manifestation des 116, il n'y avait pourtant pas à s'y tromper ; il était évident qu'on ne pouvait pas rétrogader.

Dans toute cette conversation, je vis chez M. de La Valette une préoccupation constante, celle de savoir quel serait le personnel gouvernemental, qui remplacerait le ministère mort-né du 18 juillet. M. Censier lui dit qu'on parlait de sa rentrée aux affaires ; il s'en défendit, mais faiblement, et comme un homme qui ne serait pas fâché qu'on le fourrât dans quelque combinaison. En lisant le mémoire qu'il avait communiqué à TEmpereur, il s'interrompait, à chaque instant, pour dire : « Et voilà Thomme qu'on » proclame réactionnaire ! »

Rien ne peint plus fidèlement l'état des esprits, dani^les hautes régions gouvernementales/ que ces 2S£UX d'un homme d'État qui avait, dans les der- .amiées, exercé une grande influence et qui

l/lNTERPKLLATlON DES 116 395

avait pris une part directe aux principaux événements de son temps.

L'interpellation des 116 avait contribué à mettre à nu une situation ; mais elle avait posé un problème qui n'avait reçu qu'une solution incomplète. Un pas restait à faire, et ce pas, c'était celui que M. de La Valette indiquait à la fin de 1867 dans son mémoire à l'Empereur. Ce pas ne sera franchi qu'au 8 mai

Du 17 juillet 4869, date de l'avènement du minisre Forcade de La Roquette, ju-squ'au 2 janvier 1870, ite de la formation du ministère Ollivier, la crise inistérielle a été en quelque sorte en permanence.

ne s'agissait pas d'une de ces crises ordinaires qui '- dénouent habituellement par de simples déplaceents de personnes. L'Empire subissait une transforation complète. Il devenait un gouvernement constutionnel. Il est tout naturel que de grandes réstances se soient manifestées. A tout prendre, elles ont eu de retentissement que dans les hautes régions 1 pouvoir, et si, par en bas, des agitations se sont coduites, elles ont eu peu d'écho dans les masses f'ofondes du suffrage universel ; la crise s'est termine sans trouble. C'est à peine si l'on s'est aperçu lie l'Empire libéral venait de remplacer l'Empire ^toritaire.

Le cabinet, nommé au lendemain de la chute da.

M. Rouher, avait un double rôle à remplir : il devait, d'abord préparer le sénatus-consulte destiné à réaliser les promesses libérales inscrites dans le message du 12 juillet; il avait ensuite à présider à la vérification des élections laissées en souffrance par suite de l'interruption inattendue de la session extraordinaire. Mais il est bien difficile à un ministère d'accepter la mission étroite d'être un cabinet de circonstance. Les collègues de M. Forcade la Roquette s étaient habitués, an bout de très peu de temps, à se considérer comme des ministres définitifs. C'est ce dont je pus me convaincre, dans ime conversation que j'eus avec l'un d'eux, très peu de jours après le vote du sénatus-consulte du 8 î^eptembre :

— « Nous avons, t^ie dit-il, doùné l' amnistie ; nous j> avons rédigé le sénatus-consûlte ; nous avons succédé

à M. Rouher ; n'avofis-nous pas dés lorâ toutes les qualités requises pouf nous présenter avec honneur | devant la Chambre ? '

— « La Chambre, fépondis-jê à mon interlocuteur, a été protégée la veille de votf e nomination ; vous avez confirmé et iflaintenu cette prorogation ; vous 1 allongez la courroie le plus que vous pouvez. Pour- 1 quoi ? Parce que vous sentez que vous n'êtes pas \ l'expression de la majorité nouvelle. Si vous avez i rédigé le séiïàtus-consulte, ce n'est pas vous qui t l'avez provoqué ; si vous avez accordé l'amnistie, ' ce n'est pas vous qui l'avez demandée ; si vous avez I

» succédé à M. Rouher, ce n'est pas vous qui l'avez î » renversé. D'ailleurs, vous êtes entaché d'un vice r y> radical ; à votre tête, figure le ministre qui a fait ^ » les élections de 1869 , et qui, lors de la vérification t

* des pouvoirs, a déjfendu les candidatures oMcielles.

► Vous voyez bien que vous n'êtes et ne pouvez être

► qu'un ministère de transition.

— » Mais ce que vous dites est contraire à toutes » les traditions constitutionnelles. Dii moment que les

• ministres sont responsables, il dépend de la Cïiambre ' seule de se prononcer sur la question de savoir si

un cabinet est ou n'est pas l'expression de ses idées et de ses tendances. La Chambre n'a rien (ïit. Comment peut-on savoir que nous ne la représentons pas ?

— » Sans doute, d'apï'ès les usages parlementaires, un ministère doit être le représentant de l'opinion prédominante de la Chambre. Mais c'est cela même qui vous condamne. Le sénatus-consulte est Tœuvre d'un groupe de députés qui siègent au centre gauche; ce sont eux qui ont amené l'Empereur à leurs idées ; c'est parmi eux que les ministres devraient être choisis. Sinon, le système est faussé, avant même d'avoir été mis en œuvre ».

Le pauvre mmistre, sentant le terrain échapper ous ses pieds, se rabattait sur la nécessité de laisser u ministère qui avait fait les élections le soin de les éfendre. C'était abandonner la question; car du molent qu'il ne s'agissait plus que d'accomplir une beogne du moment, les jours du ministère étaient omptés d'avance.

