VIII PRÉFACE
en présence des exigences de la société moderne, ou il faut faire tout de suite à l'assemblée qui détient le pouvoir législatif la part la plus large; car ce qu'on lui refuserait, on serait bientôt forcé de le lui concéder, et ce qu'on chercherait à lui marchander, elle le prendrait bientôt d'elle-même.
En un mot, si l'on veut échapper aux concessions, il faut 86 résigner à une bonne Constitution.
[ L'ÉLECTION DES CINQ
La question du serment a tenu une grande place dans les élections générales de 1857 et dans les élections partielles de 1858, qui ont amené la formation du petit groupe des Cinq. En me rangeant du côté des ^ermmtistes, il me sera facile de prouver que je ne faisais que rester conséquent avec moi-même et que ^J'âtais fidèle aux doctrines que j'entendais professer autour de 'moi.
M. Emile OUivier a consacré à la théorie du seraient tout nn chapitre de son livre : Le 49 Janvier, Appartenant à un parti qui n'admet pas le serment politique, parce qu'il le considère, suivant le mot de M. Thiers, comme « une vexation du vaiiic\ykfe\xt yccl^^ » sant le parjure au vaincu », M, ÈiuVle 0\\\N\fât ^:^«*i
HlSTOlRt: DK DOUZE ANS
à se justifier vis-à-vis de ses anciens amis d'un ac qu'ils considéraient comme un oubli des principes. l'a fait, à mon sens, d'une façon victorieuse; il n'y pas une ligne à retraneher de ce beau chapitre. Je n' pas à m'inscrire en faux contre une seule des conî dérations que M. Emile Ollivier fait valoir. J'éts autrement à l'aise sur cette question si controversé Dès 1848, je m'étais séparé du parti républicain propos du serment.
Un décret du gouvernement provisoire , contresigi Crémieux, avait aboli le serment politique. Par dér gation à ce décret, l'article 48 de la Constitution ( 4 novembre imposait l'obligation du serment au Pi sident de la République. Cette disposition n'était p du goût des députés de la Montagne ; ils auraient vou qu'on restât dans la logique et qu'on effaçât compl tement le serment de la Constitution républicaine . ne partageais pas cet avis et voici ce que j'éci vais dans le Peuple, numéro du 15 octobre 1848 :
« Nous ne comprenons pas, nous l'avouons, chez des an de la République, cette horreur du serment.
» Le serment est ce qu'il y a d'universel dans la religion ; à titre, le serment est le premier dogme de la religion naturel] c'est la religion de l'humanité môme.
» Le serment, considéré dans son essence, n'est que la f( mule solennelle et mystique de la foi jurée. C'est le serme qui fait le mariage, et qui constitue le lien, l'obligation tous les contrats. Dans toute promesse, le serment est néc( sairement exprimé ou sous-entendu. Abolir le serment, c'« donc supprimer l'obligation morale. C'est dire aux débiteur vous contractez des dettes, mais vous ne promettez pas de payer; aux époux : vous vous appartenez l'un à Faut mais vous ne vous engagez point ; aux citoyens : vous de^ fidélité à la patrie, mais sans promesse de votre pai't.
» M. Crc mieux a trouvé cela, et nous avons des républica qui l'admettent! »
L ÉLECTION DES CINQ
Cet article souleva d'ardentes colères dont on retrouverait les traces dans les journaux montagnards du temps. C'était là cependant la pure expression du droit; mais l'école jacobine n'a jamais rien compris au droit; la raison d'Etat est son seul guide. Mon article venait déjouer certains calculs et peut-être troubler certaines consciences. Aussi causa-t-il un véritable scandale.
• Au mois de juillet 1852, Proudhon publia son livre : la Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat.- Il fat amené naturellement, par la nature du sujet, à s'expliquer sur la prestation du serment imposé aux sénateurs, aux députés et aux fonctionnaires de tout ordre par la Constitution ; il le fit en termes qui À ne laissaient de place à aucune équivoque. Si je me \\ permets de rapprocher l'admirable page de ce livre jl des humbles lignes écrites par moi en 1848, c'est .ril ^iniquement pour constater l'identité des doctrines :
lllt
t Que dirai-je du serment? une inconséquence de plus. » Les partisans de la légitimité jSurTavis du comte de Charaterd, refusent de le prêter; ils ont raison; ils font en cela .\ 1 preuve de sagacité ; dans les idées royalistes, le serment est un 11^, •cte de vasselage qui lie d'un lien unilatéral et personnel celui I ipB prête le serment à celui qui le reçoit, Mais j'avoue que je jjfijsaurais admettre cette délicatesse chez un républicain, et raisons de MM. Cavaignac et Carnot ne m'ont point conçu. Le serment, pour un républicain, n'est qu'une simple nnaissançe de la souveraineté du peuple en la personne In chef de l'Etat, par conséquent un contrat synallagmatique, fil oblige également et réciproquement les parties. Le royaliste jnre sur l'Evangile, le républicain sur la Révolution ; ce qui t fort différent. C'est ainsi que prêtèrent serment à Louisilippe , Garnier-Pagès , Lamartine , Ledru-Rollin. LouispoJéon Fentendrait-il autrement ? Ce qui est certain, c'est ^jj 1tt'il ne l'oserait dire. J'estime donc que les représ^tit^\i\s> nÉpublicains, apfès avoir, sous le régime du ^ ^èceioibTÇi, ^«x-
mité avec la politique que nous avions constamment suivie, je n'accueillis les ouvertures de Beslay qu'avec une certaine défiance. Beslay, bien qu'il ait été étrangement mêlé aux choses de la Commune, était au fond un brave homme ; il a toujours été animé d'excellentes intentions, mais la manie qui le possédait de vouloir jouer un rôle l'a livré toute sa vie aux intrigants. M. Furet n'a jamais été qu'un aventurier politique ; en ce moment il était l'homme de M. de Girardin; il s'était attaché à sa fortune politique, depuis que la Presse avait révélé les ignobles traitements qu'on lui avait fait subir en prison. Je connaissais peu M. Briosne qui n'avait pas encore la notoriété qu'il s'est faite en 1868 par ses discours dans les réunions publiques; mais je savais qu'il était mis en suspicion par ses camarades, qui l'accusaient, peut-être à tort, de se montrer peu scrupuleux sur les moyens d'arriver à ses fins.
Dans ces projets, je ne voyais qu'une chose qui me parût claire, c'est que M. de Girardin |brûlait d'envie de redevenir député, et que, pour étayer sa candidature, il cherchait un appui dans le parti socialiste. Proudhon semblait avoir rompu pour toujours avec les républicains formalistes; ses idées mettaient à l'aise la conscience de M. de Girardin qui attachait peu d'importance à la forme du gouvernement. De là sans doute les avances qu'il faisait faire à Proudhon et l'offre qu'il lui adressait de le soutenir dans la Presse^ s'il acceptait une candidature.
C'était à M. Goudchaux que ces messieurs se proposaient d'opposer Proudhon. Cette combinaison accentuait plus fortement le sens de la manifestation
l/l^LECTION DES CINQ
projetée. M. Goudchaux avait toujours professé pour les doctrines socialistes le plus grand éloignement. Quoi de plus rationnel que de lui susciter pour adversaire une des personnalités les plus brillantes du parti socialiste !
M. Furet écrivit à Proudhon ; je lui écrivis de mon côté, et je reçus à la date du d3 septembre 1852, la réponse suivante :
«J'ai répondu à Furet, et, afin qu'il pût répondre pertinemment à qui de droit de mes intentions, je lui ai écrit que la question d'opportunité mise à part (c'est aux électeurs qu'il appartient d'en juger) j'accepterais la candidature aux conditions suivantes :
» 1° Que mon nom ne serait point pris pour protester contre celui de Goudchaux ou tout autre, et mettre la division dans le parti républicain, et comme je persiste après tout dans mes idées de ralliement, que j'aimerais mieux m'efifacer que de mécontenter la classe moyenne;
» 2° Que ma candidature aurait pour signification la pensée développée dans mon dernier livre;
» 30 Que j'entendais rester libre sur la question de serment.
» Hors de là, néant.
» Je vous suppose assez de pénétration pour voir que, dans ces termes, l'affaire est excellente, de même que vous avez parfaitement jugé que, prise pour machine de guerre contre l'Elysée, ma candidature était un péril et un non-sens. »
Ce n'était pas très net; Proudhon, visiblement tiraillé entre des influences contraires, évitait de s'expliquer. On retrouve des traces de la lutte qui avait lieu autour de lui dans le 5° volume de sa correspondance. Il est bien difficile, même après avoir lu les lettres qu'il adressait à M. Furet et à Beslay, de dire qu'il eût accepté la. candidature dans les termes où elle lui avait été proposée par ces messieurs. Plus on le pressait, plus il semblait hésiter;
. n'osant pas refuser, il mettait à son acceptation des conditipns qu'il croyait devoir rendre sa candidature impossible. Mais le point sur lequel il insistait le plus, c'était sur le serment :
« Je n'entends point, écrivait-il do Lyon à M. Furet, désapprouver les citoyens qui ont refusé ou refuseront le serment à Louis-Napoléon. Quiconque obéit à sa conscience me paraît souverainement estimable, même lorsqu'il se trompe. Mais pour ce qui me concerne, je persiste à dire qu'autre chose csl le serment féodal qu'on prêtait aux anciens rois, et autre chose le serment civique institué par la première révolution. Toute la société moderne peut se ramener à cette dernière espèce de serment... «
La perspective de voir Proudhon devenir ce que plus tard il a appelé un démocrate asserthenté effrayait beaucoup nos amis. On était trop près du coup d'Etat pour que l'ébranlement moral causé par les événements du 2 décembre permît de les juger avec calme. Même parmi les hommes de son entourage, le livre que Proudhon venait de publier sur le coup d'État n'avait été accueilli qu'avec réservjB. On ne lui avaiti pardonné sa semi-adhésion aux faits accomplis que parce qu'on y avait vu un moyen détourné de faire accepter le programme de la Révolution sociale. Aussi, tandis que MM. Beslay et Furet redoublaient leurs instances pour obtenir de Proudhon une acceptation définitive, d'autres amis s'efforçaient de lui arracher un refus. Placé loin du théâtre de la lutte, ne saôhanti auquel entendre, Proudhon finit par prendre ce dernier parti; mais si l'on en juge par la lettre de désistement qu'il adressa à Beslay, il ne le fit qu'a regret* Il est probable que s'il avait été libre, c'est une toute autre marche qu'il eût adoptée.
l/ÉLECTION DES CINQ 9
Le passage suivaiit de la lettre écrite à Beslay est empreinte d'une certaine amertume: « Je viens vous » déclarer, monsieur et ancien collègue, qu'après » nouvelle réflexion, je me désiste de toute candida- » ture. Je vous prie en conséquence de le faire con- » naître au besoin par la voie des journaux. Que la » démocratie vote en masse pour M. Goudchaux, je » serais désolé qu'un seul sufi'rage se perdît sur mon » nom deyenu suspect et mis à l'index. C'est aux w honnêtes, je le reconnais, à nous conduire jusqu'à » nouvel ordre: pour le moment, la Révolution règne » et ne gouverne pas. »
Je reçus de mon côté une lettre que j'étais chargé de porter à M. Goudchaux et même au besoin de communiquer aux journaux, après en avoir pris copie. . Dans cette lettre, datée du 21 septembre 1852, Proudhon expliquait comment il avait été amené d'abord à accepter la candidature contre l'ancien ministre de la République et ensuite à la retirer. Il persistait dans sa théorie du serment.
« Vous n'approuvez pas, disait-il, ma théorie du serment civique que j'oppose au serment féodal. Je suis convaincu que cette théorie renferme toute la Révolution. Vous êtes si frappé des dangers que présente, sous ce rapport, mon dernier livre, que vous voudriez qu'il se vendît cinquante francs. D'autres personnes voudraient qu'il se vendît cinquante centimes, et ces gens-là ne sont certes pas des gens de réaction. »
Proudhon tenait beaucoup à la publication de cette lettre : u Le sens de l'élection, m'écrivait-il, serait « ainsi fixé! Ce serait un beau coup, w Mais Proudhon, avec une malice visible, avait décerné à M. Goudchaux un certificat de bonne conduite socialiste, dLOTv\, ç,^\sx*^\
ne tenait pas du tout à se parer devant les électeurs. La lettre resta dans son portefeuille, et, malgré tous mes efforts, je ne pus obtenir de lui l'autorisation de faire usage de la copie Vjue j'avais été autorisé à en tirer.
Le 22 septembre, le Siècle publiait un entre-fllet qui, ne tenant aucun compte du désistement de Proudhon, repoussait en termes presque injurieux sa candidature :
(c La PatriBy disait le journal de M. Havin, sait fort bien que nous n'avons cessé de combattre les idées de M. Proudhon et qu'il ne peut être notre candidat. Le doute qu'il émet est une gentillesse de mauvais goût envers des adversaires qui n'ont pas la liberté de discuter et d'exprimer leur pensée. »
Cet entre-filet me fut communiqué par M. Briosne qui m'écrivait en même temps le billet suivant :
f 22 septembre 1852.
» Monsieur,
» Je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit, fait ou écrit, mais je crois que vous ferez bien de méditer ceci avant de vous déterminer à une insertion qui ne serait plus qu'une reculade aux yeux de tous les hommes résolus.
» Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération.
» Alfred Briosne. »
C'était un dernier effort pour le maintien de la candidature de Proudhon. L'article du Siècle était une de ces petitesses politiques auxquelles se livrait trop souvent ce journal. Le directeur du Siècle devait certainement à cette date avoir connaissance du désistement de Proudhon, mais il tenait sans doute à faire i^roire que ce désistement était le résultat du refus étales républicains de sa nuance avaient exprimé
l/ÉLECTION DES CINQ 11
J' appuyer cette candidature. On eut un moment l'idée
parmi nous d'écrire à Proudhon pour le faire revenir
sur sa décision ; mais le temps manquait, la nouvelle
de son désistement s'était répandue parmi les masses
électorales. Nous eûmes peur d'être accusés d'avoir
voulu au dernier moment provoquer une scission.
Nous laissâmes donc les choses suivre leur cours.
Ainsi échoua la première tentative qui ait été faite
de former, sous le régime de la constitution de 1852,
une opposition légale et constitutionnelle.
C'est dans les premiers mois de l'année 1857 que ces tentatives furent renouvelées.
Cette fois il s'agissait de rompre ouvertement avec le parti de l'abstention, de prendre une part active aux élections, et d'imposer aux députés républicains, qui seraient nommés, l'obligation de siéger et de prêter Iç serment.
Je fus invité à un dîner politique chez un h^ut personnage. Parmi les convives figuraient MM. Proudhon, de Girardin, Gervais, (de Caen) Ducoux, Texier (du Siècle) j Nefftzer, et, si je ne me trompe, M. L. Havin. Après le dîner, la conversation s'engagea sur ce que ferait l'opposition lors du prochain renouvellement du Corps législatif. Il ne se manifesta aucune dissidence ; toutes les personnes présentes tombèrent d'accord que l'abstention avait fait son temps, que le refus de serment était une manifestation puérile, et que l'opposition démocratique se devait à elle-même de ne plus rester étrangère à l'action politique.
Proudhon se prononça énergiquement en faveur de cette ligne de conduite. On exprima le dérâ c^mt^^ brochure fût faite pour comhsittre l'abstentioii «t ^c^wc
montrer les avantages d'une opposition s' appuyant sur la légalité. Spontanément Proudhon s'offrit pour
! rédiger cette brochure.
Si la réunion s'était renouvelée à quelques jours de distance, nul doute que Proudhon ne se fût exécuté. Malheureusement ce fut là une conversation toute fortuite, et qui ne devait point avoir de suite. Néanmoins, à la date du 20 mai 1857, je trouve un billet de M. Proudhon qui prouve qu'il n'avait point
^ abandonné son projet :
« 20 mai 1857.
« Mon cher Darimon,
« Je vais m'occuper d'un écrit sur les élections.
« Ma tête est au-dessous du médiocre; mais comme j'ai ralenti mon impression, je pourrai, je crois, m'occuper de cette bluette, qui me semble avoir son importance.
a J'aurais besoin auparavant de juger l'état des esprits. Sont-ils dans l'attente ou dans l'indifférence? En pareille affaire, vous savez que le grand point est de répondre à un vœu secret de l'opinion.
« Du reste, nous sommes au 20 mai, la chose ne brûle pas, et je suis bien aise de voir un peu venir.
