FBANÇOIS DE LORRAINE, DUC DE GUISE; CHABLES, CARDINAL DE LORRAINE
La place de Thîonville, située sur la Moselle, au milieu d'une plaine couverte de marais, défendue par cinq bastions et ayant « presque la forme d'une escarcelle S » était regardée comme Tune des plus fortes que les Espagnols eussent entre les mains. Pouvant, par la multiplicité de ses ouvrages, soutenir au moins trois assauts consécutifs, elle était tellement réputée que, dans aucune des campagnes en Luxembourg, nos généraux n'avaient encore tenté de l'attaquer, t Je ne vis € jamais, a dit Montluc, forteresse mieux pourtraitte que € celle-là. > ^
Les incursions de sa garnison menaçaient perpétuellement le territoire des évêchés et les frontières mêmes de Champagne. Vieilleville, gouverneur de Metz, s'était sérieusement préoccupé de ces entreprises, et, dès le mois de février (16S8), il avait envoyé à Amiens, près du roi, son secrétaire, Carloix*, afin de solliciter les fonds nécessaires pour la levée de troupes allemandes auxquelles il comptait ajouter vingt et quelques
(1) Commentaires de Rabutin,
(2) Auteur des Mémoires du maréchal de Vieilleville.
enseignes, tirées de Metz, de Toul, de Verdun et de Marsal, se flattant de réduire Tbionville pendant que tout le reste des forces de la France se trouvait concentré eh Picardie, dans Tarmée du duc de Guise.
Les dépenses de celle-ci avaient à peu près épuisé le trésor; et Henri H, tout en goûtant les propositions de Yieilleville, ne se trouvait pas les moyens de pourvoir à leur exécution. S'é^ tant concerté pourtant avec le secrétaire des finances, TAubespine , il fit adresser au receveur général de Champagne Tordre de tenir la totalité des revenus de cette province à la disposition du gouverneur de Metz.
Vieilleville prétendait agir pour son propre compte, avec des pouvoirs de lieutenant général en Champagne, Lorraine, pays Messin, et Luxembourg, et faisait représenter au roi qu'après qu'il aurait pris Tbionville, tandis que le duc de Guise s'emparait de la terre d'Oye, une jonction ultérieure de leurs deux armées rendrait infaillible la conquête complète des Pays-Bas.
Ce fut en conséquence le 26 avril que les levées allemandes, plus nombreuses qu'on ne l'avait espéré, arrivèrent devant la place où Vieilleville se trouvait déjà depuis neuf jours. Il avait en ce moment à ses ordres plus de douze mille hommes et disposa tout pour l'investissement.
Le duc de Guise cependant, après sa campagne de Picardie, « ne voulant pas demeurer en si beau chemin, pensoit et re- «pensoit de faire encore quelque coup mémorable ^ » Les grands obstacles à ses projets pour le printemps étaient venus toujours du défaut d'argent dans les caisses publiques. Le cardinal manda donc de Lyon des négociants auxquels le roi avait déjà fait des emprunts, et leur retraçant les circonstances qui
(i) Mémoiref. rfe La Chasircf
depuis six mois pesaient sur l'État et avaient empêché de s*acquitter envers eux, leur persuada d'accorder une diminution de moitié environ sur le taux des intérêts. Mais l'entretien des troupes exigeait en outre des ressources extraordinaires et immédiates, et le cardinal parvint encore très habilement à obtenir d'un Allemand, nommé Geot^e» AubrayS l'assurance de cinq cent mille écus, destinés à payer, pendant cinq mois, la solde de sept mille réttres et remboursables par termes.
Le cardinal , ainsi que son frère , contractait en même temps des marchés avantageux pour vingt mille pains par jour, pour quantité de pièces de vin; et afin d'assurer et d'accélérer les transports. Guise fit venir d'Auvergne quatre cents mulets dont l'expérience en Italie lui avait démontré l'utilité. Ce prince faisait passer la revue des troupes françaises pourries tenir prêtes à marcher; tandis que, travaillant sans relâche à multiplier les ressources pécuniaires, Charles de Lorraine avait ordonné de dresser un état des sommes susceptibles d'être consacrées à la guerre. Celles-ci montaient, pour le mois d'avril, à huit cent mille livres.
Guise, informé des dispositions prises par Vieilleville, n'avait garde de se laisser ravir une telle occasion de gloire. « Ayant entendu, lui écrivit-il, que vous avez une belle entre- < prise entre mains, j'ay dépesché en diligence le capitaine.La € Salle devers vous pour vous prier de n'en commencer Texéc cution, en façon que soit, que je ne sois rendu à vous; car c ayant eu la raison de Calais et de Guygnes, et de la conté «d'Oye, comme lieutenant général de Sa « Majesté en ce « royaume et toutes terres de son obéissance, tant deçà que de c là les monts, je serois très marry qu'il s'y exécutast quelque « chose d'honneur et d'importance que je n'y fusse présent ;
(1) Mss. V. G. de Ck)lbert, v. 27. Mémoires de i^stai de France.