Il y avait chez M. Forcade de La Roquette l'étoffe- 'un grand orateur; mais il était dépourvu d'une quaté indispensable à un homme d'Etat : il manquait de ang-froid. La moindre contrariété le mettait hors de ai-même, et il lui arrivait alors de lai^^^x noyc ^^"s»

iJO HISTOIRK DE DOIZE ANS

sentiments qu'un homme politique, ayant conscience i ^^ de son rôle, doit dissimuler avec le plus grand soin. Ulta cédait trop facilement à la colère. Le fait suivant i^ dont j'ai été témoin est caractéristique. js

Du jour où l'Empereur était entré dans la voie des réformes libérales, M. Jérôme David avait été préoccupé de savoir si les candidatures officielles seraient con- [^ servées. A la veille des élections de 1869, cette préoccupation avait passé chez lui à l'état d'obsession. D redoutait, dans la Gironde, la conourrence des Pereire, et il cherchait une occasion de leur jeter à la tête les faits de corruption qui avaient signalé les élections de 1863. Il n'avait trouvé rien de mieux que de déposer une interpellation sur la corruption électorale, tandis que la gauche en déposait une autre de son côté.

L'interpellation de M. J. David fit grand bruit à la Chambre. Beaucoup de députés la jugeaient inopportune. Mais M. J. David prétendait que sa démarche avait reçu Tapprobation de M. Rouher, et qu'avant d'agir, il avait, consulté l'Empereur. Après avoir pris à partie en pleine séance M. J. David qui ne sut que répondre, M. Forcadede La Roquette sortit de la salle dans un état d'emportement voisin de la fureur. H aborda un groupe de députés dans la salle des Quatre- Statues: « Il n'y a, s'écria-t-il, ni ordre ni discipline » dans la majorité. Cette interpellation produira des » effets désastreux. Elle va paralyser l'action des » fonctionnaires publics qui n'oseront plus remuer de » peur d'encourir des poursuites. Le gouvernement, à » l'approche des élections, use largement des promes- » ses de toutes sortes. Il va être obligé de se montrer

^3» plus circonspect. C'est un appui de moins pour les ^ candidatures officielles. Je ne resterai pas au minis- '>> tère de l'Intérieur dans de pareilles conditions. On >:> abuse du nom de l'Empereur. Je poserai nette- ^ ment la question de portefeuille ».

Cette sortie, faite en présence de députés n'appar- ^nant pas tous à la majorité et dans une sallo ouverte à toutes les indiscrétions, montre combien jeu M. Forcade de La Roquette savait résister à son premier mouvement. Sans doute, l'interpellation do 21. J. David était un embarras pour l'administration; mais ce n'était pas au ministre de l'Intérieur à étaler devant tout le monde les misères du gouvernement dont il faisait partie.

C'est à cette impressionnabilité maladive qu'il faut attribuer la passion avec laquelle M. Forcade de La Roquette avait combattu au Sénat, pendant la discussion du sénatus-consulte, les critiques et les théories du prince Napoléon. Il lui était échappé un mot des plus malheureux: « Je ne serai jamais, s'était-il écrié, le » ministre de cette politique. » C'étaitce qu'on appelle brûler ses vaisseaux. Il suffisait de regarder autour do soi pour voir que la politique du prince Napoléon était la politique de tous les esprits libéraux. En se déclarant contre elle, M. Forcade de La Roquette cassait le cou à sa fortune ; car il se disait publiquement que l'Empereur avait donné son approbation la plus complète aux doctrines de son cousin.

L'Empereur tenait beaucoup à conserver M. Forcade de La Roquette. Aussi passait-il volontiers condamnation sur ses défauts dont il se rendait parfaitement compte. Le ministre de l'Intériewt ^^sf^iX» \sûfe

qualité que Napoléon III prisait beaucoup, il partageait toutes les idées libérales du souvôrain en matière économique. Le traité de commerce avec l'Angleterre clef de voûte du système inauguré en 4860, allait ar- j river à expiration; déjà une campagne protectionniste I était engagée pour en empêcher le renouvellemeut : I les grands centres industriels s'agitaient; les nomina- 1 tiens au Conseil supérieur du commerce, de l'agriculture et de l'industrie devenaient de véritables questions politiques. L'Empereur se souvenait de la façon brillante avec laquelle M. Forcade de La Eoquette av^it défendu les traités ie commerce contre les attaques passionnées des protectionnistes du Corps législatif. Au moment où la lutte était la plus vive, Napoléon III tenait à conserver un ministre qui antrait si bien dans ses vues et qui traduisait si exactement ses idées. Aussi n*abandonaa-t-il le ministre de l'Intérieur que lorsqu'il lui fut démontré que son maintien dans le cabinet rendait toute coinbinaison nouvelle impossible.

Il y eut une sorte d'accalmie pendant la maladie de l'Empereur. Devant le péril que courait Le chef de l'Etat, on m songeait guère à se disputer les porte- j feuilles. Mais aussitôt qu'un mieux se fut manifesté, la crise recommença, et le ministère du 17 juillet qui se croyait de plus en plus définitif^ vit cb;^^e iour remettre en question son existence.