« A vous de cœur,
P.-J. Proudhon. »
Depuis mon entrée à la Presse^ j'avais évité de me mêler aux luttes de la politique, et je m'étais renfermé dans l'étude et la discussion des questions économiqnps et sociales. Ce n'est pas que la politique
l'élection des cinq 13
me laissât indifférent, mais je croyais remplir un rôle plus utile eiï donnant le premier rang à la solution des problèmes sociaux. A la suite du coup d'État, un prodigieux mouvement économique s'était manifesté; les esprits spéculatifs s'étaient donné carrière; la féodalité financière, profitant de la réaction contre le socialisme, cherchait à se constituer sur des bases régulières; le gouvernement lui venait en aide en multipliant les concessions et les monopoles ; on endormait le Prolétariat au moyen d'institutions philanthropiques, qu'on lui vantait comme les seules propres à améliorer son sort.
Il fallait qu'une voix se fît entendre pour dénoncer le piège et pour montrer ce qu'il y avait de faux, de contraire au droit et à la science dans ces institutions et dans ces entreprises dont la spéculation financière et le machiavélisme gouvernemental environnaient la société française. C'était la tâche que je m'étais donnée, et je puis me rendre cette justice que, pendant plusieurs années, je l'ai remplie avec conscience; il n'y a pas une seule question à l'ordre du jour que je n'aie envisagée sous toutes ses faces; je tenais à prouver que, parmi les socialistes, il s'en trouvait qui n'étaient point étrangers aux affaires; je ne sais point si j'ai réussi, mais les encouragements qui me sont venus de tous les côtés montrent que j'étais dans la bonne voie et que mes efforts n'étaient point complètement stériles. **
Un matin, M. Nefftzer me donna un mémoire de M. Duboy, avocat à la Gourde cassation, en me priant de consacrer un ou deux articles à la questiow ç^vù. ^ était traitée. Au point de vue des élections gèxveY^e^
qui allaient avoir lieu, cette question était d'une importance capitale : les tribunaux avaient soulevé la prétention d'assimiler le bulletin de vote à un écrit el de le soumettre aux prescriptions de la loi sur le colportage ; c'était interdire toute candidature autre que celles qui auraient l'agrément de l'autorité. Appel de cette décision avait été fait devant la Cour de cassation, et c'était pour appuyer l'appel que M. Duboy avait rédigé un mémoire concluant et substantiel, qui avait reçu* les adhésions des principaux membres du barreau.
Je • rédigeai à l'appui de la thèse de M. Duboy deux articles, que je consiiière comme les meilleurs que j'aie jamais écrits; le second surtout présentait la question à un point de vue que M. Duboy et ses collègues du barreau avaient négligé. Ces messieurs s'étaient contentés de démontrer que les arrêts des cours et des tribunaux étaient en contradiction avec les textes de la loi électorale ; j'allais plus loin, j€ prouvais que la loi électorale était la,,base de la Constitution de 1852, et que, si les prétentions des juges du premier degré étaient admises, la Constitution d^ 1852 n'existerait plus. Je fis, à ce propos, un exposa de la Constitution de 1852, qui dut faire réfléchir plus d'un homme politique; pour la première fois peut-être, on s'aperçut du parti que pouvait en tirer une opposition qui consentirait à se renfermer dans les limites d'une stricte légalité. Au reste, voici la conclusion dé mon article ;
« lien est des constitutions comme des contrats;
tous les articles qui les composent s'interprètent lefi
^unsparles autres, en donnant à chacun le sens qui
l'élection des cinq lo
résulte de l'acte tout entier. Il est bien vrai que, de Vaveu du législateur, la Constitution de 1852 a été faite pour renforcer le pouvoir exécutif et pour donner aux corps électifs une allure moins indépendante. Mais, il n'est pas un article qui prouve que, pour arriver à ce résultat, on ait éprouvé le besoin de mettre des entraves à la liberté des électeurs.
» On a renoncé complètem.ent au système électoral de la Constitution de l'an VIII, qui mettait les élections entre les mains du pouvoir exécutif. On a maintenu le suffrage universel et direct, tel qu'il avait été établi par le gouvernement de la République ; les modifications qui ont été introduites sont de pure forme et n'en ont point changé l'essence. On a voulu, comme on l'a dit, en finir avec le régime parlementaire; on a conservé le système représentatif. — Nous jie dirons pas seulement, avec M. Du- Wyet ses confrères, qu'il est impossible d'assimiler un bulletin de vote à un écrit sans détruire ^la liberté des élections ; nous dirons de plus qu'eux : l'interprétation qu'on veut donner de la loi sur le colportage et l'extension qu'on veut en faire à la distribution des bulletins de vote est contraire au droit public établi ; il faut, ou bien y renoncer, ou bien déclarer que la Constitution de 1852 est modifiée en ce sens. » Les questions électorales ont, surtout dans les pre- . mières années de l'Empire, tenu une grande place dans les préoccupations de l'opinion. Les candidatures officielles forçaient le gouvernement à rechercher tous les moyens d'entraver les élections. Aussi était-ce un sûr moyen de conquérir la çoç\x\aT\\.fe c^^ de combattre les manœuvres auxquelles Vadmm\ste^~
tion avait recours. J'étais un des premiers qui eût os( rappeler le gouvernement impérial au respect et à h pratique de sa propre Constitution. Mon article fui considéré comme un acte d'audace, et m'attira la considération de tous les partis opposants.
La Gour de cassation se prononça dans le sens des conclusions de M. Duboy ; le bulletin de vote cessa d'être assimilé à un écrit; la seule formalité à laquelle il fut soumis fut celle du dépôt préalable ; on put le distribuer sans avoir besoin d'autorisation ; les candidatures purent se produire librement. Ce fut un pas important fait en avant. On me sut gré, dans l'opposition et surtout parmi les gens qui voulaient fondât une opposition constitutionnelle, d'avoir contribué, pour ma faible part, à amener ce résultat ; à la veilla des élections générales, il était capital.
Cependant la période électorale était ouverte, e les partis, au contraire de ce qui s'était passé ci 1852, se préparaient à Paris à soutenir la lutte. Dan les départements, les candidatures libres et oppo santés paraissaient devoir être très clairsemées. Lpression était si forte que nul ne se souciait de couri de gaîté de cœur au-devant d'un échec. D'ailleurs la confiance des populations dans le gouvernemea impérial était encore entière ; il pouvait y avoir de mécontentements locaux ; il n'y avait point d'opposi tion. Pour se hasarder contre un candidat officiel, i fallait avoir une situation très forte, et bien se gar derde se présenter comme un candidat hostile ; c'es tout au plus si l'on pouvait ii^^uer le titre de candidat indépendant.
Je n'avais jamais songé à me porter soit à Paris,
l'élection des cinq 17
soit ailleurs, quand, dans les premiers jours de juin, en arrivant à ]a rédaction de la Presse, je trouvai dans le cabinet de M. Nefftzer, MM. Havin, directeur du Sièck, et Benazet, ancien maire du P*" arrondissement de Paris. A peine étais-je entré et sans me laisser le temps de me reconnaître, ces messieurs me déclarèrent qu'un comité s'était formé pour les élections du département de la Seine et que j'avais été désigné comme candidat de la septième circonscription. Je me défendis et longtemps, en donnant toutes les raisons qu'on peut donner en pareille circonstance ; ce fut en vain ; M. Nefftzer vint joindre instances à celles de MM. Havin et Benazet ; il me dit que dans la situation présente delà, Presse, le choix qu'on faisait de ma personne pour une candidature à Paris devait relever l'importance politique du journal; moitié de gré, moitié de force, je cédai.
Je ne tardai pas à m'apercevoir que le fameux comité dont MM. Havin et Benazet s'étaient fait les organes, n'existait pas, ou que du moins il ne se composait que de gens appartenant au journal le Siècle. De plus, il n'y avait point de liste arrêtée. Le véritable (îomité électoral de Paris se composait d'anciens républicains, ayant tous occupé, sous le régime de 1848, des positions importantes. On y comptait MM. Arnaud (de TAriège), Bastide, Bethmont, Bûchez, Car- Dot, Cavaignac, Charton, Corbon, Degousée^ H. Du- W, Garnier-Pagès, Goudchaux, Guilbert, Hérold, Laurent Fichât, F. Morin, E. Pelletan, Jean Raynaud. Sain, Jules Simon, Vacherot. J'ai acquis la certitude que jamais ce comité n'avait çen^è kTû!ç>lfrirune candidature^ et que, comme disciple âiePtoxs.-
i8 HISTOIRE DE DOUZE ANS
dhon et^comme collaborateur de M. de Girardin, j'inspirais à la majorité do ses membres le plus invincible éloignement. Que signifiait donc la démarche faite auprès de moi par le directeur du Siècle? Je ne tardai pas à avoir la clé de l'énigme.
M. Havin était guidé par un double sentiment, il voulait entraver l'action du comité républicain qui avait refusé de se soumettre aux exigences de la rédaction du Siècle; il prétendait se séparer nettement des hommes qui, ne sachant pas se résigner à l'abstention, ne recherchaient" la candidature que pour avoii l'occasion de refuser le serment. Il paraît que M. Havin avait d'abord consenti à figurer sur la liste du co mité, mais à condition qu'on lui donnerait la qua trième circonscription, où, disait-il, le Siècle comptai un grand nombre d'abonnés ; cette circonscription ayant été réservée au général Cavaignac, qui s'étai déjà présenté et qui y avait été élu en 1852, pn n'avai pas pu donner satisfaction à M. Havin.
Diverses combinaisons avaient été tentées ; elle avaient toutes échoué. De là une grande irritatioj chez le directeur du Siècle, qui, ainsi que l'a dit spiri tuellement M. Prévost-Paradol, s'est toujours consi déré comme un des grands rouages de l'Etat. A côt< de ces questions de personnes, il y avait d'autres mo tifs de dissidence entre le Siècle et le comité : le comité voulait renouveler la manifestation qui avait éf< faite en 1852, par MM. Cavaignac, Carnot et Goud chaux, il s'agissait pour lui de choisir des candidat; qui s'engageraient à refuser le serment au cas où il seraient élus ; le Siècle, au contraire, voulait que le; candidats élus entrassent à la Chambre et prêtassen
l'élection des cinq 10
le serment. Sur ce terrain, il n'y avait pas de conciliation possible, et la séparation devint tout de suite très tranchée entre ceux que M. Havin appelait les sermentistes et les non-sermentistes.
Dans le but, disait-il, de montrer son désintéressement, mais en réalité pour ne pas s'exposer à une lutte inégale contre le général Cavaignac, M. Havin renonça à toute candidature. La liste du Siècle et de la Presse se composa de noms empruntés à la liste du comité et de noms nouveaux. Pour la 3® circonscription, personne ;a'avait été désigné. Quelqu'un mit en avant le nom de M. Emile OUivier. On fit différentes objections, mais cette candidature fut soutenue avec chaleur par un jeune avocat qui avait assisté à plusieurs de nos pourparlers, et qui s'était rangé du premier coup parmi les plus acharnés sennentistes ; c'était M. Ernest Picard. M. Nefftzer appuya ce choix do son côté, et le nom de M. Emile Ollivier fut inscrit sur la liste. M. Ernest Picard et moi nous fûmes chargés d'aller voir M. Emile Ollivier et d'obtenir son adhésion. Nous ne le trouvâmes pas chez lui, rue Saint- Guillaume; ce fut sur l'escalier de son médecin, rue Saint-Arnaud, que nous le mîmes en demeure d'accepter ou de refuser la candidature qui lui était offerte. Ses hésitations ne furent pas bien longues; au bout de cinq minutes, nous emportâmes son consentement.
M. Picard était de longue date l'ami de M. Ollivier. Quoi qu'il ne fût pas le promoteur de sa candidature, il mit le plus grand zèle à la faire triompher. Un moment même, il espéra la faire aàmettTô^^.x:\^ terrible comité. Des scrupules étaient yeuua à ^- 01^-
livier; il répugnait à se séparer de gens avec lesquels il avait toujours marché d'accord et qu'il avait jusque-là considérés comme' ses amis; surtout, il n'avait pas vu du premier coup d'œil où pouvait le mener l'acceptation d'une candidature dans les termes où elle se présentait ; l'idée de fonder une opposition légale et constitutionnelle ne lui apparaissait que vaguement dans l'esprit.
M. Picard et moi, nous fîmes des démarches pour arriver à une conciliation; elles échouèrent. Nous nous résignâmes dès lors à une lutte que, dès le premier jour, j'avais considérée comme inévitable. M. 01livier ef moi, nous trouvâmes dans M. Picard l'appui le plus solide ; il se multipliait pour faire admettre nos deux noms par les journaux qui montraient de l'hésitation et de la répugnance. C'est à son intervention que nous dûmes de figurer sur la liste du Journal des Débats. Il est vrai que nous avions fait de notre côté une conce sion au journal de la rue des Prêtres en acceptant le om de M. Edouard Laboulaye, un de ses rédacteurs.
M. OUivier fit une profession de foi; je crus devoir m'abstenir d'en présenter une. Ces sortes de morceaux m'ont toujours paru aussi humiliants pour le candidat qui les rédige que pour les électeurs qui les exigent. A moins qu'il n'y ait lieu de se prononcer sur des questions précises, une profession de foi ne peut se composer que de phrases vagues et élastiques, qui ne constituent point un engagement sérieux. D'ailleurs comment prévoir dans une profession de foi toutes les circonstances qui peuvent se présenter et toutes les solutions aux difficultés qui doivent surgir ?
l'élection des cinq :21
Pour qu'ùû programme eût le caractère d'un contrat entre le députe et ses électeurs, il faudrait que les uns et les autres eussent le don de prophétie. Quelque précision qu'on donne à cette sorte de préface électorale, il y aura toujours quelqu'un qui trouvera que le député va en-deçà et au-delà de ses promesses. Pour la dignité des uns et des autres, il vaudrait mieux qu'on y renonçât dans la plupart des cas, et qu'un homme, connu par ses antécédents ou par ses écrits, fût déchargé de cette obligation équivoque.
Dans le tourbillon où j'étais entraîné depuis que j'avais accepté la candidature, j'avais négligé devoir Proudhon. J'étais convaincu qu'il était resté dans les mêmes idées et qu'il approuvait la ligne de conduite que j'avais adoptée. MM. Havin et Nefftzer me pressaient beaucoup pour obtenir de lui une lettre recommandant ma candidature. Je répugnais à ce patronage, qui ne pouvait que m'amoindrir aux yeux [- de mes électeurs et me mettre vis-à-vis de Proudhon dans une situation de dépendance gênante.
Quelle était à ce moment l'opinion de Proudhon ! sur la question du serment ? Il est fort difficile de s'en rendre compte. Au moment où commence la lutte électorale, il é<»it à un de ses amis :
« On me mande que ces messieurs (Cavaignac, Goudchaux et Carnot) sont décidés à prêter serment, si l'opinion l'exige. Ils feraient la chose purenmU et simplement, ce qui me paraît bien pauvre. Quoi qu'il en soit, si Nefftzer tient à favoriser l'élection du général, il pourrait anno;icer la chose comme un on dit : cela déciderait nombre de braves bourgeois. >> On peut voir, si Ton veut, dans cette cita.\;\oii^ \x\i^
2â H1ST01}<£ DE DOUZE ANS
approbation implicite du serment. A la date du 29 juin,, au plus fort de la mêlée, Proudhon m'écrit:
« 29 juin 1857.
« Mon cher Darimon,
» En 1848, j'exprimais l'innovation; vous exprimez aujourd'hui la transition. J'ai rencontré l'antagonisme, soulevé la protestation et la colère ; vous recueillez la méfiance, le dénigrement, la jalousie. Il y a progrès, en mieux, ou, si vous voulez, en moins mal.
» Pourquoi vous tourmenter de ces misères ? L'humanité ne marche pas encore dans la liberté ; elle suit ses intérêts. Aussi sa déraison est plus logique que ne le serait son rationalisme.
» Ce qui doit arriver arrive. Vous êtes, malgré les anciens, le candidat de l'opposition, vous resterez candidat, à moins que vous ne fassiez quelque sottise. Ne dites rien, ne parlez pas; attendez votre élection en patience, et ne vous étonnez pas si, après l'élection, les mauvais propos redoublent. Cela doit être et cela sera.
» Quant à vous, devenu le signe de l'opposition démocratique, agissez selon les inclinations de cette opposition, non en esclave qui cherche son mot d'ordre, mais en esprit libre qui le devine et s'y soumet.