« ce qui seroit aultrement desroger à mon pouvoir et le rendre t vil et inutile, ce que vous ne pouvez ignorer ; m'en ayant hoc noré Sa Majesté tout aussi4o9t que j'entray en France, de re- « tour de mon voyaige d'Italie. Par ainsi je vou&prie de m'at- € tendre et de ne rien entreprendre davantaige. Et doutant € que vous n'ayez assez de forces françaises pour estre tou* « jours le maistre sur les estrangiers, je vous meine quatre t cens hommes d'armes, cinq cens chevaulx-ligiers, et mille € barquebuziers à cbeval que je fais marcber aux plus grandes « journées qu'il est possible, comme vous dira le capitainne € La Salle qui m'a desja veu acheminé devant son partement *.»
On juge que de pareils ordres contrarièrent vivement Vieilleville qui, après avoir «bâtie » et c traitée» l'entreprise de Thionville, voyait le duc de Guise venir pour c l'achever, la « prendre » et « courir ainsi sur sa fortune*. »
Le duc d'Aumale, établi à Noyon pendant ce temps, prenait ses dispositions pour ne pas abandonner les places voisines et i*ecommandait aux gouverneurs « de tenir l'œil ouvert » sur l'ennemi qui s'était mis en campagne de ce côté avec quatre ou cinq canons, trois mille fantassins et mille chevaux.
Le paiement de la solde des troupes étrangères ne cessait cependant d'être un sujet d'embarras sérieux. Guise partagea bientôt la sollicitude que les pistoUiers causaient à Vieilleville et à Bourdillon. Dès le 21 mai, il informa son frère le cardinal des «querelles à démeller» avec ces soldats turbulents, en particulier avec le comte de Lunebourg dont il avait reçu des réclamations au sujet du manque de vivres^, et il le supplia de faire hâter l'envoi d'une somme de cent mille livres. De Nan* teuil, le 7 avril, il s'était déjà empressé de recommander à
(1) Mémoires de Vieilleville^ liv. VII.
(2) Idem.
(9) Mm. BéUrane» v. 6^3, fol. iU.
d'Humièi'es (l*exercer des réquisitions sui* les villages environnant Péronne pour nourrir les troupes de Lunebourg. Les arehei*s du grand prévôt eux-mêmes n'étaient point payés , et leur chef (Dubois) demandait au cardinal (33 mai) d'acquitter «leurs gaiges montant, chacun quartier, à dix-neuf cens «vingt-cinq livres, sans quoi ils n'avoient moyen de rendre « service au Roi et à monseigneur de Guise. »
Sur ces entrefaites, les pistolliers auxiliaires de la France venaient d'intercepter en Allemagne plusieurs lettres qui donnaient lieu de pénétrer les projets de Philippe II. Sur quelques mécontentements que lui avait causés le ducd'Albe, il allait le remplacer comme lieutenant et capitaine général en Italie et au royaume de Naples par don Juan Manrique de Lava; le roi d'Espagne voulait faire passer en Angleterre trois mille lansquenets pour marcher sur les frontières d'Ecosse,, où la guerre, disait-on, était déjà commencée; enfin l'armée qu'il conserverait auprès de lui devait réunir, pour la fin de mai, vingt-et-un mille « haultz Allemands, » douze mille Allemands des Pays- Bas, six mille Espagnols effectuellement, deux mille chevau-légers, quatre mille chevaux des vieilles compagnies de Flandre, six mille pistolliers et deux mille lances d'Allemagne. Ces troupes avaient pour principaux chefs le duc Astolf, frère du roi de Danemark, le fils aine de l'électeur de Brandebourg, le duc Ernest de Brunswick, un frère de l'électeur de Ck)logne, le comte d'Osnabruck et le comte de Mansfeld. Elles allaient être soutenues par quatre-vingts pièces d'artillerie bien attelées et pourvues des munitions nécessaires. L'argent d'ailleurs ne manquait nullement à Philippe II ; et l'une de ces lettres indiquait qu'il recevrait un million d'or en secours de l'Angleterre où on lui supposait l'intention d'aller faire un voyage avant d'entrer en campagne.
Au milieu de « l'extrême nécessité qu'il sçait que les paonvres
« soldats pâtissent, » malgré sa « grande crainte si les lansque- « nets et les pistoUiers ne sont payez à jour nommé qu'ils fac cent par les chemins infinyes extorsions et pillages au paouvre « peuple, » Guise, en présence d'un adversaire aussi formidable, ne conserve pas moins de courage, de prudence, de présence d'esprit, et de Ghàlons, le 24 mai, il adresse au roi son plan de défense.