Le premier nom qui fut mis en ayant pour la for- à mation d'un nouveau cabinet fut celui de M. Magne. | On opposait au langage imprudent, tenu par M. For- ;,j pade de Jja Roquette à la tribune du Sénat, le discours j ^. si sage et si îftesurè, ^TOTvQ\ve.fe \^\^^^fe\si'i\s^ mi- L

nistre des finances. Dans la discussion du sénatusconsulte, M. Forcade de La Roquette s'était posé un ministre de combat. Or, c'était surtout d'un cabinet d'apaisement qu'on avait besoin. L'interruption subite de la session extraordinaire avait fourni aux partis hostiles un prétexte pour commencer une campagne d'agitation. M. de Kératry avait lancé son fameux appel à une manifestation pour le 20 octobre ; suivant lui, la convocation des Chambres ne devait pas dépasser cette date ; si on la renvoyait à ime époque plus éloignée, la Constitution était violée, et les députés avaient le droit de protester, en venant prendre possession de leurs sièges sans attendre une invitation officielle. C'était une thèse insoutenable, et ceux qui y avaient adhéré d'abord l'ont reconnu depuis. Mais on prenait au sérieux la manifestation du 26 octobre. Une convocation des Chambres à bref délai semblait le moyen de l'écarter. Comme M, Magne s'était prononcé en ce sens, en diverses circonstances, on trouvait tout naturel qu'il fût appelé pour constituer le premier ministère constitutionnel.

M. Forcade de La Roquette déjoua la combinaison en faisant fixer la convocation des Chambres pour le 29 Novembre, Il avait remarqué que ce qui causait 1*5 plus d'irritation, c'était la prorogation indéfinie inscrite dans le décret du 12 juillet, En indiquant une date ni trop rapprochée ni trop éloignée, le gouvernement enlevait aux partis hostiles une partie de leurs griefs, en même temps qu'il écartait le reproche d'avoir cédé à leurs injonctions. La tactique réussit ; car les députés de la gauche protestèrent publiquement les \\m après les patres contre Vii/ii^ diSu^ ^esvsii^

nifestation pour le 26 octobre. M. de Kératry lui-même fut obligea de faire comme ses collègues et de mettre bas les armes. ïl resta bien quelques traînards, comme Bancel, Gambetta et le vieux Raspail ; mais ils ne tardèrent pas à avoir honte de leur isolement et à décommander à leur tour la manifestation.

Entre temps, il avait été un moment question du retour de M. Rouher au ministère. L'ex-ministre d'État avait blâmé ouvertement le choix de la date du 29 novembre pour la convocation des Chambres ; il déclarait hautement que, s'il avait été appelé à formuler un avis, il aurait conseillé la date du 8 novembre, qui avait, suivant lui, le double avantage de sauvegarder la dignité du gouvernement vis-à-vis des députés trop impatients et de rendre impossible toute manifestation par suite de la proximité de cette date avec celle du 26 octobre.

C'étaient là de misérables arguties. C'est pourtant sur cette pointe d'aiguille que, pendant quinze jours, on se mit à construire un édificQ ministériel qui devait reposer sur les vastes épaules de M. Rouher. Il y avait eu quelques troubles à Belleville à la suite d'une réunion publique. La Gauche, tout en abandonnant la manifestation du 26 octobre, paraissait décidée à prendre vivement à partie le gouvernement pour le retard apporté à la convocation des Chambres ; elle ne parlait rien moins que d'une mise en accusation. Il devait y avoir, dans le courant de novembre, des élections à Paris, et les irréconciliables semblaient devoir être dépassés. Les hommes de résistance en concluaient quïL était \ifeç,<b%^^Yc^ ^^ ^<^x\atitaer un ministère énergiclue, ttè^ ôl^;>îwx^ axsa. ^^Iwo^^'^.'ss.m

I on >

en ùiême temps très décidé à réprimer toutes les tentatives de désordre.

On accusait M. de La Valette, revenu de Londres depuis quelques jours, de s'être fait l'âme de la combinaison Rouher. M. de La Valette, malgré toutes les protestations contraires, n'avait quitté le pouvoir qu a contre-cœur. Il était, comme M. de Morny, un parlementaire déguisé en autoritaire, et il regrettait, au moment où le régime constitutionnel reprenait faveur et lui permettait de déployer ses qualités d'homme d'État, d'être relégué dans une ambassade, brillante sans doute, mais où il n'y avait absolument rien à faire, l'Angleterre s 'étant, depuis de longues années, complètement désintéressée des questions continentaies.

Quoi qu'il en soit, X^^Puhlic lança tout à coup dans la circulation, sous le titre de Papi&rs perdus, un programme de réformes. Le journal prétendait que c'était des notes au crayon trouvées dans un wagon de chemin de fer et il posait mystérieusement cette question : De quel portefeuille sont tombées ces notes ? Le procédé était enfantin ; tout le monde savait que le rédacteur en chef du Public, M. DréoUe, était en rapport constant avec M. Rouher. On voulait évidemment faire croire que M. Rouher était l'auteur de ce programme où des réformes puériles étaient accolées à des projets d'un radicalisme exagéré. Mais la mèche fut éventée tout de suite, et le pétard allumé par M. DréoUe fit long feu.

En même temps qu'on publiait ce pseudo-manifeste, on convoquait les membres de la majorité à la bibliothèque du Corps législatif. Il s'agissait de constituer

iû(> HISiTOIftE DE Douze 4KS

Wft groupe ^ssez puissant pour appuyer la formation d'un ministère de Droite. La convocation était faite, au nom do M. Mathieu, député de la Corràze. Depuis éx ans qu'il <^tajt à la Çbfunbre, n^algré l'appui ostensible que lui prétait M. Rouher, M. Mathieu n'avait pu rc^ussir à s'y faire une situation. On lui reconnaissait de Tosprit et du savoir, mais on lui fiéniait les qualités qui constituent Thomme politique. On trouvait qu'il q,vait trop d'esprit d'intrigue et pas assea d'idées pour devenir un chef do parti ; il était resté, malgré d'honorables efforts, un honime de coterie, Comme il était facile de le prévoir, la réunion qu'il ayftll provoquée échoua complètement. Quinze mejubresau plus avaient répondu à l'appel, et, après une heure de discussion, on s'était séparé sans rien pqnplurp,