» C'est ainsi que vous dominerez les autres et vous ferez respecter.
» J'userai de vos renseignements en bon ami, croyez-le, mais je suis peu ému en ce moment de ce qui vous vexe. Fata volunt. Ou vou^, ou personne. C*est dans la logique de la situation.
l/ÉLECTIOiN DES CINQ ÎS
» Voulez-vous donc faire tomber les cancans? Ne vous écartez jamais de cette règle : Un représentant doit se placer toujours au point de vue de son parti, dire sa pensée, donner son avis y et si cet avis ne prévaut pas, suivre le sentiment commun.
» A ce sacrifice de votre jugement personnel, on reconnaîtra en vous l'homme probe et loyal.
» Bonjour et espoir.
» P. J. Proudhon. »
Le sentiment commun, dans le parti, c'était le refus du serment. Pour qui savait lire entre les lignes, Proudhon aurait voulu, si j'étais nommé, que je suivisse l'exemple de MM. Carnot et Goudchaux. Ainsi, à quelques semaines de distance, le grand publiciste avait émis les avis les plus contradictoires. Evidemment, il ne pouvait plus être pour moi un guide. Je pris la résolution de me soumettre non au parti, mais aux électeurs, ce que je considérais comme le plus probe et le plus loyal.
La 7® circonscription, dans laquelle j'étais porté comme candidat, se composait des quartiers de l'Observatoire, Saint-Marcel, la Sorbonne, Saint- Jacques, Jardin des Plantes, Ile Saint-Louis, les Arcis, THôtel-de-Ville, TArsenal. Elle s'étendait sur les deux rives de la Seine et comprenait des populations qui n'avaient ni les mêmes idées ni les mêmes intérêts.
Le candidat du gouvernement était M. Lanquetîn^ gros négociant en vins, membre du conseil inunicipal, et député sortant. Les non-sermentistes m'opposaient M. Bastide, ancien ministre des affaires étrangères en 1848, un des hommes les plus honnêtes duçaxli TÇiÇ\x-
ii HISTOIHE DE DOUZE ANS ;
blicain. Sur ses affiches, M. Bastide prit le titre de candidat de V opposition démocratique; je me contentai, de celui de candidat de Vopposition.
La lutte fut vive entre le Siècle et VEstafette, qui était l'organe des partisans de la liste des non-sermen- '' tistes; mais, comme il y avait plus de dépit que de colère, elle ne dépassa pas les bornes des convenances. . Il n'en fut pas de même du côté de l'administration où l'on essaya de toutes les armes, même de la calomnie pour avoir raison de M. OUivier et de moi.
L'attitude que tous les deux nous avions prise inquiétait très fort le gouvernement. M. OUivier avait rédigé une profession de foi d'une modération extrême, Je m'étais renfermé dans un silence complet, laissant;^ à mes opinions bien connues le soin de plaider ma cause. M. Nefftzer mena du reste la campagne électo- j raie avec une prudence et une habileté consommées: aux ancienSy comme les appelait Proudhon, il disait^ qu'il fallait des hommes nouveaux; à la presse officieu-1 se, il déclarait qu'il s'agissait de constituer non pointi une opposition systématique, mais ce quau-de là dttf détroit, on appelait Vopposition de V Empereur,
On retrouve des traces des préoccupations gouver-l^ nementales dans la circulaire adressée aux préfets le] 19 juin 1857 par M. Billault, ministre de l'intérieur. ;
c< La plupart, y était-il dit, des candidats que l'onf » a fait surgir, professaient autrefois les idées répa-? » blicaines ou socialistes, et certes aucun d'eux ne < » déclarerait aujourd'hui qu'il les à répudiées. Q,\ja* » veulent-ils donc ? Présenter de nouveau la question^ » de la République au suffrage universel, que la Fran J» a trois fois solennellement condamnée ? Cela n*
L*ÉLECTION DES CINQ ^5
pas sérieux. Prêter serment à TEmpire, et, se soumettant à la Constitution, remplir loyalement la mandat de député ? Personne ne le croira. Dès lors, que reste-t-il ? Essayer de semer lé trouble et Tagitation, d'embarrasser l'action de l'Empereur. » C'était là un singulier procédé de polémique ; rien i dans nos paroles ni dans nos démarches ne laissait uspecter nos intentions ; nous nous gardâmes de proester, cette malencontreuse circulaire ne pouvant' ivoir d'autre effet que de nous ramener l'opinion. Le scrutin s'ouvrit les 21 et 22 juin.
Comme aucun des candidats n'avait obtenu la malorité, il y avait lieu à un scrutin de ballottage, qui fut renvoyé aux 5 et 6 juillet.
Dans l'intervalle, les journaux officieux redoublèrent de violence. Je ne fus pas mieux traité par l'Estafette. Quant au comité non-serment iste, il ne me ménagea pas les marques de malveillance ; au premier tour de scrutin, il m'avait impitoyablement îcarté de sa liste ; au second tour, il me fit une autre vilenie ; tandis que M. Garnier-Pagès se retirait devant M. OUivier, qui avait obtenu la majorité relaive, on discuta fort sérieusement si M. Bastide ne levait pas maintenir sa candidature en face de la nienne ; cela était tellement contraire à tous les isages reçus, qu'on dut renoncer à ce beau projet ; salement il fut décidé que M. Bastide garderait le ilence et ne ferait pas connaître son désistement.
J'éprouvai, de ce procédé, un grand chagrin ; un astant, il me vint à l'esprit de me retirer et de ÛBser le champ libre aux intolérants ; ce fut pour ïe détourner de cette résolution que PtouàJûû^i
m'écrivit la lettre que j'ai citée plus haut. Je me rési gnai donc, et bien m'en prit, car, au bout de quelque! jours, toutes les dissidences disparurent devant le désir du succès. Les partisans de M. Bastide semireat d'eux-mêmes à ma disposition. Aussi au ballottage, je l'emportai sur M. Lanquetin. Il était temps que la lutte cessât ; j'étais à bout de force et de patience.
M. OUivier à raconté dans son livre : Le 49 janvier^ qu'au lendemain de son élection, il avait pris tout de suite la résolution de prêter le serment. J'avais pris de mon côté la même résolution. Je ne comprenais pas, en effet, qu'après nous être séparés dans l'élection des anciens du parti démocratique, et cela de la façon la plus éclatante, nous nous unissions à euî dans un acte de protestation révolutionnaire contre l'Empire. A nous conduire ainsi, nous nous exposions à être traités comme des politiques sans cervelle, el à être accusés d'avoir trompé nos électeurs.
Ce n'était pas, en effet, une lutte puérile de personnalités qui avait eu lieu le 21 juin et le 6 juillet; c'était bien véritablement un changement d'attitude dans la masse électorale. Les électeurs de Paris voulaient évidemment en finir avec l'agitation stérile et confier le mandat de député à des hommes disposés, non à renverser le gouvernement, mais à le pousser en avant. Cela résultait non seulement du langage tenu dans les petites réunions préparatoires, auxquelles nous avions été invités à assister, mais encore des mises en demeure qui nous furent adressées ac lendemain de l'élection.
Je reçus à ce sujet une masse de lettres qui nepçB mettaient aucune échappatoire. Les ouvriers surt(rt|
l/ÉLECTION DES CINQ 27
Ise montraient les plus ardents à nous conseiller de prêter le serment : « Si les députés démocrates ne prêtaient pas le serment, ' m'écrivait l'un d'eux, les masses à qui on a recommandé de ne point s'abstenir dans les élections diraient: "— Autant s'abstenir, puisque nos candidats n'acceptent pas. Et alors il s'ensuivrait une indifférence générale à la vie publique. » Refuser le serment, c'était donc décourager les électeurs et rejeter les masses dans l'abstention.
Après la lutte électorale, les candidats nommés ne s'étaient point revus. J'avais repris mes travaux à la Presse, M. Ollivier était parti pour l'Italie. Quant à MM. Cavaignac, Carnot et Goudchaux, je n'avais ni à les voir ni à les consulter, puisque leurs sentiments m'étaient connus. Nous n'eûmes donc point d'occasion de mettre en discussion la ligne de conduite à suivre. M. Ollivier et moi, nous nous décidâmes chacun de notre côté, et sans prendre l'avis de personne.
M. Ollivier a donné publiquement les motifs de sa résolution. Je ne suivrai pas son exemple. Les faits que je viens d'exposer suffisent pour rendre compte de la ligne de conduite que j'ai cru devoir adopter.
Pour rester fidèle à la Constitution qui voulait, qu'en cas de dissolution du Corps législatif, un nouveau Corps législatif fût réuni dans un délai de six mois, le gouvernement convoqua les députés pour le 28 novembre 4857, à l'efiet de procéder à la vérification des pouvoirs. Il y eut, à la veille de l'ouverture de cette '\ session, une réunion chez M. Carnot, où ni M. Ollivier ni moi nous ne fûmes appelés. Il s'agissait en apparence de discuter l'éternelle question du seroi^vvX,^ t<l en réalité d'empêcher M, JTënon, qui ava\t ètè ivoisixafe
à Lyon, de venir se joindre à nous; il était d'autant plus importait pour ^ces messieurs d'avoir M. Hénon de leur côté, qu'en 1852, élu député par 4e département du Rhône, M. Hénon, comme MM. Cavaignac et Goudchaux, s'était associé à leur refus de serment. M. Hénon ne céda point aux obsessions dont il fut l'objet^ en arrivant à la Chambre, nous le trouvâmes assis sur un banc, tout au haut de l'extrême gauche, où, d'office, des places nous avaient été réservées. . A la réunion Camot avait été également convoqué M. Curé, député de Bordeaux. M. Curé, ancien maire de Bordeaux en 1848, avait éié à la vérité élu par l'opposition; mais comme on ne lui avait imposé aucune condition, et qu'il était conservateur par tempérament, il reconnut dès le premier jour, qu'il s'était fourvoyé en venant s'asseoir à nos côtés. Nous entretînmes avec lui de bonnes relations; mais ce fut tout: il ne vota jamais qu'accidentellement avec nous.
En ouvrant la première séance, M- de Morny prononça, un discours dans lequel je relève le passage suivant: « Restez fidèles aux principes qui ont diiigé » la précédente Législature; nenous Jaisons pas écarter » de cette politique qui avait pour programme que la » véritable indépendance nest ni dans une approbation » aveugle ni dans une opposition constante,,, » Plus tard, en 186^, M. Ollivier a dit dans sa profession de foi: « Admirer toujours est servile ; blâmer quand même » est injuste ; je ne veux ni l'approbation systématique, » ni l'opposition systématique, » C'est mieux dit, mais c'est la même idée.
On procéda à l'appel nominal, et chaque député dut prêter le serment exigé par la Constitution. M. OUi-
l/ÉLECTION DES CINQ 29
vier et moi nous répondîmes à l'appel de notre nom par un : Je le jure, nettement accentué. — MM. Carnot et Goudchaux avaient écrit au président qu'ils refusaient le serment ; il fut donné lecture de leurs lettres. Quant à M. Hénon, pour éviter de prononcer l^juro obligatoire, il s'était avisé d'un singulier expédient; il avait adressé au président une lettre dans laquelle il expliquait, en termes fort confus, pourquoi, après avoir refusé de prêter serment en 1852, il se résignait à le prêter en 1857 ; la lettre se terminait ainsi : « En con- » séquence, j'ai l'honneur de vous envoyer mon adhé^ » sipn à la formule prescrite par l'art. 14 de la Consti- » tution du 14 janvier 1852, modifiée par l'art. 16 du » sénatus-consulte du 25 décembre 1852. » M. Hénon n'avait pas dû trouver cela tout seul ; il avait trop de franchise pour se retrancher derrière de pareils échappatoires; c'était là une [dernièï* tentative de réunion Carnot. M. de Morny fit observer qu'une déclaration entourée de pareilles réserves ne pouvait suffire ; M. Hénon s'exécuta immédiatement ; il prêta le serment pur et simple, x
Notre entrée au Corps législatif causa une vive irritation dans la majorité et dans l'entourage de l'Empereur. Évidemment on avait espéré que nous n'oserions pas rompre ainsi avec les sentiments et les rancunes du parti démocratique. On nous fit un accueil qui frisait de près la grossièreté. Les huissiers reçurent l'ordre de nous parquer sur les derniers bancs, à l'extrémité de la gauche ; il n'y avait personne autour de nous; nous étions complètement isolés. Dans les couloirs, à la bibliothèque, à la salle des conférences, on affectait de ne pas nous adresser la parole, et ow^îl^-
sait à côté de nous sans nous donner la moindre marque de politesse.
Dans les bureaux, c'était à qui éviterait de s'asseoir à côté de nous. Quand vint le travail de la vériflcatioxi des pouvoirs et qu'il fallut répartir les dossiers, comme nous étions présents, M. Hénon et moi, on ne put se dispenser de nous donner notre part de la tâche à remplir. Je fus chargé de rapporter l'élection de M. de Veauce, député de l'Allier ; je me rappellerai toujours le désespoir comique de cet excellent homme en apprenant que c'était sous mon patronage qu'il allait faire son entrée dans la nouvelle Législature. M. Ollivier s'était dérobé à ces ennuis en s'abstenant de paraître dans les bureaux.
Il y avait sur les bancs de la Chambre des hommes avec qui j'avais entretenu autrefois des relations ; ceux-là me saluaient quand ils me rencontraient seul dans un couloir, mais pour peu qu'ils fusseut exposés à être vus, ils feignaient de ne pas me connaître. Ce n'étaient pas seulement les membres de la majorité qui se conduisaient ainsi, c'étaient des députés indépendants : mes deux compatriotes et amis, MM. Pierre Legrand et Jules Brame, me recevaient volontiers chez eux, mais à la Chambre j'étais pour eux un inconnu; s'ils me serraient la main, c'était en cachette ; ils ne me disaient bonjour que de loin. Un jour, M. Ollivier crut pouvoir aborder ^. le comte de Chambrun, qui avait été son camarade à l'école de Droit et à la conférence Mole; M. le comte de Chambrun, avec une franchise qui l'honore, lui déclara nettement que désormais il ne lui adresserait plus la parole, et qu'il désirait que M. Ollivier en fît autant de soa côté.
l'élection des cinq si-
tuant à M. Hénon, c'était la b^te noire de la majorité; on avait répandu dans la Chambre le bruit qu'il avait été, en 1848, le chef des voraces lyonnais ; aussi inspirait- il une véritable horreur.
Parmi les gens du Château, on ne savait comment nous faire sentir que notre présence à la Chambra était pour le gouvernement une gêne et un ennui. On résolut de s'en prendre aux journaux qui avaient soutenu nos* candidatures. Ilfut question de supprimer le iSiècte; une démarche de M. Havin auprès de l'Empereur para le coup. La/Presse, le lendemain du jour où [les députés de l'opposition avaient prêté le serment, publia un article de M. Peyrat un peu violent dans la forme, mais au fond très modéré et dans' tous les cas très constitutionnel; M. Peyrat attaquait en termes [très vifs MM. Carnot et Goudchaux, qu'il accusait de s'être placés, par leur refus de serment, en dehors de l'opinion démocratique.
L'article avait reçu l'approbation de la Patrie, qui lavait reproduit en grande partie.
Le 4 décembre, au milieu du concert d'éloges qui étaient adressés à M. Peyrat de tous les côtés, la hesse reçut la notification d'un décret signé BU- \mity qui suspendait le journal pour deux mois. Ce fut comme un coup de foudre dans un ciel serein ; personne ne s'attendait à une pareille mesure; elle fit sur l'opinion publique le plus déplorable efi'et. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que l'Empereur était, dit-on, l'auteur des considérants du décret de suspension ; il n'avait pas cru que son ministre eût une compétence suffisante pour motiver une mesure aussi extraordinaire;- il avait tenu la plume lui-même. Je ne raççort^
agi
cebruil-que sous bénéfice d'inventaire. Il n'ëtait n' dans les habitudes ni dans le caractère de .Napoléon III de descendre dans de pareils détails.
Les considérants du décret passaient par dessus lia Presse^ pour atteindre directement les députés démocrates qui avaient prêté le serment. « Considérant, y » était-il dit, que, dans l'intérêt surtout de ces masses » laborieuses dont nul, jamais en France, ne s'es"! » plus activement et plus efficacement préoccupé que » TEmpereur, le gouvernement a^lQ droit et le devoir .» de se montrer sévère contre les folies de ces pré— » tendus démocrates, dont Tinfluence, s'ils en avalenf » jamais une, ne saurait qu'être funeste au bien-ètr|| » et au progrès régulier de cette démocratie qu'hf^ » reusement ils sont désormais impuissants à
» ter. » .:
On avait fait là une démarche bien impolitique ; d^ telles paroles ne pouvaient avoir qu'un résultat, c'était de grandir l'importance des députés qui venaient d'être élus, et c'est ce qui ne manqua pas d'arriver.