I^es aipi^ de M, Bouher n'avaient donc pas réussi à f^ire prendrp leur combinaiso^x au sérieux. Ils attribû^ioqtleur déconvenue à M. Schneider qui se plaisait, disaient^ils, à détruire dans l'esprit de l'Empereur ce qui restait (Ip l'ancienne influence de l'ex-ministre d'État, et ils avaient résolu de prendre une revanche éclatante, en empêchant M. Schneider d'être nommé président de la Chambre. Jl si'agiisait de trouver un nom asse? retentissant pour r^Uiep la majorité ^t la détacher du député du Creuset. Jô reçus un inatin la visite d'un de mes anciens collègue» qui n^'apprit qu'on songeait à faire de M. QUivier un eandidat àla présidence et qui venait me prier de le t4t€^ sur cette éventualité. M- do La Valette m'avait parlé 4 diverses Reprises, de l'utilité qu'il y await à 'opérey un rapprQclienient (

LE MINISTERE Ï^V 3 ^ANVIfR 1»70 4lP7

teijips, il avait insisté davantage et il croyait le mo» ment favorable. Je pa partageais par la confiance du marquis sur Tissiae 4'<uie démarche faite en co sens, Aussi, avant de m'^d^esiier à M, OUivier, j'^lai voir UU de nos amis communs, qui était fort au courant de ses projets et de ses tendances. Aux premiers vfkots, je vis tout de suite que je faisais fausse routa : la proposition était bien tentante ; être pommé pur la Chambre, ce n'était pas la même chose qu'être nommé par le gouvernement, mais M. OlUvier avait un bieu autre rôle à remplir que de diriger les débats du Corps législatif. Je me le tins pour dit, et je n'allai pas plus avanfe Bien m'en prit, car, j'appris plus tard <iU0 M. Ollivier était le plus chaud partisan de la réélection de M. Schneider à la Présidenoe.

C'est au commencement du moisi d'octobre que remontent les premiers pourparlers pour la formation d'un cabinet dans lequel M. ûllivier occuperait la première place. Afin de faciliter la transition, on avait uoiumé M, Ollivier président du conseil général du Var, et en cette qualité, il avait reçu Tlmpératrice se rendant en Corse pour le centenaire de Napoléon l®^ Pans une excursion à Vittel, dans les Vosges, il avait prononcé iin discourti dans lequel il indiquait nettement quelle serait à Tavenir sa ligne de conduite ; il y avait fait l'éloge de M. Buffet, ce qui prouvait qu'il chercherait surtout son point d'appui dans le centre gauche. On a publié, dans le recueil de^ Pièceg saisies a\4(v Tuilerie», un certain nombre de lettres échangées entre M» Duvernois et M. Ollivier qui indiquent dans quel sens les pourparlers étaient engagés. Dès sa première lettre, M. Ollivier explique à quelles conditions

il peut accepter le pouvoir. , Il repousse toute union avec M. Rouher dans im même ministère : « Ce serait, » dit-il un désastre pour tous les deux. » Il ne veut pas daiiantage d'une annexion au ministère Forcade : a II semblerait, observe-t-il, que je trahis mes amis » et que j'adhère à l'origine extra-parlementaire du » ministère. » Puis il ajoute : « Si l'Empereur croit » devoir m'employer, qu'il le fasse en tirant de moi » le plus de profit possible ; qu'il me charge par une » note au Moniteur de former un ministère. Voilà qui » frappera les esprits et sera efficace. Il faudrait que /) je fusse autorisé à dissoudre la Chambre, si elle ne » me suivait pas. »

M. Ollivier ne paraissait pas du reste 'aussi pressé que les officieux qui s'entremettaient auprès de lui pour arriver à une solution : « Le mieux, disait-il dans une » lettre du 5 octobre, serait de laisser le ministère » tel qu'il est jusqu'à la réunion de la Chambre ; je » lui viendrai en aide contre les irréconciliables; les » groupes et les partis s'organiseront ; en ce qui me » concerne, je serai amené à rompre avec la partie » pointue du Tiers-Parti, ce qui me donnera plus de » liberté dans mes allures. Alors naturellement une » multitude de combinaisons s'ofiriront, et je me prê- » terai très volontiers à faciliter celle qui aura le » plus de chances. »

Dans ces passages de sa correspondance, M. OUivier a tracé nettement le plan de conduite que nous allons lui voir suivre. Les pourparlers continuèrent ; mais, comme on Ta dit plus tard, il s'agissait bien moins en ce moment de constituer un ministère que de se livrer à une étuàe aç^toiouôÀfô Ôl^ \^ Qjfv^^N^^^îÇk. ^«èîsisr

térielle. Toutes ces allées et venues qui eurent lieu pendant les mois d'octobre et de novembre et auxquelles M. Ollivier prit une part très active, n'eurent pas d'autre objectif. L'Empereur paraissait buté à une idée qui • était de tout point inacceptable ; il voulait, suivant une expression très juste, amener M. Ollivier aux anciens ministres, au lieu de prendre des anciens ministres dans un ministère que celui-ci serait chargé de former. « Ce serait, disait M. Ollivier, une preuve » de faiblesse ou de basse ambition. » De son côté, M. Ollivier insistait sur la nécessité de n'entrer au pouvoir qu'après l'ouverture des Chambres, et, par conséquent, après la formation d'une majorité.