Ça a été la constante préoccupation des gens do. Château, pendant toute la durée de l'Empire, de rapporter à l'Empereur seul l'initiative de ce qui sei faisait de bon et d'utile en faveur des masses ; lea courtisans ne pouvaient souffrir qu'en dehors de l'Empereur, quelqu'un se proclamât Y ami du peuple. Cett^ prétention eût été excusable si elle n'avait pas étS dictée par des sentiments étroits d'exclusivisme. Mais ce dont on avait peur surtout, dans l'entourage da l'Empereur, c'était qu'une personnalité puissante attirât l'attention du souverain, et que celui-ci fût amené à l'appeler dans ses conseils. La camarilla, car^
l/ÉLECTION DES CINQ 33
SOUS le second Empire, il y a eu une camarilla comme sous Louis-Philippe, voyait de mauvais œil tout ce qui pouvait produire un changement de système, et par suite un changement de personnes. Ce n'est jamais la grandeur du règne qu'elle a eue en vue, mais uniquement la conservation de ses places, de ses honneurs et de ses dignités. En cela elle a agi comme toutes les camarillas; mais, comme elles aussi, elle a abouti à la chute du régime.
La suspension de la Presse m*atteigïiit directement. Je perdis pour im temps la position que j'avais dans ce journal. Je ne la retrouvai que quelques années ' après, lorsque la propriété de la Presse passa des mains He M. Millaud entre celles de M. F. Solar^ l'associé du fameux M. Mirés.
M. Peyrat avait été maladroit dans la façon dont il avait exposé le caractère de la nouvelle opposition ; il n'y avait pas lieu de rajeunir en cette circonstance de vieilles formules révolutionnaires ; il fallait tracer nettement le rôle de l'opposition dans les limites de la Constitution impériale. Mais M. Peyrat n'a jamais été qu'un pur jacobin ; pour juger le présent, il a constamment fait appel aux souvenirs de 93 ; aussi, avec de véritables qualités d'écrivain, n'a-t-il jamais été qu'u)i piètre politique. Ce que M. Peyrat n'avait pas su faire, ce fut M. de Girardin qui le tenta. Avec cette sûreté de coup d'œil qui le distinguait, il dit tout de suite le mot de la situation nouvelle ; il réclama VEmpire avec la liberté. Ce mot a fait fortune ; il a servi de programme à toute une école ; il a abouti à la Constitution et au plébiscite de 1870 ; il importe donc de bien marquer sa date et son origine.
Le journal le Courrier de Paris venait de passer entre les mains de M. Clément Duvernois, avec M. Jules Ferry comme collaborateur. M. E. de Girardin qui, depuis sa sortie de la Presse, cherchait un journal qui consentît à lui prêter ses colonnes, fut accueilli à bras ouverts au Courrier de Paris. La Presse venait d'être suspendue, et l'espoir de racoler un grand nombre de ses lecteurs faisait de cette collaboration un excellent calcul. M. de Girardin chercha naturellement un thème qui pût frapper Topinion, et il trouva celui de l'Empire avec la liberté.
Le premier article parut le 6 décembre ; il posait très nettement la question sur son véritable terrain. Cet article était intitulé : la Presse constitutionnelle. « L'entrée de MM. Darimon, Hénon et OUivier au » Corps législatif, disait M. de Girardin, est le point » de départ d'une politique nouvelle qui peut se ré- » sumer en ces termes : liberté par la Constitution, » liberté par les élections, liberté par le suffrage uni- » versel, liberté enfin par l'opposition constitution- » nelle. — Opposition constitutionnelle, presse con- » stitutionnelle, ces quatre mots sont le programme » de la politique nouvelle. Cette politique laisse en » arrière tous les vieux partis, toutes | les vieilles » passions, toutes les vieilles rancunes, pour ne )) s'attacher qu'aux idées et aux préjugés. »
Les articles de M. de Girardin furent réunis en brochure sous ce titre : VEmpire avec la liberté. Je dois confesser qu'ils eurent peu de retentissement. Ils exprimaient une idée trop juste pour qu'elle fût comprise. Ce n'est pas au milieu des luttes civiles qu'il faut parler aux partis le langage du sens commun;
l'élection des cinq 35
ils n'écoutent jamais que les clameurs des passions. M. de Girardin devançait l'opinion de cinq ou six ans. Il n'en a pas moins eu le m'ërite de dire le premier tout haut ce que beaucoup de gens pensaient tout bas.
Il ne nous vint ni aux uns ni aux autres la pensée de nous inscrire en faux contre le rôle que M. de Girardin assignait à l'opposition. Ce ne fut pourtant pas faute d'être sollicités. Des amis effarés auraient voulu nous voir répudier le programme de V Empire avec la liberté. La seule idée que l'Empire pût devenir libéral les mettait hors d'eux-mêmes. Nous eûmes, en cette circonstance, le pressentiment qu'un malentendu ne tarderait pas à s'établir entre nous et un certain nombre de nos amis : évidemment on ne se rendait pas compte des obligations morales que nous imposait le serment que nous avions prêté. Notre tort, ce fut de ne pas nous expliquer tout de suite. Nous y aurions perdu la sympathie de quelques personnalités plus bruyantes qu'utiles; nous y aurions gagné d'être plus libres dans nos allures et d'avoir plus de force pour entraîner l'opinion. A coup sûr, nous eussions créé un courant que nous aurions été les maîtres de diriger à notre gré. Nos hésitations ne. nous portèrent pas bonheur ; elles firent croire à du louche et à de l'équivoque dans notre conduite ; elles nous créèrent plus tard de véritables embarras.
Cependant il fallait songer au remplacement du général Cavaignac, qui était mort, et de MM. Carnot et Goudchaux, qui étaient démissionnaires pour refus de serment. Les collèges électoraux avaient été con-^ voqués pour le 27 avril 1858.
Cette fois, nous n'eûmes pas à lutter dlnfluence avec un comité démocratique.
A l'ardeur de l'année précédente avait succédé mie indifférence absolue. Si nous n'avions pas pris l'initiative, l'abstention eût été complète, et les candidats officiels n'auraient rencontré devant eux aucun concurrent. MM. Hénon, OUivier et moi, nous nous constituâmes en comité électoral ; MM. Havin et Nefftzer nous prêtèrent encore une fois leur appui. M. OUivier . avait un secret penchant pour les hommes de 1848 ; sa préoccupation était de décider une des personnaUtés marquantes de cette époque d'entrer dans la Chambre ; ■ il croyait par là clore la bouche à ses anciens amis, qui l'accusaient d'avoir, en prêtant serment à TEmpire, cédé à des visées ambitieuses. Il songea d'abord à M. Jules Favre et à M. Marie.
Le nom de M. Jules Favre s'imposait, en quelque sorte, de lui-même ; le grand orateur venait de remporter un immense succès avec sa plaidoirie en faveur d'Orsini. M. OUivier fit quelques démarches auprès de lui et parvint à le décider. Le choix de M. Marie . était moins heureux ; les ouvriers parisiens avaient '• conservé le souvenir de la dureté qu'il avait montrée ' "; à la veille des journées de juin; c'était pourtanit exceUent homme, de relations douces et facUes, e1 encUn à la conciliation. M. OlUvier prétend qu'où 4 songea à M. Peyrat pour le remplacer ; je n'ai jamaii entendu parler de M. Peyrat à cette occasion ; il ert^ probable que si son nom fut prononcé, U dut être-écarté immédiatement. Au dernier moment, sur le refus de M. MariB, on inscrivit sur la liste le nom dé M. Liouville, bâtonnier de Tordre des avocats. Il
l'élection des cinq 37
jouissait au Palais d'une considération méritée, mais il était peu connu de la foule ; il ne fit point de profession de foi, ce qui ne contribua pas peu à écarter de lui les électeurs.
Parmi les hommes qui avaient le plus contribué à décider la masse électorale à se départit de la politique d'abstention et à adopter la ligne de l'opposition constitutionnelle, se trouvait un jeune avocat de»meuré fort obscur jusque-là,
C'était M. Ernest Picard. Il était membre du conseil de surveillance du Siècle, et, à part une plaidoirie en faveur de Degré, le fameux pompier du 15 mai, il n'avait joué aucun rôle politique. Comme on Ta vu plus haut, sa conduite pendant toute la période électorale avait été aussi nette que possible ; je l'avais accompagné plusieurs fois au sein du comité Carnot, et je lui avais toujours entendu proclamer qu'en deÈors de Topposition constitutionnelle, la seule raisonnable, la seule féconde, la seule utile, il n'y avait de place que pour deux alternatives qu'il 'repoussait, l'abstention et la révolution.
Depuis que nous avions été élus, il ne cessait de nous
encourager à persister dans cette voie ; parfois,
QBivier avait montré de l'hésitation ; M. Picard lui
ait rel«?é le courage. Nous ne pouvions pas nous donner de meilleur coopérateur ; tout entre nous était
mmun, les idées, les tendances, la politique et, ce qû ne gâ4^t rien, les sympathies. On parla de M. Picard à K» QUivier ; il trouva qu'en effet c'était un excellent choix. Mais la difficulté^ c'était de le faire I • agréer à M. Havin, qui n'avait pas renoncé complètement à toute prétention pour lui-même.
Un révolutionnaire imbécile, qui toute sa vie a fait de l'agitation sans jamais arriver à se faire prendre au sérieux, M. Armand Lévy, s'était mis en tête de devenir candidat, et se remuait comme un diable pour arriver à ses fins.
Nous avions en outre contre nous le conseil de surveillance àvL Siècle, qui était à la dévotion de M. Havin, et, qui se montrait mal disposé pour M. Picard, bien que celui-ci en fît partie. Nous tînmes bon et nous parvînmes à l'emporter : le nom de M. Picard figura sur la liste comme candidat de la cinquième circonscription. Mais il s'ensuivit un refroidissement entr^ nous et M. Havin ; nous fûmes un instant menacés dd perdre l'appui du Siècle.
La liste définitive fut donc ainsi composée : M. Liouville, candidat de la 3" circonscription; M. Ernest Picard, candidat de la 5®, et M. Jules Favre, candidat de la 6®.
M. Liouville échoua contre le général Perrot, qui avait commandé la garde nationale de la Seine, ém 1848. M. Jules Favre fut élu au premier tour de scrutin. M. Picard dut subir un ballottage ; il fut nomm5 le 10 mai 1858.
Ainsi se trouva formé ce fameux groupe dei CiÉI qui eut l'insigne honneur d'être, pendant la'législatdB de 1858-1863, l'organe de Topinion publique. Nous j^ nous étions cherchés ni les uns ni les autres , le hasa^P nous avait réunis, et, si chacun de nous était descende au fond de sa conscience, il y aurait rencontré biei» des causes de dissidence. Mais la nécessité d'abord^ puis la sympathie créèrent entre nous un lien qu'on m bien souvent essayé de rompre sans pouvoir y réussif
l'élection des cinq îit>
jamais. Nous sentions que nous avions une sorte de responsabilité commune, et que notre situation nous imposait comme un devoir impérieux le sacrifice de notre individualité. Cela se fit tout simplement, et sans qu'il y eût jamais entre nous un accord soit écrit, soit verbal.
Pourtant, dans notre union même, il y avait entre certains de nous des affinités plus intimes. MM. OUi* vier et Picard étaient liés de longue date ; ils se rapprochaient volontiers l'un de l'autre ; M. Ollivier exerçait sur M. Picard une influence qui ressemblait à delà fascination ; M. Picard s'était placé tout de suite en sous-ordre ; il ne voyait que l'avenir de M. Ollivier; il travaillait avec ardeur à accroître son influence ; il s'était fait littéralement son très humble serviteur. Je n'avais pas tardé à être admis en tiers dans cette amitié ; mais au second plan. Nous formâmes ainsi parmi les Cinq une sorte de triumvirat. On ne me disait pas tout; beaucoup de plans s'élaboraient entre MM. Picai'd et Ollivier, dont on ne me faisait qu'une communication discrète ; quand il s'agissait de dénouer une difficulté, c'était à moi qu'on avait recours. Je ne demandais pas mieux que de jouer ce rôle efi'acé. J'é- ^Itfâs certain de reprendre mon influence dans les ques- ■tions spéciales. C'est en effet ce qui arriva. Toutes Jea fois qu'un projet de loi relatif à des mesures économiques ou financières était présenté, c'était à moi îu'on s'en remettait du soin de préparer la discussion «t d'attacher, comme on dit, le grelot.
Quand il s'agissait d'une grave question à résoudre
et d'amendements à formuler, c'était chez M.. î\5\^^
/f^Yve que nous nous réunissions pour nous exi\.^T^ÔLv:çi
sur la marche à suivre. Mais le plus souvent, nous avions adopté entre nous trois la ligne de conduite que nous avions jugé être la meilleure, nous avions rédigé le« amendements à Tavance. Au lieu de discuter, M. Jules Favre se perdait dans d'interminables causeries, où les souvenirs de sa vie politique tenaient la 'plus grande place ; l'heure venue de prendre une résolution, il se hasardait parfois à faire une observation, elle, portait plus sur la forme que sur le fond ; il résistait peu, et nous étions toujours disposés à lui donner satisfaction, de sorte que nous arrivions vite à nous entendre.
M. Jules Favre a toujours été d*un caractère facile; cette âpreté qu'il apportait à la tribune disparaissait dans les rapports de la vie privée. Cet homme, qu*i sa dure et fière parole on aurait été tenté de prendre pour une barre de fer, était un roseau qui pliait au. moindre souffle. Il n'avait ni volonté ni parti pris. Sa vie politique n'a été qu'une longue série d'entraînements, et si Ton en juge par certaines révélations, il en a été de même dans son existence intime. Pendant cinq ans, nous l'avons constamment dominé.
Plus tard, il nous a échappé, mais c'a été pour subir un autre joug, joug plus dur que le nôtre, puisque ta malheureux orateur a été conduit, par des influences néfastesj à se faire le promoteur de la révolution da 4 septembre et à être ainsi l'instrument de la ruine d6 la patrie.
M. Hénon, lyonnais comme M. Jules Favre, étaii d'une autre trempe ; c'était un vieux révolutionnaire qui s'était trouvé mêlé aux troubles qui avaient suiv rétablissement de la monarchie de^SSO. Il avait puisé
l'élection des cinq 4i
dans la fréquentation des bousingots de cette époque, certains sentiments de défiance qui le rendaient peu commode dans les grandes occasions. C'était de lui que venaient le plus souvent les objections. Il est vrai qu'il ne les trouvait pas tout seul. M. Hénon avait conservé avec M. Carnot et ses amis des relations suivies. Il s'inspirait volontiers de leurs idées, et comme ces messieurs avaient' gardé leurs rancunes, ils auraient été bien aises de nous créer des embarras.
Heureusement, M. Hénon avait une passion qui le détournait souvent de la politique; excellent botaniste, il s'était voué au culte des iris; pour avoir unoignon, il aurait fait le tour du monde ; il avait loué à Vaugirard un jardin, dans lequel il avait planté des iris, et il passait des journées entières à les admirer.
M. Hénon arrivait à nos réunions le plus souvent sans bien savoir de quoi il s'agissait; il hasardait pourtant des observations, quand la solution proposée ne cadrait pas. avec ses préjugés. Mai^ aussitôt qu'il voyait M. Jules Favre opiner dans notre sens, il finissait par se rendre. Le lendemain, il avait réfléchi, et il se montrait plus récalcitrant encore que la veille. Au moment du vote, il se laissait entraîner. Il lui est arrivé pourtant de ne pas céder et de manifester sa dissidence, en s' abstenant. A part ces occasions fort rares, M. Hénon ne nous a jamais causé d'embarras sérieux .