Toutes les lettres qui remplissent le neuvième fascicule des Papiers et correspondance de la famille impériale sont instructives, en ce qu'elles montrent à quelles misérables questions de personnes se ramènent les grands événements qui marquent dans la vie d'un peuple. Un moment M. Ollivier fut sur le point, de céder et de devancer l'heure qu'il s'était fixée à luimême, n se rendit bientôt compte qu'il était eil présence d'hésitations dont les événements seuls pouvaient avoir raison. Les négociations furent suspendues.

Il y avait du reste entre M. Ollivier et M. Cl. Duvemois un malentendu qui n'avait fait que s'élargir. M. Cl. Duvernois écrivait à l'Empereur à la date du 14 novembre : « L'heure n'est pas loin où Votre Ma- » jesté va recueillir le fruit dé son admirable patience. . . » L'avènement d'un nouveau cabinet, l'affirmation » nette de la politique de résistance par un homme » qu'on ne pourra pas accuser.de vouloir la réa.ctiavîL^

» feront bion vite le reste. » Ce n'était point de cette façon que M. OUivior entendait les choses; ilneToulait être à aucun degré un ministre de combat. Il s en était expliqué très catégoriquement : « Plus que jamais, » écrivait-il le 10 novembre, je considère comme im- » posîiible que j'entre dans une voie de répression à I» l'égard de la presse. Moi, libéral, je poursuivrais, « alors que les réactionnaires n'ont pas poursuivi! » Cela me coulerait du coup et pour toujours! >

Sur d'autres questions tout aussi délicates, r^mpereur et M. OUivier étaient loin de s'entendre. Ainsi Napoléon III avait paru froissé de la demande, formulée par M. OUivier, d'une lettre insérée au Jowml ojficiel et le chargeant de constituer un cabinet. Napoléon III éprouvait la plus grande difficulté à se plier aux exigences du nouveau régime et cela lui avait p^rn un abandon de ses prérogatives, plus que cela, un acte de défiance. M* Duvernois eut beaucoup de peine à faire revenir l'Empereur sur sa première impression : (i La note du Moniteur^ dit-il, n'était pas du tout dans ) la pensée d'OUivier une précautioji contre l'Empe- » reur ou un- moyen d'amoindrir le rôle de Votre Ma- > jesté. OUivier est comme moi sur ce point de l'école ') de M. Guizot. Il n'admet pas du tout que TEmpe- » reur doive avoir un rôle effacé, ni que le trône soit » un fauteuil vide. » Il n'était pas sûr qu'OUivier entendit les choses de cette façon ; dans tous les ca9, ce n'était point ainsi que les interprétaient les hommes politiques qui aspiraient à devenir ses coUaborateurs; ils comptaient bien transformer le gouyernement impérial en simple monarchie constitutionnelle,

Il était évident que l'EmpereuFi aprôfi avoir souscrit

au sénatus-consulte du 8 septembre 1869, n'avait pas pris son parti des conséquences inévitables de ce grand acte. « Il flottait, comme le disait un journaliste » qui le connaissait bien, entre le gouvernement » personnel et le gouvernement constitutionnel qu'il j) voudrait allier et concilier. Il voudrait qu'il fût » posôible d'adopterTun sans être contraint d'abandon- » ner l'autre. Il est ainsi retenu et poussé en deux sens » contraires. » Ce n'est pa,s dans son entourage que Napoléon III eût pu trouver un homme qui lui indiquât une ligne de conduite ferme et décidée ; on tenait à honneur d'imiter le souverain; le voyant indécis, chacun se montrait plus indécis que lui. Les gens de l'intimité disaient : « On arrive eiicore à sa raison ; » on n'arrive plus à sa volonté, »

Cependant les mouvements qui se produisaient montraient qu'il était nécessaire de sortir au plus vite du provisoire. Depuis qu'elle s'était opposée à la manifestation du 26 octobre, la Gauche avait perdu une grande partie de son prestige. Les irréconciliables ^ux-mêmes étaient considérés comme des tièdes. Ils avaient vu se dresser en face d'eux l'ardente phalange des inassermentés. Il se produisait dans les masses une ébullition de mauvais augure. La bourgeoisie, boudeuse et mécontente, laissait faire et refusait son concours. Une sorte d'affaissement se manifestait dans les régions du pouvoir, c C'est la République » que vient de voter le peuple de Paris, » avait dit un homme d'Etat, en apprenant le résultat des élections du 22 novembre et la nomination de Kochefort. En nommant Tinsulteur de l'Empire, Paris n'obéissait pas à une pensée de bouleversement; mais il était

iîi HISTOIRE UE DOUZE A5S

certain que son choix était plos qu'un avertissement. C'était une menace.

On se rappelle la dépêche que TEmpereur adressa à rimpératrice qui était alors au Caire : c Je-n ai qae » ce soir le résultat des élections ; mais personne n'y » attache aucune importance ; que ce soit Pierre ou ■■' Paul y les candidats sont tous mauvais. » C'était là le langage d'ua bon mari qui ne veut pas faire partager ses inquiétudes à sa femme. Au fond^ l'Empereur avait ressenti une irritation profonde. Quoi! un tel vote y après les énormes concessions qu'il venait de faire 1 L'outrage à la place de la gratitude sur laquelle un souverain libéral a le droit de compter! Aassi toutes les tentatives pour constituer un cabinet nouveau furent-elles indéfiniment ajournées.