Quand il s'agissait de nous entendre sur les résolutions à prendre, c'était, comme je viens de le dire, chez M. Jules Favre que nous nous réunissions. Mais là n'était pas notre véritable centre d'action, Cjfe\.i\\.
dans le petit appartement de M. Ollivier, rue Saint- Guillaume que nous rassemblions nos amis. Ils étaient peu nombreux, mais tous paraissaient décidés à nous suivre dans la voie que nous avions ouverte. On comptait parmi eux MM. Jules Ferry, Herold, Floquet, Hérisson, Dréo, Delprat, RouUeaux, etc. Ils étaient jeunes, ardents, et semblaient avoir adopté M. OUivier pour leur chef de file. 'C'était de lui qu'ils prenaient le mot d'ordre. Attachés complètement à sa fortune, ils se montraient empressés et dévoués.
Quand M. Ollivier devait prendre la parole, ils envahissaient la tribune publique du Corps législatif et ils l'encourageaient du regard et du geste ; à l'issue de la séance, ils l'attendaient à la salle des Pas-Perdus et l'applaudissaient jusqu'à la porte de sortie. Il se constitua ainsi, à côté des Cinq, un groupe déjeunes gens tout prêts à les seconder et aies appuyer auprès du public. Comme ils étaient fort assidus aux séances de la Chambre, et qu'on ne voyait qu'eux dans la tribune publique, on les désigna dans les journaux sous le nom d'auditeurs au Corps législatif.
L'élection du 27 avril 1858, où figuraient les noms d'hommes de 1848, aurait dû ramener Proudhon aux idées qu'il avait exposées dans son livre : la Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat. Elle produisit un effet tout contraire. Proudhon se rangea décidément du côté des abstentionnistes. Il est vrai qu'il n'avait pas à se louer du gouvernement impérial ; un ouvrage auquel il travaillait depuis plusieurs années {La Justice dans V Eglise et dans la Révolution) venait d'être saisi et déféré au parquet. Il perdait ainsi le fruit d'un long labeur et il était menacé dans sa liberté.
l/ÉLÈCTION DES CINQ ^43
Il eût fallu une véritable abnégation pour se rallier, en face d'un pareil désastre, à l'opposition constitutionnelle. Cette nouvelle persécution avait éveillé chez Prpudhon des sentiments de colère. Aussi, je fus fort mal inspiré en lui adressant, à la date du 30 avril, la lettre de condoléance suivante :
» Paris, 30 avril 1838.
« Mon cher Proudhon,
» Permettez-moi de vous faire part du chagrin, mêlé de beaucoup d'autres sentiments, que j'ai éprouvé en lisant ce matin dans le il/omYet/r l'entrefilet annonçant la saisie de votre nouvel ouvrage. Absorbé par les travaux de la fin de la session, j'ai à peine eu le temps, quelque bonne envie que j'en eusse, de parcourir vos trois volumes. Mais le peu que j'en ai lu m'a prouvé que vous aviez mis là toute votre vie intellec- . tuelle, que c'était votre testament politique que vous aviez écrit. Un livre pareil ne se refait pas. Je gémis pour notre pays, à qui il suffisait peut-être de la voix d'un honnête homme pour reprendre un peu d'élan moral, de la détermination à laquelle s'est arrêté le pouvoir. Comment n'a-t-il pas compris qu'il est plus ^ facile de mener une nation chez laquelle le sentiment i delà justice est profondément développé, qu'un pays I auquel les ultramontains, coalisés avec les agioteurs, ! soufflent l'oubli de tous les principes conservateurs ! des sociétés humaines ? S'il se trouvait trois juge^ Q^\
saisissent cette vérité si simple, votre cause serait triomphante.
» Mais se trouvera-t-il trois juges ?
» Votre ami tout dévoué bien que désavoué,
» Alfred Darimon. »
Ces derniers mots faisaient allusion à certains propos qui avaient été tenus par Proudhon, au milieu d'un cercle d'amis, sur mon entrée au Corps législatif. Comme d'usage, on n'avait pas manqué de me les rapporter. Il s'en était suivi entre nous un refroidissement, à la suite duquel nous avions cessé de nous voir. C'était un tort de ma part. Si j'avais pris le parti d'aller m'expliquer avec Proudhon, il est probable que nous nous serions entendus. Mais j'étais piqué au vif ; je me considérais comme atteint dans ma dignité de représentant du peuple, et je me renfermais dans une bouderie obstinée. Proudhon comprit le sentiment qui m'avait dicté ma dernière phrase, car il me répondit :
« Mon cher Darimon,
» Je vous remercie de votre billet de ce matin ; il me prouve que toute espèce de lien n'est pas rompu entre nous.
» Je ne garde pour vous aucun ressentiment.
r> Aucune pensée de mésestime n'est entrée en mon âme, et comme j'espère toujours vous rendre boi^ témoignage, mes bons offices, si, dans la position où
l'élection des cinq 45
je me trouve, il m'est permis de parler ainsi, ne vous feront jamais défaut.
» Malheureusement je crois, pour des raisons toutes particulières, qu'il convient que nous restions désormais séparés. J'ajouterai, pour être franc jusqu'au bout, que, si votre ligne politique, appuyée en dernier lieu par d'illustres exemples et par trente ou quarante mille électeurs, n'a rien de personnellement reprochable, si même vous avez pu croire que je vous avais fourni moi-même des raisons plausibles de suivre cette ligne, cependant je suis éonvaincu qu'on pouvait faire plus et mieux que ce qui a été fait, et qu'à ce point de vue encore, il importe que notre insolidarité soit formellement accusée.
» C'est triste : les idées et les sentiments unissent les hommes; les circonstances et la diversité des points de vue qu'elles font naître les désunissent. Il faut en prendre notre parti, puisque sans cela nous ne serions pas libres.
» Adieu donc, et faites de votre côté contre l'enpemi commun ce que je ferai du mien.
» Votre tout dévoué,
» P.-J. Proudhon. »
Quoique la forme en fût très adoucie, il n'y avait pas à s'y tromper. C'était une rupture. J'en fus douloureusement affecté et pendant longtemps.
Proudhon n'était pas seulement un ami politique pour moi ; j'avais pour lui les sentiments qu'un fils a pour son père. Il n'y avait pas pour le moment de tentatives à faire pour le ramener à une résolution moiua
sévère. Je le connaissais bien; je savais qu'il avait dû lui en coûter beaucoup pour se séparer de moi, et que précisément à cause de cela, la chose une fois faite, il ne reviendrait pas sur le parti qu'il avait cru devoir prendre. Je m'en remis au temps du soin d'opérer un rapprochement entre nous. Je ne me trompais pas : au bout d'un an, il fut le premier à renouer nos relations d'autrefois.
A la vérité, il continuait à se montrer fort réservé avec moi sur le terrain politique, mais il était du moins plus disposé à m'encourager qu'à me blâmer. Dans ses . brochures, toutes les fois qu'il avait occasion de parler de moi, il le faisait en termes qui, s'ils ne me donnaient pas satisfaction au point de vue politique, étaient du moins flatteurs pour mon amour-propre. Nous continuâmes ainsi à rester sinon alliés du moins unis jusqu'au bout. De mon côté, je me suis attaché à écarter tout ce qui de près ou de loin eût pu rappeler nos dissidences.
Proudhon n'a jamais parlé de moi qu'avec amitié; je me suis toujours exprimé sur lui avec déférence et respect. Il a pu, dans des circonstances où j'avais le droit de compter sur son adhésion, changer brusquement de ligne de conduite et par là me cauàer de grands froissements de cœur. J'ai dû m'incliner;mes sentiments sont restés les mêmes; Proudhon sera toujours pour moi un maître vénéré .
. Sije me suis étendu sur cet incident, c'est qu'on a essayé plus tard de se faire de ma brouille avec Proudhon une arme contre nous. Dans les partis, les moindres commérages ont leur importance. Nos adversaires, jaloux de l'influence que nous exercions
£%jMrriéir ]>^ cinq 47
■ I , i m m t II I I I . » I I
'opinion, cherchaient tous. les moyens de nous j et de nous diminuer. Proudhon s'aperçut bien du rôle qu'on voulait lui faire jouer, et avec un itëressèment qui l'honore, il agit de telle façon les malveillants comprirent bien vite qu'il n'était disposé à s'y prêter.
Le 14 janvier 1858, il y avait fête au Palais-Roy aL Le prince Napoléon donnait une grande soirée dont le programme était des plus attrayants : on annonçait la charmante comédie d'Alfred de Musset, Quittes pour la peur y avec M'"^ Arnould-Plessy dans le rôle de la marquise ; Duprez, qui ne se faisait plus entendre en public depuis longtemps, avait consenti à chanter plusieurs chansons de Béranger, et entr'autres le Vieux sergent et le Dieu des bonnes gens. L'Empereur et l'Impératrice devaient se rendre dans les salons de leur cousin, au sortir de l'Opéra où avait lieu une représentation extraordinaire au bénéfice du chanteur Massol qui prenait sa retraite.
Suivant une habitude invariable, le prince Napoléon avait adressé des invitations à toutes les personnes qui l'approchaient sans faire de distinction de partis ou d*opinions. J'avais reçu une de ces invitations, et je m'acheminais vers le Palais-Royal, quand atTVNfeTw^
50 HISTOIRE DE DOUZE Al/s
LafjStte, à la hauteur de la rue Rossini, je reçus dans mon fiacre une double secousse : la première venait d'une explosion formidable qui ressemblait à un coup de canon, la seconde était produite par un mouvement de recul qu'avait subi la voiture. Le cocher avait en efi'et toutes les peines du monde à maîtriser son cheval que la détonation avait effrayé. Je mis la tête à la portière : « Que se passe-t-il? dis-je à mon auto- » médon. — Je ne sais pas, monsieur, ça vient de » rOpéra; i^ns doute une explosion de gaz ! » La voiture se remit en route, et bien que deux ou trois détonations S9 succédassent à peu de distance l'une de Tautre, j'étais loin de me douter qu'il venait de se produire un de ces événements destinés à exercer sur la politique impériale une malheureuse influence.
En entrant dans les salons du Palais-Royal, je remarquai tout de suite qu'il se passait quelque chose d'insolite. Les figures étaient renversées. Ce n'est qu'en balbutiant que l'huissier chargé d'annoncer les invités prononça mon nom. Je trouvai, groupées' à côté de la porte^ et comme des gens disposés à s'esquiver, un certain nombre de personnes appartenant à ce qu'on appelait alors l'opinion radicale. Comme je cherchais des yeux le prince Napoléon, afin de le saluer, un aide de camp s'avança vers moi et m'apprit que le prince avait dû partir précipitamment, appelé auprès de l'Empereur par un événement terrible : « On a, me » dit-il, tiré sur Sa Majesté à son arrivée à FOpéra; » on parle de l'explosion d'une machine infernale. »
Il était évident qu'on n'avait au Palais-Royal que des notions vagues sur ce qui s'était passé. Je racontai ce qui m'était arrivé en traversant la rue Laffitte. Je
devins un moment le centre d'un groupe. Mais je ne
I tardai pas à m'apercevoir que j'étais entouré de gens disposés à me témoigner tout autre chose que de la bienveillance. Des propos désagréables étaient lancés à l'adresse des hommes d'opposition; quelques-uns, avec cette suffisance qui caractérisait alors l'entourage impérial, laissaient échapper des ^insinuations presque inconvenantes. Je fis ma retraite en bon ordre vers ceux de nos amis que j'avais trouvés auprès de la porte d'entrée.
« Mon cher Ducoux, dis-je à l'ancien préfet de police de 1848, qui vint au-devant de moi, ne trouvez-vous pas que nous ne sommes pas à notre place ici?
— ce Oui, répondit M. Ducoux, on nous tient en quarantaine. Si je ne craignais deblesser le prince, je me serais déjà retiré. »
Nous fîmes un mouvement vers la porte, et en ce inoment le prince entra. Comme notre groupe était le plus rapproché^ ce fut vers nous qu'il se dirigea, et c'est en s'adressant à nous qu'il donna les détails de l'épouvantable attentat dont l'Empereur et l'Impératrice avaient failli être les victimes : « Leurs Majestés, » dit-il, n'avaient pas été atteintes; il n'y avait de » blessés que des passants et des cavaliers de l'escorte. » Les coupables étaient arrêtés; c'étaient des Italiens. » La salle entière de l'Opéra avait manifesté son » indignation contre cette odieuse tentative. »
Un quart d'heure après le retour du prince Napoléon, la fête commença, mais elle fut des plus froides. Chacun était visiblement sous le coup de préoccupations pénibles. Beaucoup d'invités s'étaient retirée. Ow
5â ' HISTOIRE DE DOUZE ANS
ne prêta à la pièce de Musset qu'une attention d traite, bien qu'elle fût jouée avec beaucoup de fines par un aide de camp du prince, M. Ferri-Pisani, et p M. de Valabrègue, un des chambellans de TEmpereu On ne put s'empêcher de faire un rapprocheme entre le titre de la comédie de Musset, Quittes pour peur, et le péril auquel l'Empereur et Tlmpératri avaient échappé si miraculeusement. Duprez chan d'une voix éraillée deux ou trois chansons de Béra ger. Mais à peine avait-il chevroté le dernier refra qu'il se trouva devant des banquettes vides. Tout monde s'était échappé. Les uns s'étaient rendus l'Opéra, afin d'acclamer l'Empereur et l'Impératrice leur sortie; les autres avaient couru aux Tuileri dont les salons étaient remplis d'une foule de ge empressés de faire montre de leur dévouement.
Les impressions que j'avais recueillies au Pala Royal m'avaient fait entrevoir dans quel sens on allj engager la politique de l'Empereur. Sans doute par ces hommes appartenant presque tous au monde of ciel, le sentiment du péril qu'avait couru la person du souverain avait produit une émotion immenj Mais ce qui paraissait les avoir le plus frappés, c'ét la fragilité du régime auquel ils avaient rattaché le fortune . A entendre leurs raisonnements, on eût ( que c'étaient surtout les hautes situations occupe par eux qu'avaient menacé les terribles bomt d'Orsini. Un sénateur, qui passait au Luxembourg po professer des opinions ultra-libérales, criait d'u voix flùtée aux applaudissements de tous : « No » n'aurons de repos et de sécurité que lorsqu'on au » pris le parti de se débarrasser de tous ces c
le
ai:'
Il ■ ■ ■
» quins. L'Empereur s'est montré jusqu'ici trop indul- » gent, il faut qu'il devienne impitoyable. »
L'opinion dominante, c'était que le gouvernement devait adresser aux Etats voisins et surtout à l'Angleterre une sommation énergique d'avoir à expulser tous les conspirateurs cosmopolites auxquels ils donnaient un asile trop complaisant. Là-dessus il n'y avait qu'un cri : on considérait comme contraire au droit des gens l'indifiFérence que le gouvernement anglais montrait en face de machinations semblables à celle qui avait failli avoir une issue si funeste.
Le surlendemain de l'attentat, le Corps législatif, le Sénat et le conseil d'Etat se rendirent en corps aux Tuileries pour présenter leurs félicitations à TEmpereur. M. de Momy se fit l'interprète des sentiments qui dominaient dans le monde officiel. Son langage se Id ressentait de l'afiFolement général. On peut juger de rB] la situation d'esprit où se trouvait cet esprit habituellement si mesur^, quand on lit les étranges paroles qu'il laissa échapper : « Lorsque les populations voient » d'aussi abominables attentats se préparer au dehors, » elles se demandent comment des gouvernements voi- ^^1 fi sins et amis sont dans l'impuissance de détruire ces 4 » laboratoires d'assassinat et comment les* saintes » lois de l'hospitalité peuvent s'appliquer aux bêtes » féroces. »
Tandis que la presse officieuse faisait appel à une répression inexorable, les quelques journaux indépen- *u- dants qui existaient alors, le Siècle, VEstafette et le irî Courrier de Paris se montraient aussi plats que pos- ■^'1 sible. Menacés dans leur existence, ils avaieiA, c^cxx devoir prendre une attitude des plus liutïîb\e%. \iÇi
fi
.ni
Journal des Débats seul montra quelque dignité ; il osa résister à Tentraînement général. Le Constitutionnel, parla plume de M. Granier de Cassagnac, s'oublia jusqu'à l'accuser de complicité dans l'attentat. Le Journal^ des Débats, en face de cette accusation aussi absurde que ridicule, garda un silence dédaigneux; c'était le meilleur parti qu'il y eût à prendre.
Le 18 janvier avait lieu l'ouverture de la session législative. En cette circonstance, lés membres de la famille impériale crurent de leur devoir de marquer leur intime solidarité avec l'Empereur. Napoléon III avait à ses côtés le prince Jérôme, le prince Napoléon, le prince Louis-Lucien Bonaparte, le prince Lucien Murât et le prince Joachim Murât. La princesse Mathilde accompagnait l'Impératrice.