La session allait s'ouvrir. La chose la plus pressante, cVîtait de constituer une majorité. Au moment où io gouvernement s'était décidé • à abdiquer entre les mains de la majorité, il se trouvait en eflfet qu'il n'y avait plus de majorité. Les 116 constituaient sans doute un groupe puissant; mais ils ne pouvaient avoir la prétention d'être un groupe dirigeant. Il leur fallait pour cela s'adjoindre certains éléments propres à leur assurer la confiance du pays. M. Schneider avait compris depuis longtemps cette nécessité. Dès le mois d'octobre, il me disait : .« Ce dont il faut que » je me gare le plus, c'est de paraître inféodé ayx » 116. Le but que je poursuis, c'est d'empêcher les » 116 de former un groupe distinct qui se transfor- » merait bien vite en coterie; je veux les amènera » 86 fondre dans la majorité, en laissant de côtéi

)) dans leur isolement, les irréconciliables de la droite » et les irréconciliables de la gauche. »

C'est pour arriver à ce résultat qu'il y eut le 26 novembre une réunion du groupe des ii6. M. Ollivier indiqua nettement quel était l'objet de la réunion : « La constitution d'une majorité parlementaire était, » disait-il, le premier besoin de la situation. » Contrairement aux vues qu'on lui avait récemment prêtées, il déclarait que la dissolution de la Chambre serait un mal qu'il fallait éviter à tout prix , et que, sans une majorité fortement constituée, cette mesure deviendrait fatalement nécessaire. Conformément à cette pensée, les membres du Corps législatif qui adhéraient aux principes contenus dans l'interpellation des ii6, furent invités à se rendre à une nouvelle réunion qui devait avoir lieu le 28.

Je retrouve dans mes notes le récit d'une entrevue entre M. J. David et M. Ollivier qui se rapporte à cette réunion. Comme cette entrevue exerça une grande influence sur la suite des événements, je transcris ici mes notes sans y rien changer.

« 27 novembre 4869. — Je suis allé voir aujourd'hui Ollivier. Il m'a interrogé sur l'état de mes affaires ; mais nous n'avons pas tardé à aborder la question politique. Je ne lui ai pas dissimulé que la situation me paraissait mauvaise, et que les choses en étaient arrivées à un tel point qu'il fallait être animé d'un grand sentiment de patriotisme pour se dévouer à la chose publique. Ollivier en est convenu avec moi. La conversation continuait sur ce ton, quand on est venu lui apporter la carte d'un visiteur. C'était M. Jérôme David; Ollivier m'a demandé en ojieU

ili HISTOIRE DE DOUZE ANS

tfTnu's j\''tais avec lui, et sur mon assurance que nous ('♦tions on bons rapports, il Ta fait introduire.

» M. Jc'Tome David s'est expliqué tout de suite sur lo motif de sa visite. Les 116 se sont r(^unis; ils ont déclaré que leurs rangs étaient ouverts à tous les membres de la majorité qui voudraient se ralliera eux. Sous une apparence de conciliation, il y avait là une pensée de domination qui avait déplu aux principaux membres de la majorité; les 116 tendaient de plus en plus à former une coterie exclusive qui che^ chait des auxiliaires bien plus que des alliés. M. J. David venait exprimer ce sentiment à OUivier, et lui dire que cette façon de procéder gênait beaucoup les députés dont elle froissait la susceptibilité.

» Au lieu de répondre, OUivier s'est livré à une critique très vive des prétentions de certains membres du tiers-parti. Les d'Andelarre, les Gochery, les Latour- Dumoulin, etc., sont presses de renverser le ministère, les uns parce qu'ils ambitionnent des portefouilles, les autres parce qu'ils voient là un moyen d'accroître les difficultés. Ils se proposent de déposer au début de la session, un vote (Jq blâme au sujet delà prorogation et ils comptent qu'à la suite de ce vote, le ministère se retirera. Voilà ce qu'il faut empêcher à tout prix ; car si le ministère tombe, avant que la Chambre ait retrouvé son assiette, qui sait où nous serons conduits?

» M. J. David n'a pas caché que, dans la majorité, il y avait un grand nombre de membres que la prorogation prolongée avaient profondément irrités, et qui «'associeraient peut-être à un vote de blâme, Comme il n'est pas douteux que la Gauche voterait en ce cas

avec le tiers-parti, il est probable que l'ordre du jour motivé réunirait une majorité assez forte, et qu'alors le ministère succomberait.

» Ollivier a insisté sur la nécessité d'empêcher qu'on en vînt à cette résolution. Outre qu'on ne doit pas, suivant lui, au moment où l'on inaugure de lîbuveau le régime parlementaire, le porter tout de suite a ses conséquences les plus extrêmes, il y a un motif pour maintenir le statu quo, c'est que la Chambre, constituée moralement, ne l'est pas politiquement. Les différentes personaalités qui la composent ne se connaissent point, et aucun rapprochement n'a pu encore se faire entre les groupes. Si l'oa renverse le ministère, on ne saura qui mettre à la place ; car la majorité, n'étant point faite, n'a pu marquer ses tendances ou ses sympathies. On ne peut conçidérer comme des personnalités sérieuses les grotesques ou les nullités qui aspirent aux portefeuilles ministériels. Il faut donc aviser au plus pressé ; avant de songer à faite des ministres, il faut faire la Chambre. Le ministère actuel n'est pas viable ; il manque de force et d'autorité ; il doit tomber ; mais à quoi bon hâter sa chute ? La maison est mauvaise ; elle menace ruine ; provisoirement le toit nous abrite; provisoirement conservons-la jusqu'à ce que nous puissions en reconstruire une autre.

» L'idée de maintenir le ministère ne paraissait pas sourire à M. J. David ; il revenait sans cesse sur l'irritation qu'avait causée aux membres de la majorité la prorogation indéfinie. 11 convenait cependant que la ligne de conduite indiquée par Ollivier était la seule sage et la sBule raisonnable. Une .déclaration faite

iUi HISTOIRE DE DOUZE A5S

par Ollivier a semblé produire une grande impression sur son esprit; elle l'a décidé à marcher d'accord avec lui. M. Ollivier a dit que, quant à lui, il établissait dans leA ii6 deux catégories bien tranchées: il y avait d'une part le quémandeurs de portefeuilles avec qui il était décidé à rompre, et de l'autre des hommes d'un patriotisme sincère avec qui il était disposé à s'allier. Les premiers, disait-il, ne sont pas seulement des athbitieux, co sont des adversaires ; ils veulent lancer T Empire dans une voie rétrograde, rapporter les traités de commerce, la loi des coalitions et revenir sur les conséquences de l'expédition d'Italie. Les seconds sont des gens honnêtes qui sont animés d'un grand esprit de libéralisme et d'un profond sentiment de conciliation. Il faut rompre avec les rétrogrades; il faut les refouler vers la Droite ; c'est là qu'est leur place naturelle. L'ancienne majorité doit former le Centre avec ceux des li6 qui veulent le progrès. (( Seulement, ajoutait Ollivier, le moment de la rup- » ture n'est pas encore venu ; la situation est "telle que » je ne puis rien faire avec les rétrogrades, mais » qu'aussi je ne puis rien faire sans eux. »

» On a abordé la question pratique. M. J. David a promis de choisir dans l'ancienne majorité un noyau d'hommes avec lesquels il serait facile de s'entendre, tandis que M. Emile Ollivier ferait, de son côté, un pareil choix parmi les 1.16. Les deux groupes s'aboucheraient, rédigeraient un programme commun, et, peu à peu, grâce à l'esprit de conciliation dont tout le monde était animé, on ne tarderait pas à former une majorité compacte et solide.

Au cours de l'entretien, Ollivier nous a fait

savoir que, tout récemment, l'Empereur l'avait prié avec iustance d'entrer dans une combinaison ministérielle, mais qu'il lui avait fait comprendre qu'il le servirait mieux et plus utilement en restant sur les bancs de la Chambre. Il a rapporté un mot de l'Empereur véritablement touchant : <c Je veux des ministres qui » aiment le peuple et qui s'occupent de lui. » Ce mot dit, le lendemain de l'élection de Rochefort, prouve que Napoléon m comprend mieux que ses conseillers la meilleure voie à suivre.

» M. J. David, de son côté, nous a fait connaître que l'Empereur partageait, au sujet de la prorogation, les sentiments d'un grand nombre de députés : « On » m'a fait prendre là, aurait-il dit, une mesure déplo- » rable. »

Le plan tracé dans cet entretien fut suivi de point en point.

Les membres de la majorité se réunirent à l'Hôtel du Louvre, et, à leur tour, invitèrent les il6 à se joindre à eux. Il y eut le lendemain une réunion des 116 dans la salle du Trône, au Corps législatif. 130 membres étaient présents. M. Ollivier proposa de renvoyer après la vérification des pouvoirs l'interpellation à adresser au ministère, tant sur les principes de sa politique que sur les motifs qui l'avaient décidé à retarder la convocation du Corps législatif.

Les « pointus du Centre gauche » repoussèrent cette motion, et constituèrent immédiatement un groupe séparé. L'élimination, que désirait si fort M. Ollivier, s'était donc, en quelque sorte opérée d'elle-même.

Le déchirement ne se produisit pas, du reste, sans

il 8 HISTOIRI: DE DOUZE ANS

amener de ^ande3 irritations. M. OllÎYÎeren éprouva les effets immédiats ; il avait été nommé président da ' deuxième bureau dont il faisait partie. C'était la première fois qu'une pareille bonne fortune lui arrivait. Ignorant des usages et des précédents, il avait cra devoir adresser à ses collègues, en guise de remerciements, une courte allocution, dans laquelle il manifestait un vif regret d'avoir vu la fraction dissidente des 116 s'éloigner de lui et de ses amis. «J'en ' éprouve, avait-il dit, ime peine extrême; nous • sommes débordés par les partis révolutionnaires ; il ' faut se grouper autour de la dynastie, afin de sau- " ver TEmpire et la liberté. » M. Martel, qui faismt I)artie du groupe dissident, s'était écrîé : « Nous vou- » Ions tout autant que vous éviter au pays une révo- / lution et maintenir l'Empire; mais nous croyons » que le plus sûr moyen d'y parvenir est de dévelop- ;' per largement la liberté. »

Il n'y avait qu'un moyen de sortir de cet éparpillemeiit, c'était de consigner dans des programmes séparés, les vues communes aux deux groupes. C'est ce qui eut lieu. Quand ce travail fut fait, on s'aperçut que les 127 et les 32, comme on disait alors, n'étaient séparés que par des nuances, et que leur réunion suffirait pour former un groupe compact, capable de résister à .toute tentative de réaction ou de renversement. La majorité se trouvait constituée. Les jours du ministère du 17 juillet étaient dès lors comptés. Il y avait lieu de faire appel à des hoïnmes nouveaux.