Le discours de l'Empereur reflétait les impressions de son entourage. « Le danger, disait-il, n'est pas, » quoi qu'on dise, dans les prérogatives excessives du » pouvoir, mais plutôt dans l'absence de lois répres- » sives. » Plus loin le souverain invitait le Corps législatif à l'aider « à rechercher les moyens de réduire » au silence les oppositions extrêmes et factieuses. » Il y avait aussi un avertissement à l'adresse des députés d'opposition nouvellement élus : « J'accueille avec » empressement, sans m'arrêter à leurs antécédents, » tous ceux qui reconnaissent la volonté nationale ; » quant aux provocateurs ou organisateurs de com - » plots, qu'ils sachent • bien que leur temps est » passé. »
M. Hénon et M. Curé, qui s'étaient fait confectionner un uniforme de député, assistaient à la séance impériàle. Ils nous rapportèrent le lendemain qu'en pro-
IJi LOI DE SÛRETÉ OÉNÉKÂLK 55
mçant ces paroles, TEmpereur s'était tourné du côté i Corps législatif et avait semblé chercher des yeux s députés opposants pour bien indiquer que ces pales s'adressaient à eux. C'étaient des mots qui ne ►rtaient, pas, puisque tout dans notre attitude prouit que nous étions décidés à ne pas nous écarter i seul moment du terrain de l'opposition légale et institutionnelle.
L'Empereur, dans son discours, avait manifesté un ofond dépit de ce « qu'on avait vu, disait-il, quelques hommes qui, s'avouant hautement ennemis des institutions nationales, avaient trompé les électeurs par de fausses promesses et, après avoir brigué leurs suffrages, les avaient rejetés ensuite avec dédain. » Le refus de serment de MM. Cavaignac, oudchaux et Carnot n'avait pu être effacé par la )umission de MM. E. OUivier, Darimon et Hénon. ussi une des premières mesures qui furent prises, 3ur éviter ce qu'on appelait « un scandale public » , 3 fut d'envoyer au Sénat un projet de sénatus-conilte pour exiger des candidats à la députation le arment exigé par l'article 16 du sénatus-consulte u 25 décembre 1852. Cette formalité n'était pas ouvelle ; c'était un emprunt fait à la législation des lus mauvais jours de la Restauration.
Il se trouve toujours, dans ces moments de trouble aoral, des esprits excessifs qui cherchent à faire préaloir les idées les plus absurdes. Un d'eux exposa en onseil, qu'il y aurait peut-être avantage à imposer ux gérants, rédacteurs et propriétaires de journaux e serment politique. « On parviendrait ainsi, disait-il, ► à se débarrasser des éléments hostiles ou âi^uç^^-
» reux qui cherchaient dans la presse un moyen de » satisfaire leurs sentiments de haine. » Le moyen fut jugé impraticable ; mais il parut difficile d'exempter les journaux des mesures qui allaient être prises. On s'arrêta à l'idée de frapper de suppression deux journaux, la Mevue de Paris, qui représentait l'opinion républicaine, et le Spectateur, qui était l'organe du parti légitimo-orléaniste. Dans le long rapport qui précédait le décret de suppression et qui était signé Billaulty il était impossible de trouver une raison qui pût résister à un examen sérieux. Il n'y avait qu'un mot qui révélât la pensée gouvernementale : « Ce sera, » disait le ministre de l'intérieur, un avertissement » pour d'autres. »
Mais ce n'était là que la menue monnaie du régime qui avait prévalu dans les conseils du gouvernement. Ce régime constituait pour TErapire un véritable système défensif. Trois grandes mesures le caractérisaient : l'institution des grands commandements militaires, la création d'un Conseil privé pouvant devenir à un moment donné un Conseil de régence, et surtout une loi de sûreté générale destinée à peser comme une menacé sur toutes les opinions hostiles.
Lacréation d'une Régence entourée d'un conseil destiné à lui donner une plus grande force n'avait rien que de très légitime. Elle était en quelque sorte appelée par les circonstances. Elle répondait à une pensée de prévoyance en face d'éventualités redoutables. Le Sénatus-consulte du 17 juillet 1856 renfermait une lacune qu'il était urgent de combler. Un décre du 1°' février 1868 conféra à l'Impératrice le titre de Régente avec le droit d'en exercer les fonctions à
Là loi de surëté Générale 57
partir de ravènement de son fils mineur. Le Conseil privé qui devait former, en cas de mort de l'Empereur, le Conseil de Régence, était à la vérité composé de personnages connus pour leurs opinions réactionnaires, mais leur influence était contrebalancée par celle des deux princes français que le décret leur adjoignait ; ces deux princes étaient le prince Jérôme et le prince Napoléon qu'on considérait comme acquis aux idées libérales. En Tabsence de l'Empereur, c'était au prince Jérôme qu'était dévolue la Présidence, ce qui donnait au Palais-Royal une situation prépondérante.
Mais si les décrets concernant la Régence pouvaient être considérés comme un acte de prudente conservation, on n'en pouvait pas dire autant du décret qui instituait les grands commandements militaires ni de la loi de sûreté générale :.
Dans une note qui me fut deiuandée à la fin du mois de mars 18S8 par le prince Napoléon pour être mise sous les yeux de l'Empereur, je m'expliquai en ces termes sur le décret concernant les grauds commandements militaires :
« On ne se contente pas de frapper les auteurs et les complices de Tattentat, on met en suspicion le pays tout entier. La pensée qui a inspiré la création de cinq commandements militaires n'a échappé à personne. On a vu là une sorte de mise en état de siège de toute la France ou du moins rétablissement de ce régime militaire que, dans tous les temps, elle adétesté. Les grands commandements militaii es répondentils, du moins, au but qui les a fait établir ? Pas le moins du monde. La France est un pays unitaire ; les mouvements qui s'y manifestent se produisent au centre ; jamais Timpulsioa ne vient des départements. Dans le cas où Paris ae s»o\3L\e.N^T^\\. contre l'Empire, les maréchaax^nè pourraient rien Iôàt^ ^o\«
sa défense. Paralysés par Tadhésion que le mouvement recevrait des provinces, ils seraient eux-mêmes rapidement entraînés. Impuissants pour le bien, les commandements militaires ne seront pour le pays qu'un moyen d'inutile vexation. C'est une pure institution de luxe. >■>
L'opinion que j'exprimais dans cette même note sur la loi de sûreté générale n'était pas moins sévère :
a ... C'est, disais-je, se placer à un point de vue bien étroit que de considérer uniquement les petits inconvénients d'une situation et d'en tirer prétexte pour ajourner les réformes légitimes. Si la liberté n'était pas possible en France au lendemain du 14 janvier, c'est qu'elle ne le sera jamais ; il faut non pas seulement l'ajourner, il faut y renoncer pour toujours. Mais comment ne voit-on pas qu'au contraire le lendemain de l'attentat était le moment le plus propice pour établir la liberté? A prendre l'attentat comme une œuvre des partis hostiles, il est certain que c'était une tentative avortée.- Or, rien ne détruit les partis comme les tentatives qui avortent. Le 15 janvier au matin, le gouvernement impérial était cent fois plus fort que le J^O décembre 1852 ; il pouvait tout ce qu'il voulait. Comment ^ne l'a-t-ilpas compris î* Comment a-t-il pu se laisser aller à des terreurs puériles? Comment a-t-il pu se renfermer dans une pensée étroite de conservation, alors qu'il fallait arborer au grand soleil l'idée de la Révolution?
» Ce qui prouve combien peu on a eu l'intelligence de la situation, ce sont les mesures de sûreté générale qu'on a soumises au Corps législatif. Les hommes qui ont le culte du droit ont gémi en voyant l'oubli dans lequel on mettait le respect de la liberté individuelle ; les amis sérieux de la dynastie ont vu là quelque chose de plus, ils ont jugé cette mesure comme le coup le plus rude qu'on pût porter à son avenir. Par là en effet le gouvernement de l'Empereur a semblé condamner la politique qu'il a suivie depuis six ans. Cette politique était des plus sages : on avait travaillé à l'apaisement des esprits en multipliant les amnisties et les grâces ; beaucoup d'exilés avaient vu se rouvrir les portes de la France ; en dernier lieu, on avait déclaré que tous pouvaient rentrer sous la seule condition de promettre qu'ils s'abstiendraient de toute tentative contre l'Empire. En pissant a\iis»\, U ^Qxxveraement
de TEmpereur faisait preuve de force en même temps que de sagesse, il montrait qu'il n'avait pas besoin de mesures d'exception pour subsister, et qu'il n'avait plus rien à craindre de ses adversaires..
» Le lendemain de l'attentat, on déclare à l'Europe étonnée que l'Empire est miné dans sa base, que les complots l'environnent, • que les sociétés secrètes le menacent et que c'en est fait de lui, si l'on n'a pas recours a des mesures qui permettent au gouvernement de faire ce qu'il lui plaît d'une certaine catégorie de citoyens. En d'autres termes, on vient proclamer que sept ans d'une politique glorieuse n'ont servi de rien, que tout est à recommencer, même le coup d'État. Les partis étaient morts ; on les ressuscite; ils venaient à l'Empire, on les repousse... »
Bien qu'on eût annoncé que l'Empereur avait fait de sa main des modifications au projet de loi et qu'il eût même retouché l'Exposé des motifs, le Corps législatif ne fit à la loi relative à des mesures de sûreté générale qu'un accueil très froid et très réservé. Le gouvernement avait déclaré à diverses reprises que l'attentat était uniquement l'œuvre de conspirateurs étrangers .; on ne comprenait pas comment on s'en prenait à des Français qu'on accusait sans preuves d'une sorte de complicité morale. Les députés montraient quelque humeur de se voir associés, sans l'avoir désiré ni demandé, à des proscriptions que rien ne motivait et qui pouvaient attirer sur eux, à un moment donné, des haines et des vengeances*
Aussi la discussion dans les bnreaux fut-elle vive et passionnée. Le projet de loi fut l'objet de nombreuses critiques. Beaucoup de députés, très dévoués à TEmpire^ en réclamaient le rejet pur et simple. Mais le plus grand nombre, tout en regrettant qu'il eût été présenté, demandaient qu'on en limitât les effets ^ovvt une période très courte; ils trouvaient qu'en TXie\X.^.u\.
pour trois ans entre les mains du gouvernement ces armes exceptionnelles, on lui accordait tout ce dont » il prétendait avoir besoin pour se débarrasser des partis hostiles.
Nous nous étions rendus, dans nos bureaux respectifs, bien moins avec l'intention de prendre part à la discussion que de nous rendre compte des sentiments qui* animaient la Chambre. Le débat avait été fort mouvementé dans mon bureau; j'avais pris des notes assez étendues sur les arguments qu'on avait fait valoir pour et contre le projet de loi.
A quelques jours de là je fis la rencontre de M. le baron de Janzé, mon ancien collaborateur du Peuple et de la Voix du Peuple. Il réunissait chez lui, tous les mercredis, un certain nombre d'amis; on jouait au whist, on faisait de la musique; j'étais depuis longtemps un habitué de ces petites réunions intimes.
— Savez-vous, me dit M. de Janzé, que vous effrayez beaucoup un de mes amis! L'autre soir, il m'a manifesté son étonnement de ce que je vous recevais chez moi.
— Pourquoi cela?
— Il prétend que, lors de la discussion de la loi de sûreté générale dans les bureaux, il a remarqué que vous preniez des notes sur les discours des orateurs.
= — C'est vrai, mais quel mal y a-t-il à cela?
— Votre collègue prétend que vous êtes en rapport avec le Comité révolutionnaire de Londres, et que vouâ^ n'avez pris des notes que pour les lui envoyer*
— C'est ridicule. J'ai pris des notes pour me guider dans la discussion delà loi, si Toecasion se présentait
L pour moi de prendre la parole. Quel est cet imbécile?
M. de Janzé me donna un nom que je ne répéterai pas ici, attendu que cet excellent collègue à qui je causais tant de frayeur est devenu depuis mon ami et possède une des intelligences les plus fines que je connaisse. Mais on voit, par cet exemple, combien les esprits les plus fermes trouvent difficilement leur assiette quand on les place dans une situation fausse ; la majorité était évidemment hantée par la peur du Comité révolutionnaire, et chaque député n'était pas loin de croire qu'on mettrait bientôt à ses trousses un des sicaires d'Orsini.
Je ne fis que rire de la terreur que je causais à mon spirituel collègue. J'avais tort. Quelques jours aupa-
Jravant, j'avais reçu une lettre anonyme où Ton insinuait que je n'avais pénétré dans la Chambre que pour I- saisir l'occasion d'assassiner l'Empereur. 11 est cer- • tain que les députés de la majorité nous soupçonnaient d'avoir des rapports avec les fauteurs de complots. On nous tenait dans un isolement absolu. On se taisait à notre approche. Quand, dans la salle des conférences, nous nous asseyions à la table où les députés rédigeaient leurs correspondances, nos voisins ramassaient précipitamment leurs papiers et allaient se placer plus loin. Quand nous demandions un journal, les gargons, feignant de n'avoir pas entendu le titre, nous apportaient le journal le plus avancé, comme û . étant le seul dont la lecture pût nous intéresser. A la lE» buvette, on nous regardait de travers. Les députés, avec qui nous avions des relations en dehors de la Chambre, n'osaient plus nous adresser la parole dans les couloirs; ils attendaient, pour nous serrer la mam^ que nous fussions enïTe deux portes, loin dke^ t^^^'c^^
62 HISTOIKE DK DOUZE ANS
indiscrets. Pendant plusieurs jours, le secrétariat ge néral et la questure cessèrent de nous envoyer 1( convocations à domicile. On semblait vouloir noi pousser à bout à force de mauvais procédés.
Nous ne rencontrions pas, parmi nos amis d dehors, les encouragements sur lesquels nous avioi le droit de compter. La présentation de la loi de sûre générale les avait littéralement atterrés ; ils se voyaie] tous sur le chemin de Cayenne ou de Lambessa. Il avait eu, le 3 février, une soirée chez M. Havin, d recteur du Siècle, et nous avions pu remarquer Te fet produit par la politique brutale du gouverna ment. Le pauvre M. Havin faisait peine à voi tous les jours on le menaçait de faire subir j Siècle le même sort qu*à la Bévue de Paris et au Spi tateur. Placé sous le coup d'une suppression qui e ruiné ses actionnaires et qui lui eût fait perdre une i tuation politique importante, M. Havin ne sav^ quelle attitude prendre. A la suite des élections Paris, le Siècle avait couru les plus grands périls ; rheure qu'il est, on conjurait sa perte dans les co seils du gouvernement. Aussi nous suppliait-on, da l'entourage de M. Havin, de nous montrer très mod rés dans nos attaques contre la loi de sûreté général On nous faisait entendre que les critiques viendraie des bancs de la majorité, et que, dans l'intérêt mer de la cause que nous défendions, le meilleur pai qu'il y eût à prendre était de voter silencieuseme contre la loi. Il était douteux, du reste, nous disai on, que nous pussions prendre la parole ; on avait r solu de nous arrêter au premier mot.
M. Havin avait composé son salon de. façon à éca
ter les soupçons et à rassurer le gouvernement sur ses intentions pacifiques. Il avait une fille charmante, et il avait groupé autour d'elle un essaim de jeunes pensionnaires, auprès desquelles une foule de jeunes gens, étrangers au monde politique, montraient le plus grand empressement. On eût dit le salon de M. Foy, entrepreneur de *mariages. Les conversations sérieuses avaient lieu dans les petits coins et entre gens d'une discrétion sûre.
La commission, chargée d'examiner le projet de loi relatif à des mesures de sûreté générale, était composée de la façon suivante : MM. le comte de Morny, président et rapporteur ; le vicomte Clary, secrétaire ; Roques-Salvaza, le baron Paul de Richement, Duboys d'Angers, Geoffroy de Villeneuve et Dusolier. Les dissidences qui s'étaient manifestées dans les bureaux ^ s'étaient reproduites dans le sein de la commission. On insistait surtout sur la nécessité de donner à la loi nne durée très limitée. L'Empereur, paraît-il, avait adopté cette opinion. M. de Morny s'était rendu compte des répugnances de la majorité ; Il avait jugé qu'il fallait lui donner satisfaction dans une certaine mesure, et il avait conseillé à l'Empereur de modifier sur ce point le projet de loi. M. Billault trouva que limiter l'action de la loi, c'était l'énerver d'avance et se priver d'une arme dont on pouvait avoir besoin dans un moment décisif. Il ne parvint pas à faire triompher ses idées, et il déposa son portefeuille.