Quand on vit M. Forcade de La Roquette adresser ""^ circulaire aux électewta d^ Lot-et-Garonne pour

liciter un siège de député, on comprit tout de suite e le centre d'action du gouvernement était changé, itait des Chambres qu'allaient partir désormais Tinïtive et le mouvement. La lettre de l'Empereur à OUivier, pour l'inviter à former un cabmet « d'homnes résolus à appliquer dans sa lettre comme dans ;on esprit le sénatus-consulte du 8 septembre », it une sorte de consécration du nouvel état de choses, poléon III avait enfin compris qu'il devait se imettre aux progrès dont il avait été le premier tiateur. Le gouvernement personnel avait pris fin; entrait à pleines voiles dans le régime constitutionnel. Quoique M. Ollivier se fut préparé depuis deux mois a formation du nouveau ministère, il rencontra au rnier moment des résistances auxquelles il ne s'était 3 attendu. Elles venaient toutes de personnalités îondaires, qui mettaient leur concours à un prix lutant plus haut qu'il était plus facile de se passer ïlles. La préoccupation de M. Ollivier était de imer, dans une certaine mesure, satisfaction à ce tit groupe des 32, qui s'était placé entre la gauche la nouvelle majorité, et qui pouvait à un moment re une cause d'embarras. Mais, enfin, après une seaine de tiraillements, le ministère put être constitué; jetait, en grande partie, formé des éléments que . Ollivier avait désignés à l'Empereur dans la première linzaine de novembre. Le 3 janvier, le Journal offioiel iregistrait la liste des membres du nouveau cabinet. Ce ministère à pris, dans l'histoire, le titre de Mistère du 2 janvier.

Je m'étais rendu le 3 janvier au Palais-Royal dans but de rendre mes devoirs au çtitL^i^ ^^^è^^^'^^

4i() HISTOIRE DE DOl'ZE ANS

que je n'avais pas vu depuis longtemps. Il y avîdt affluence, et je fus forcé de rester une grande partie de Taprès-midi dans le salon d*attente. Je n*eus pas à me plaindre du contré-temps; car je pus me rendre compte des opinions d'un grand nombre de personnes appartenant au monde officiel.

Je donne ici textuellement les notes* inscrites dans mes carnets.

<c Ce sont d'abord les Corses, les deux frères Abbatucci et Gavini qui voient dans le ministère une pnre combinaison orléaniste : « Il n'y manque, dit Charles » Abbatucci, que le duc d'Aumale à la guerre et Join- » ville à la marine. »

« Puis OUivier et Maurice Richard font irruption dans le salon. OUivier me dit : « L'opinion ne peut » manquer d'applaudir au ministère nouveau. » Maurice Richard est moins communicatif ; il est un peu honteux de n'avoir que la moitié d'un ministère. Ils entrent dans le cabinet du prince où ils restent une demi-heure. On s'agite beaucoup ; on a l'air de préparer des listes.

» Vers trois heures, paraissent M. de Persigny et M. Bataille. On les introduit immédiatement. Ils restent avec le prince vingt ou vingt-cinq minutes. Quand ils sortent, ils ont le visage allumé. Nous les abordons. Ils n'ont que des paroles de colère à la bouche: « On ne comprend pas, dit M. de Persigny, comment » M. OUivier a pu se laisser jouer à ce point. Il est » isolé dans le cabinet. Il s'est relégué de lui-même » dans un ministère où il n'aura pas d'influence. U a )) donné toutes les hautes positions à ses adversaires. » Littéralement il est étranglé. M. Chevandier de

LE MINISTÈRE DU 2 JANVIER l87o 421

Vaidrôme n'est pas avec lai ; sous une apparence d'homme du Centre droit, il fait en réalité les affaires du centre gauche. L'Empereur a montré là une grande faiblesse; il pouvait, sans porter atteinte à la saine tradition parlementaire, refuser un cabinet qui n'est après tout que l'expression d'une minorité dans la Chambre. On ne peut pas dire que tous ces gens-là sont décidés à trahir; mais, par leur éducation, par leurs liaisons, par leur tempérament, ils seront amenés à rapetisser l'Empire à la dimension d'une simple monarchie bourgeoise taillée sur le patron de celle de Louis-Philippe. Quand on en sera venu là, l'Empereur sera de trop, et il suffira d'une simple chiquenaude pour le faire tomber. M. OUivier est un homme de bonne foi; mais dans cette circonstance, il a manqué de perspicacité. »

» On parlait beaucoup, dans le salon, d'un article du '^euple français, auquel on attribuait, à tort sans doute, me auguste origine. L'auteur de cet article se mourait absolument opposé à ime combinaison Centre gauche. On regrettait que cet article eût été publié si

ard.

a Prenez la haute main, ai-je dit à OUivier, pen-

> dant les quelques minutes qu'il m'a 4té donné de

> l'entrevoir. — Sans doute, m'a-t-il répondu ; mais il ) faut que je le fasse sans le dire. »

Ces paroles résumaient en quelque sorte les grosses iif Acuités contre lesquelles M. Ollivier allait prochaineoaent se débattre. Il y avait dans le ministère du 2 jander deux tendances opposées; l'une, représentée par Ollivier, voulait conserver à l'Empereur dans le gouvernement une large part d'influence ; l'autre , repré-

sentée par MM. Daru et Buffet , tendait à faire de l'Empire libciral une pure monarchie constitutionnelle. Le Plébiscite du 8 mai mit en lumière le mal qui travaillait sourdement le cabinet ; mais il eut pour résultat de rétablir les choses dans leur état normal. Il a fallu une série de circonstances fatales pour faire avorter le mouvement libéral qui avait commencé le 24 novembre et qui avait achevé sa complète évolution.

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