Cette démission avait mis à Taise certaines personnes de l'entourage qui depuis longtemps caressaient le rêve de placer le ministère de Vlwtfenevi"^ entre les wmjûs d'an militaire, L'Empereur ne ^^x\.^-
geait pas les illusions de ses conseillers intimes. Il reprochait aux militaires de manquer de courage civil. Il se laissa néanmoins entraîner, et M. le général Lespinasse fut nommé ministre de l'Intérieur, en remplacement de M. Billaulf; à son titre, on ajouta celui de « ministre de la Sûreté générale ». C'était indiquer d'un mot le rôle qu'il avait % remplir.
Du reste, l'Empereur traça à son nouveau ministre, dans une lettre particulière, des instructions très précises : « Le corps social, disait-il, est rongé par nue » vermine dont il faut coûte que coûte se débarrasser. » Il y a aussi des préfets dont il faut se débarrasser » malgré leurs protecteurs. Je compte pour cela sur » votre zèle. Ne cherchez pas par une modération hors » de saison à rassurer ceux qui vous ont vu venir au » ministère avec effroi. Il faut qu'on vous craigne, » sans cela votre nomination n'aurait pas de raison » d'être. »
L'observation de l'Empereur était juste : l'effet de
la nomination du général Lespinasse avait causé un
sentiment de terreur parmi les partis hostiles. On se rappelait qu'en 1852, le général Lespinasse avait été envoyé, avec le général Canrobert et M. Quentin- Banchard, dans un certain nombre de départements, pour remplir une mission de clémence, et que, dans un rapport adressé à TEmperour, il s'était prononcé en faveur de la continuation des mesures de rigueur. On se répétait ces phrases qui avaient soulevé dans le temps une indignation générale : « La circulaire de » M. le ministre de l'Intérieur et les mises en liberté » qui en ont été la suite ont produit le plus mauvais V effet. Les grâces individuelles que vous avez déjà
» accordées, monseigneur, ont produit en général une
» mauvaise impression dans le pfiys. »
L'opinion publique né se trompait pas; les idées
politiques du général Lespinasse étaient celles d'un bon capitaine de gendarmerie. La répression, une
répression permanente, lui paraissait pouvoir seule donner à l'Empire sa raison d'être. Le général Lespinasse a du reste coiisigné son programme gouvernemental dans une lettre à l'Empereur, qui est devenue célèbre :
a Si de 1848 à 1851, disait-il, toutes les institutions sociales
n'avaient pas couru un péril tel qu'elles n'en ont jamais couru
^e plus grand, vous ne seriez qu'un ambitieux vulgaire ayant
exploité à son profit quelques troubles passagers. Si le pays a
vu et proclamé en vous son sauveur, c'est que ce péril a été
immense et de la nature de ceux que six années sont bien
insuffisantes à dissiper. La France le sait el la France veut
aujourd'hui ce qu'elle a voulu en 1851. Supposer que la France
a voulu renouer, en vous appelant au pouvoir, une tradition
domestique interrompue depuis trente-trois ans, c'est lui faire
honneur de sentiments politiques que, par malheur, elle n'avait
pas. Sans doute, le nom de Napoléon avait dans le pays une
immense popularité; mais il était populaire comme symbole
de gloire militaire et surtout comme symbole d'ordre. C'est
l'ordre que le peuple a cherché en acclamant votre nom; c'est
l'horreur de l'anarchie républicaine qui a été, pour la seconde
fois, le sacre de la dynastie napoléonienne... Un cri général
est monté vers vous, un cri qu'il n'est que juste de traduire
par ces mots : Garantissez-nous encore une fois l'ordre dont
nous vous avons fait le représentant et l'arbitre ; puisque le
même péril nous menace, soyez ce que vous avez été déjà pour
îécarter de nos têtes ! »
^ La présentation de la loi de sûreté générale avait causé une grande tristesse au prince Napoléon. Un ïQomeirt, il avait espéra que la majorité rejetterait cette loi impolitigue, qu'il avait le premier \>aç\iv^fe^
du nom de loi des suspects. La nomination des commissaires dans les bureaux lui avait enlevé cette illu sion; mais il se rejetait sur un bruit fort répanda qu'un certain nombre de députés très dévoués à l'Empire devaient attaquer vivement le projet. L'avènement du général Lespinasse causa au cousin de l'Empereur un véritable sentiment de consternation. C'était un retour à la politique du coup d'État, et le prince Napoléon sentait que c'était, pour un temps, la mise à l'écart, non seulement de sa personne, mais de tous ses amis. Il cherchait à se rassurer et en même temps à rassurer les autres en répétant : « Ce n'est que momentané. » Mais au fond, il comprenait qu'il était en disgrâce. On ne comptait plus avec lui : les princes étrangers envoyés par les cours de l'Europe pour féliciter l'Empereur au sujet de l'attentat du 14 janvier, allaient chez son père et chez sa sœur ; ils s'abstenaient de lui rendre visite.
Au Château, dans le monde officiel et parmi ces hommes de violence et de coups de main qui exercèrent, sous le second Empire, une si funeste influence, le choix d'un militaire comme ministre de l'intérieur fut considéré comme le plus heureux qu'on pût faire. Jamais ces gens-là n'ont pu se persuader qu'il n'y a que les gouvernements faibles qui cherchent à se soutenir par la répression. Un chambellan avait trouvé, pour désigner le nouveau ministre, une dénomination qui avait été accueillie tout de suite avec faveur, par tous les courtisans et tous les serviles : on l'appelait le général-ministre; on était fort mal vu, dans ce milieu puéril et frivole, quand on ne disait pas, en pariait du général Lespinasse, Son Excellence le général-
ministre. On voyait dans ces cinq mots tout un système de gouvernement.
Parmi les gens de banque et de finances^ on s^étâit montré fort défiant. L'avènement du général-ministre avait été accueilli par une forte baisse. Il fallait, suivant eux, que le gouvernement se considérât comme sérieusement menacé, puisqu'il avait recours aux mesures extrêmes et qu'il mettait un homme d'épée à la tête de Tadministration civile du pays. Les hommes d'affaires n'aiment pas les à-coups en miatière de gouvernement, parce qu'ils apportent du trouble dans leurs opérations- et qu'ils rendent les capitaux craintifs.
Aussi, au grand désespoir de ceux qui avaient applaudi à son arrivée au pouvoir, le général Lespinasse, qui flairait un commencement d'opposition à ses projets, crut-il d'une bonne politique d'amoindrir son rôle dans la circulaire qu'il adressa aux préfets : « Il n'est » question, disait-il, ni de mesures discrétionnaires, » ni de rigueurs superflues ; il est besoin d'une sur- )) veillance active, incessante, empressée à prévenir, » prompte et ferme à réprimer, càlme toujours, comme » il convient à la force et au droit. »
Ces paroles étaient pour les badauds. A peine le général Lespinasse avait-il été mis en possession de son portefeuille, qu'il avait fait venir à Paris à tour de rôle tous les préfets de TEmpire. A chacun d'eux, il avait indiqué le nombre d'arrestations à effectuer dans son département. Il y avait des préfets qui témoignaient de la répugnance à se livrer à une pareille besogne ; on les menaçait de destitution. D'autres, cris de scrupules, hasardaiei2É timidement cette (\y]Le?>\Aû>\i \
« Mais qui faut-il arrêter ? — Peu importe ; répondait » le ministre ; je vous ai indiqué le nombre, le reste » *vous regarde. »
Quelques préfets essayèrent cependant de résister à ces effroyables injonctions. L'un d'eux m'a raconté qu'on l'avait taxé à dix arrestations, et que, de retour dans son chef-lieu, il avait écrit au ministre : « Je ne puis trouver dix personnel à arrêter ; il n'y a que des honnêtes gens dans mon département. » Il reçut immédiatement une dépêche ministérielle contenant une liste de dix personnes considérées comme suspectes. Parmi elles, se trouvait le frère d'un magistrat faisant partie d'une des cours impériales, homme honorable entre tous; le préfet, qui avait pour lui la plus grande estime et qui le consultait souvent, dut le faire incarcérer, et il eut le chagrin de le voir banni du territoire et obligé de prendre le chemin de l'exil.
Pour justifier ses actes arbitraires, le gouverne- •ment, dans des Notes insérées au Moniteur^ dans des circulaires adressées aux fonctionnaires de l'Empire, dans des articles publiés par les journaux officieux, avait adopté une thèse qui lui paraissait répondre à toutes les objections : sans doute le crime du 14 janvier avait été conçu et exécuté par des étrangers; mais on avait constaté qu'eu beaucoup d'endroits, il y avait des gens qui, sans connaître le projet d'attentat, avaient entendu dire que vers le milieu de janvier, il y -aurait quelque chose à Paris, et que peutêtre une révolution éclaterait. Ces bruits circulaient, disait-on, surtout parmi les hommes hostiles à l'Emj)ire, et ils paraissaient disposés à profiter de l'événe-
ent s'il venait à réussir. Le devoir du gouvernement ait de faire tous ses efforts pour conjurer le danger li lui était révélé. On ne pouvait pas laisser impunis )s hommes qui étaient constamment à l'affût d'une ttastrophe *..,
Cet argument triomphant n'eut d'autre effet que de ire donner à la loi de sûreté générale son véritable )m. On l'avait appelée jusque-là la loi des suspects; . Emile OUivier l'appela la loi des eœpectants. Le ot fit fortune, et c'est souâ cette dénomination que (tte loi malencontreuse fut désormais désignée dans monde politique.
Jusqu'au 11 février, le gouvernement impérial, bien le les preuves fissent défaut, pouvait soupçonner s partis hostiles d'avoir encouragé l'attentat ; après îtte date, il ne le pouvait plus. L'Empereur avait en fet reçu d'Orsini cette lettre qui produisit tant d'émoon quand elle fut connue du public, et qui faisait du •ime du 14 janvier une sorte de tragédie patriojue.
En adressant à l'Empereur du fond de son cachot le touchante prière en faveur de Tindépendance de !talie, Orsini indiquait non seulement quel but il ^ait poursuivi, mais il caractérisait d'un mot toutes s tentatives d'asssassinat dirigées contre Napoléon IIP qui avaient eu des Italiens pour instruments ; il lalit du même coup, de tout soupçon de connivence, les imocrates français qu'on voulait frapper comme ^ant été des complices inconscients.
Après avoir reçu la lettre d'Orsini, l'Empereur
1. Voir le discours de M. Baroche dans la séance du Corps légisif du 18 février 1K58,
n'avait plus qu'une chose à faire ; c'était de retirer la loi de sûreté générale. Cet appel d'un homme voué à réchafaud, Napoléon III l'avait entendu ; un an plus tard, il devait réaliser le vœu suprême de son assassiu. Par la force des choses, il allait être amené à amnistier tous ceux qu'il voulait, en ce moment, condamner à la transportation et à l'exil. S'il avait eu un peu plus de clairvoyance, il eût arrêté dès le 12 février l'effet des mesures qu'il avait prises. On dit qu'il en eut un moment la pensée. Mais les influences néfastes qui pesèrent sur lui durant tout son règne eurent bien vite raison de ces velléités de sagesse et de clémence. La loi de sûreté générale fut maintenue. Mais comme il était difficile après les déclarations si nettes d'Orsini, de la rattacher à l'attentat du 14 janvier, on envoya au Moniteur une note pour expliquer que les mesures prises « pour défendre et consolider nos institutions » avaient été arrêtées bien longtemps avant cette date.
J'ai eu la curiosité de rechercher les indices de cette grande conspiration latente qu'on prétendait envelopjior toute la France. Je n'ai pas découvert grand'chosç ; mais cette petite enquête montrera sur quelles bases légères on échafaudait cette forteresse d'iniquité qu'on considérait comme indispensable à la sûreté de l'Empire.
A Laon, un individu avait exprimé son mécontentement de ce que l'attentat du 14 janvier n'avait pas réussi.
A Rennes, un homme et une femme avaient dit, le 14 janvier, «que du 15 au 20 il se passerait quelque
» chose d'assez grave pour qu'une révolution dût s'en- » suivre. »
A Toulouse, un nommé Izard avait annoncé au commencement de janvier qu'une révolution qui améliorerait le sort des ouvriers éclaterait avant la fin de ' Tannée.
A Bourg, un nommé Michel Tenez avait dit en apprenant l'attentat du 14 janvier : « Oui ! oui! c'est )) bien dommage qu'on l'ait manqué ! je lui tirerais j) moi-même dessus pour cent sous ! »
A Tourcoing, un pauvre cordonnier avait tenu les propos suivants devant un de ses amis : « Ds l'ont » manqué ; ce n'est qu'un moment de rallonge ; il y » en a encore d'autres pour le tuer. — Mais vous ne » vous rappelez donc pas les misères de la Répu- » blique ; je m'en souviens et j'en souffre encore. — » Bah ! en République, on vit bien tout de même ! »
A Montpellier, un individu avait eu au cabaret la conversation suivante : et L'Empereur a dit à son gé- » néral : Je vais me rendre à la Chambre des députés ; » vous tirerez sur moi un coup de pistolet à poudre ; » on me croira mort et j'éprouverai ainsi les senti- » ments de la Chambre. Cela a été fait et la Chambre » a crié : Vive Henri V ! C'est malheureux, car » l'Empereur n'a fait que le bien du peuple. »
A Valenciennes, un Belge avait dit : « C'est un mal- » heur que l'attentat n'ait pas réussi ; car la mort » de l'Empereur aurait amené une révolution en » Belgique. »
A Montpellier, un ouvrier avait annoncé que la République serait proclamée du 15 au 20 janvier, qu'il était sûr du fait, attendu qu'il tenait cette attoûaSlvyù.
d'un chef du parti républicain qui avait passé à Car- j cassonne à la an de décembre 1857.
A Mâcon, un individu avait tenu les projos suivants : « Vous verrez qu'il arriva quelque chose à » l'Empereur. » Et plus tard : « On Ta manqué cette » fois, mais on ne le manquera pas toujours. L'Em- » pereur fait déjà ses préparatifs pour se retirer en » Angleterre ; mais moi, je veux l'arrêter. Au 20 mai » prochain, il y aura une révolution dans toute » l'Europe ; les chemins de fer seront coupés. Nous i» sommes 3O0>000 pour faire cette révolution. »
A Nantes, un pauvre diable avait proféré le cri de : Vive Henri V !
A Louviers, un facteur rural avait répandu le faux bruit de la proclamation de la République à Paris le lendemain du 14 janvier.
A Riom, un individu avait dit que 53 émissaires étaient chargés de faire réussir les projets avortés dû 14 janvier.
A Epinal, un autre avait annoncé le 22 février, dans un cabaret, qu'un nouvel attentat venait d'être commis sur la personne de l'Empereur qui, étant en promenade et accompagné d'un officier du Palais, avait failli être atteint par l'explosion d'une bombe.
Voilà tout ce que j'ai pu relever de plus caractéristique dans les condamnations judiciaires prononcées à la suite du 14 janvier. C'est sur ces propos grotesques et sur une trentaine de jugements atteignant les délits de fausses nouvelles, d'outrages à la personne de l'Empereur et du prince impérial, qu'on I s'appuyait pour soumettre la France à un régime, d'exception et d'arbitraire.
LA LOI DK SIHKTK (iKNÈUAM!: 73
Le mot de cette comédie a été dit par M. Barochc. Comme un de ses ainis protestait devant lui contre toutes ces rigueurs intempestives, il laissa échapper une parole qui mérite d'être recueillie: «Nous savons >• bien que le parti républicain ne conspire pas ; mais 'm1 reprend de Timportance, et cela suffit pour que , » nous nous croyions obligés de le frapper. »
Le rapport sur la loi de sûreté générale fut déposé par M. de Morny le 13 février. Le Corps législatif en exigea la lecture. M. de Morny avait, à ce qu'il paraît, insisté beaucoup pour être nommé membre de la commission et pour être chargé des fonctions de rapporteur. Esprit essentiellement conciliant, il essaya de faire de son rapport une sorte d'appel aux légitimistes et aux orléanistes qu'il invitait à se grouper autour de l'Empire pour combattre « les ennemis implacables de la société», les socialistes. C'est contre ces derniers qu'il invitait « les honnêtes gens » à se coaliser. M. de Morny avait la connaissance parfaite (les éléments dont se composait la Chambre ; il savait que les anciens partis y comptaient un grand nombre d'adhérents secrets ; la discussion qui avait eu lieu dans les bureaux avait laissé entrevoir de grandes difficultés. Il avait cru pouvoir triompher des scrupules des uns et des répugnances des autres ; il In' avait réussi qu'à épaissir davantage les ténèbres qui paraissaient envelopper les intentions du gouvernement impérial.
,j La discussion révéla l'existence d'une opposition p jusque-là ne s'était pas manifestée. Elle se compo- ,. sait d'hommes qui avaient été élus avec l'appui du gouvernement, ou bien qui, dans les élections, n'ax^i^wV
74 HISTOIRE DE DOUZE Aî^S
manifesté aucune tendance hostile. Les critiques 1( plus vives dirigées contre la loi venaient de MM. d'Ar delarre, Plichon, Legrand, de Pierres et Gareau. L déclaration de ce dernier produisit une profonde ém< tion dans la Chambre. M. Gareau siégeait sur h bancs de l'extrême droite ; au moment où on allait pa ser au vote, il se leva, et d'une voix où la tristes^ s'alliait à la fermeté, il prononça ces paroles signif catives :
ce Autant que personne je désire le maintien c » l'Empire, et c'est précisément pour cela que je e )) puis accorder mes suflFrages à une loi qualifiée d » douloureuse par ceux qui Font appuyée et de funesl » par ceux qui l'ont combattue. »
Malgré notre petit nombre, nous fîmes notre devoi
en cette circonstance. M. Emile OUivier prononças
début de la discussion un discours qui produisit un
grande impression. On s'attendait à des paroles vie
lentes ; on fut étonné de voir un orateur qui savait s
contenir, et qui, tout en flétrissant des mesures atten
tatoires à la liberté individuelle, se renfermait dan
les limites de la modération et soumettait la loi pro posée à la mesure inflexible de la justice et du droil Le discours de M. OUivier épuisait la matière;, le orateurs qui parlèrent après lui furent réduits à li emprunter ses arguments. C'est avec raison que le Cinq ont pu dire dans le Compte-rendu à leurs élec teurs, en parlant de la loi de sûreté générale : « Nou )) avons eu l'insigne hoeneur de formuler les premier » toutes les critiques qu'on a dirigées depuis contr ')' cette loi d'exception. »
Au vote, il se trouva 24 bulletins bleus. Mais il es
IP
I juste d'ajouter à ces 24 voix, les 14 membres qui s'étaieut abstenus, ou comme on disait alors, qui étaient absents au moment du vote. De cœur, ces députés étaient avec les opposants. Si l'on ajoute à ces chiffres les députés qui avaient demandé des congés pour n'avoir pas à se prononcer ou pour invoquer un alibi à l'occasion, on trouvera que près de cinquante membres de la Chambre étaient contraires à la loi.
Au Sénat, la loi ne rencontra qu'une voix d'opposition; mais celle-là en valait mille, c'était celle du général Mac-Mahon, le futur vainqueur de Magenta. Les séances du Sénat n'étant pas publiques, le discours du général Mac-Mahon ne fut connu que d'un nombre de personnes très restreint. Des journaux étrangers essayèrent de le faire pénétrer en France ; mais ils furent arrêtés à la frontière. Si ce discours avait reçu une grande publicité, il eût produit sur l'opinion publique un effet considérable. L'Empire se fût certainement arrêté sur la pente périlleuse où il était lancé.
Après le procès d'Orsini et de ses complices, surtout après leur exécution dont les journaux avaient fait connaître les moindres détails, il était impossible au gouvernement de persister dans cette invention odieuse d'une grande conspiration des expectants. Les arrestations qui avaient eu lieu sur tous les points du territoire avaient indigné tout le monde. On arrêtait partout, dans les rues, sur les places publiques, dans les ateliers. Toutes les classes de la société se trouvaient frappées. Dans la seule nuit du 23 au 24 février on
« avait arrêté plus de cinq cents personnes. On commen- J çaità murmurer. Pour peu qu'il se dessmàt \m movx-
70 HISTOIKE DK DOUZE ANS
vement d'opposition, on allait être obligé de renoncer à exécuter la loi que les pouvoirs publics avaient votée.
Pour reconquérir Topinion, on eut recours à ces procédés vulgaires qu'emploient habituellement les gouvernements pressés de sévir. Le 8 mars, le Moniteur annonça à sa deuxième page qu'un soulèvement avait eu lieu à Chalon-sur-Saône aux cris de « Vive » la République! la République est proclamée à Paris! » La république est partout ! Chalonnais aux armes I » On fit grand tapage autour de cette affaire. Les habitants de Chalon signèrent une adresse pour protester de leur fidélité à l'Empereur et pour flétrir « les misé- « râbles qui avaient levé Tétentard de la révolte. » Quand, plusieurs mois après, le tribunal correctionnel de Dijon eut évoqué l'affaire, on reconnut qu'il s'agissait là d'une échauffourée, dans laquelle des agents provocateurs avaient réussi à entraîner quelques pauvres diables. Il y eut une vingtaine de condamnations; les chefs avaient disparu, et il ne fut plus jamais question d'eux.
En cherchant bien on découvrit des sociétés secrètes, à Paris, à Lyon, à Bordeaux, et dans d'autres villes. C'était pour la plupart des groupes de disciples de Cabet qui se cotisaient entre eux pour envoyer des secours aux Icariens, qui essayaient de réaliser à Nauvoo dans l'IUinois les utopies du maître. Mais on ne parvint pas à donner le change au public. On était parfaitement convaincu que c'était là de pures inventions de la police, | ie
C'est surtout dans les premiers jours du mois de mars, que les arrestations prirent un développement
LÀ LOI DE SURJiTK GÉNÉRALE il
considérable. Le maréchal Randon qui, comme gou- ^ verneur de l'Algérie, avait pu se rendre compte de la valeur des prisonniers envoyés à Lî*mbessa, écrivait dans un rapport : « La majorité se compose d'hommes établis, » ayant une profession et des moyen» d'existence, et î> dont quelques-uns appartiennent auxdiverses classes » de la bourgeoisie. » Aussi l'opinion se prononçaitelle de plus en plus contre ces actes arbitraires. C'est en .vain que le Moniteur multipliait les notes officielles pour signaler « sur divers points de la France des » mouvements qui, sans offrir des dangers pour le » maintien de l'ordre, suffisaient pour entretenir l'in- J » quiétude dans les esprits ; w c'est en vain que dans d'autres notes, on cherchait à réduire à un petit nombre les arrestations effectuées : 50 à Paris, 11 à Lyon, 12 à Marseille et ''une moyenne de 4 pour quarante ^. départements. Les genspaisibles trouvaient que c'était .[ encore trop et que rien ne justifiait de pareilles rigueurs \
Le procès d'Orsini avait jeté une vive lumière sur les causes de l'attentat. On avait remarqué qu'il s'agissait là uniquement d'une vieille querelle entre Napoléon III et les patriotes italiens. La lettre adressée â l'Empereur par Orsini avait été lue à l'audience par M. Jules es) Favre, son défenseur, et elle avait fait du criminel ;i vulgaire un homme qui se sacrifie pour le salut de son pays. Le bruit s'était répandu que cet acte de dévouement avait profondément ému l'Empereur, et qu'il I était allé visiter dans son cachot celui qui avait tenté de l'assassiner. C'était une fable ridicule; mais elle
1. Voir le livre curieux de MM. E. Tenot et Anlonin DuUcn?»^, le% ^uipects en 1858. Poris, Armand Le Chevalier, lftft9, m-^.
78 HISTOIRK DK DOUZE ANS
était l'expression d'un retour d'opinion bien marqué vers les idées de clémence. Aussi y eut-il dans le conseil des ministres, auquel s'était joint le Conseil privé, une longue dii^cussion sur la question de savoir si on laisserait ou non la justice suivre son cours. Napoléon III voulait faire grâce de la vie aux condamnés. Mais les ministres firent valoir qu'un grand nombre de personnes étaient tombées autour de l'Empereur, et (ju'en faisant usage de son droit de grâce, il semblerait céder à des considérations personnelles et faire bon marché des victimes de l'attentat. L'Empereur céda. Il obtint cependant que la peine du jeune de Rudio fût commuée en celle de travaux forcés à perpétuité.
On connaît les détails de l'exécution d'Orsini et de son complice, mais ce qui est moins connu, c'est la . lettre qu'écrivit Orsini à, l'Empereur, avant de monter sur l'échafaud. En voici les principaux passages :
« Les sentiments de sympathies de Votre Majesté pour l'Italie ne sont pas pour moi un mince reconfort avant de mourir.
» Bientôt je ne serai plus. . . Que mes compatriotes, au lieu de compter sur ce moyen de l'assassinat, apprennent de la voix d'un patriote, prêt à mourir, que leur abnégation, leur dévouement, peuvent seuls assurer le salut du pays, le rendre libre et digne de la gloire de nos aïeux.
» Je vais mourir avec calme, et je veux qu'aucune tache ne souille ma mémoire. . . »
Après l'exécution d'Orsini, il eût été d'une sage politique, de suspendre l'application de la loi de sûreté générale. C'est l'opinion que j'exprimais danS la note dont j'ai donné plus haut des fragments. Je disais :
« Kn mettant la politique suivie en regard de celle qu'on au- ^ps/V dû suivre, on ne se fait pas illusion sur les difficultés qu'il
LA LOI DE SlIRETÉ (iEiNÉRALF 79
y aurait à sortir brusquement de la voie dans laquelle on s'est imprudemment engagé. Pourtant, enlisant dans le Moniteur les notes nombreuses par lesquelles le gouvernement a cherché depuis deux mois à expliquer sa conduite aux yeux de la France et de rEurope,ont s'est demandé s'il ne valait pas mieux changer tout de suite de marche, que d'avoir sans cesse à se justifier ainsi. Nous faisons volontiers la part de c(ît amour-propre^ gouvernemental, qui veut qu'on ne revienne pas sur un ensemble de mesures en voie d'exécution. Mais pour le moment, on croit qu'il est indispensable de laisser sommeiller la loi de sûreté générale. Il va de soi que les individus arrêtés à Paris 9L dans les départements seront mis immédiatement en Aerté. A la session prochaine, le gouvernement viendra demander à la Chambre, qui bien certainement le lui accordera, le. retrait de cette loi malencontreuse. Les applaudissements que ne peut manquer de lui attirer cette initiative intelligente, lui rendront' plus facile un changement de politique devenue plus que jamais hidispensable ».
Cet avis ne fut pas suivi. Le gouvernement s'enfonça plus avant dans son système de répression. Lo général-ministre, qui vivait dans un milieu où Ton rêvait l'extermination complète des hommes hostiles à l'Empire, ne comprenait rien aux oppositions qu'il rencontrait au dehors. Il s'irritait des résistances, et paraissait résolu à pousser jusqu'aux limites extrêmes le régime qu'il considérait comme pouvant seul assurer l'ordre et le respect de l'autorité.
.Je n'ai pas à faire ici l'histoire de ce ministère qui fut pour l'Empire une expérience désastreuse. On peut se rendre compte de ce que serait devenue la France, si elle avait été livrée exclusivement à cette coterie qui ne voyait de salut pour la dynastie que dans la continuation de la politique du lendemain du coup-d'État. Nous descendions rapidement une pente qui nous conduisait tout droit à l'isolement en Europe et à l'aplatissement à l'intérieur. La ExaiiCi^ ôi^-^e-
80 insToiUE d:: norzK ans
nait peu à peu une sprte de royaume de Naples. Les mamebwks et les énergiques étaient en train do faire de Napoléon III, un diminutif du roi Bomba.
Les élections de Paris, qui eurent lieu le 26 avril, portèrent un i^vemieT cou^ sni général-ymnistre, M.Jules Favre, l'avocat d'Orsini; fut élu député au premier tour dans la'6^ circonscription. C'était une protestation contre la politique qui avait été adoptée depuis le 14 janvier. Afin de bien marquer son opposition, Paris accordait ses suffrages à Thomme que le procureurgénéral à la cour de Cassation avait essayé d'englober dans la proscription, en l'accusant d'avoir, dans sa plaidoirie en faveur d'Orsini, « en face de Téchafaud » qui se dressait pour la vindicte publique, entrepris », d'élever une statue à la mémoire de celui qui devait » y monter. »
Mais peut-être le règne du cimércd-ministre et des violents, qu'il traînait à sa suite, se fut-il perpétué, sans un incident, futile en apparence, qui prit tout de suite une grande importance dans l'entourage impérial. M. de Persigny avait compris que nos affaires se gâtaient en Angleterre'; la manifestation des colonels au lendemain du 14 janvier avait produit le plus déplorable effet; le langage qu'on tenait dans la presse française soulevait l'opinion au-delà du détroit ; la position d'un ambassadeur qui passait pour être l'ami particulier de l'Empereur, devenait de plus en plus difficile. Aussi M. de Persigny avait-il cru devoir donner sa démission. Il avait été remplacé par le duc de Malakoff, le compagnon d'armes des généraux anglais dans l'expédition de CriAiée, et qui jouissait à ce titre, d'une grande popularité en Angleterre.
LA LOI DE SLUETÉ (iÉNÉKALK 81
Le bruit se répandit, vers le milieu du mois de mai, que le duc de Malakoff avait rencontré le duc d'Aumalo dans Piccadilly, et qu'oubliant sa qualité d'ambass?.deur, pour ne se souvenir que de son titre d'ancien général d'Afrique, il avait adressé au fils du roi Louis- Philippe, un salut, qui lui avait été rendu avec une certaine affectation.
Il n'en avait pas fallu davantage pour éveiller la susceptibilité de tous les membres de la famille impériale. On savait que les critiques les plus vives Contre 1^ loi de sûreté générale et contre les mesures qui en étaient la suite partaient des salons orléanistes. De là à croire qu'il pouvait sortir de cet incident insignifiant un péril pour la dynastie, il n'y avait qu'un pas. On n'était pas loin de considérer le duc de Malakofi" comme disposé à se tourner vers les d'Orléans. On alla jusqu'à l'accuser d'avoir accepté une invitation à dîner chez le duc d'Aumale.
Ce qui semblait corroborer tous ces soupçons, c'est l'attitude du monde des affaires. Chaque mesure énergique prise par le général Espinasse était accueillie par une baisse. La prétention du gouvernement impérial de vouloir forcer les gouvernements étrangers à se plier à son système était considérée par la Finance et par la Banque comme une menace permanente de guerre. On marchait vers une crise, et comme les orléanistes étaient en majorité dans les conseils d'administration des grandes compagnies financières, on voyait dans la lourdeur des fonds et dans les difficultés des transactions, une de ces conspirations d'intérêts qu'il est d'autant plus difficile d'atteindre qu'elles échappent à toute répression.
Il y a tout lieu de croire que c'est du Palais-Royal que partirent les premiers coups contre le général-niinistre. Je sais que cette politique de casse-cou y avait été constamment désapprouvée. On y avait considéré la rencontre de Piccadilly comme un symptôme alarmant. Persister dans un système que l'opinion avait condamné, c'était fournir au parti orléaniste le prétexté qu'il cherchait depuis longtemps.
Le général Espinasse qui avait eu vent des attaques ^^^jjët-dont il était l'objet, essaya pendant quelques jours de se défendre. Il se sentait appuyé par un parti qu'il croyait très fort, parce qu'il avait beaucoup de représentants à la Cour. Comme tous les militaires, il faisait peu de cas de l'opinion publique ; les appuis qu'il comptait dans l'entoursige de l'Empereur étaient, à ses yeux, suffisants pour le maintenir au pouvoir envers et contre tous. Il avait rédigé une longue note qu'il avait adressée à l'Empereur et où il avait cherché à prouver qu'il était indispensable. Cette note, qui est fort longue, a été publiée ^ Je n'en veux citer que ce passage:
« De deux chose Tune, où Votre Majesté veut modifier son système, démentir ses antécédents, cesser, selon moi, de répondre aux vœux et aux besoins les plus impérieux du pays, et alors, je le reconnais, je ne suis ni ne puis être l'homme d'une pareille mission; ou bien Votre Majesté veut, avec raison, persévérer dans les principes d'autorité^ vigilante qui sont et doivent rester les bases de son gouvernement, tout en relâchant, dans une juste mesure, ce qu'une situation exceptionnelle avait nécessairement trop tendu, et, dans ce cas, les rênes ne peuvent être relâchées convenablement que par un homme que l'on sait capable de les resserrer au besoin d'une manière vigoureuse. Ecarter cet homme, c'est jeter à l'inquiétude publique