C'est surtout aux diversions que l'ennemi semble vouloir opérer du côté de la Picardie qu'il donne son attention, conseillant à Henri II de faire compléter la légion de cette province, d'envoyer au sieur de Thermes six des onze enseignes qui la composeront, pour « les départir es places qui sont à < son bout de frontières, l'Ânglois et le Bourguignon estant en t délibération de venir joindre en ung mesme temps leurs « deux forces devant l'une d'elles, pour ensemblementy faire « ung grand et furieux effort. Le sieur de Thermes aura ses € troupes toujours prestes à faire entrer en celle des places où «il verra besoing le requérir, et, par une mesme provision, € l'on lui donnera moyen d'endommager gaillardement l'en- € nemy. Les advertissements portant que les Anglois ne feroient € l'embarquement de leurs gens de guerre que environ le 20 «de ce mois, il estoit bien nécessaire que l'on n'esloignât a guères de Dieppe ce qui y estoit ordonné de gendarmerie, « estant les alarmes et les descentes de mer si souldaines que « l'on s'en doulte le moins, c'est lors que l'on se veoyt sur- « pris. »
Quant à l'autre partie des frontières sur laqueUe l'ennemi pouvait tenter quelque attaque, il paraissait au duc de Guise t que si le Roy envoyoit à monseigneur d'Aumalle les cinq c enseignes de légionnaires restant du nombre dessus dict, il « auroit moyen de les despartir semblablement par les places, « d'en retirer les lansquenets de Rocquerod avec lesquels et
c ce qu'il pourroit de François il seroit logé entre Noyon et c Tabbaye d'Orcamp, au deçà de la rivière , et auroit à son
< cul une grande forest, à la faveur de laquelle il 8e pour- « roit tousjours retirer en un besoing, gans se mettre au hazard c de perdre ung seul homme, et, avec les pistolliers, gendarc mes et chevaux-légers qu'il réuniroit, il demeureroit en ré- ( putation de faire assemblée d'armes et en mettre les enne- € mys en la mesme jalousie et soupçon que nous estions des f courses qu'ils menassoient de vouloir faire et des forces qu'ils c pouvoient sortir aux champs. En faisant ce que dessus, mon-
< seigneur d'Aumale seroit en lieu si à propos qu'il pourroit, c s'il estoit besoing, favoriser et secourir les villes de Roye, c Noyon et semblablement Ghauny, Montdidier et Soissons en c moings d'un demy jour ^.»
Ces dispositions ainsi habilement conçues, ce fut le 4 juin (1558) que Guise, se portant, pour y opérer lui*méme, sur la droite de sa ligne, arriva devant Thionville investie d'après ses ordres'. En dépit des honneurs que Vieilleville ne pouvait manquer de lui faire rendre, malgré les assurances mémeç que celui-ci lui avait données de son empressement «de jouir de € l'heur de sa présence pour faire, sous sa charge et commanc dément, ung bon service au Roy"^, » la mauvaise humeur, très mal dissimulée, du gouverneur de Metz se propageait dans le camp. C'était d'ailleurs une circonstance trop avantageuse à exploiter pour que les envieux la laissassent échapper. D'Estrées , grand maitre de lartillerie , trouvait toutes choses en si bon ordre, que le duc, disait-il ouvertement, aurait bien pu
(1) Mémoire du duc de Guise, adressé au roi, Mss. de la Bibl. aaU, suppl. franc., v. 70 bis,
(2) L'ordre et manière en l'assiette du camp du Roi devant Thionville^ Paris, impr. de Pierre Gaultier, 1558.
(a) Mémoires de VieiUetÀUe.
« se passer d'y venir, et qu'il lui seroit fort aisé d'avaler ce qui « étoit ainsi tout mâchée > Dès le lendemain, ce même seigneur, qui avait amené par la Moselle l'artillerie ainsi que les munitions, alla prier Guise devenir voir de beau présent que < monsieur de Vieilleville lui faisoit ; > et le duc, s'étant levé aussitôt, trouva, en effet, les canons à terre déjà, les artilleurs à leurs pièces, les pionniers en bataille et les officiers s'écriant à son aspect : « Allons, monsieur, allons mourir devant Thion- « ville; il y a longtemps que nous vous attendons*. »
Sans perdre un seul jour. Guise fit commencer les approches et ouvrir les tranchées. Vieilleville avait projeté d'attaquer la place du côté d'une tour qu'il en supposait le point le plus faible, mais le duc et Strozzi, son dévoué partisan^, voulurent que ce plan fût examiné dans le conseil de guerre. Lamarck, prenant alors Vieilleville à part, l'engagea à ne pas insister, par la raison «que monsieur de Guyse et le maréchal avoient, « disait-il , comploté ensemble d'assaillir la place par aultre « endroict, » afin que l'honneur du succès, s'il survenait, ne pût appartenir au gouverneur de Metz.
Effectivement, Strozzi, portant le premier la parole pour exprimer, en réalité, la pensée du duc, déclara «qu'il lui sem- « bloit dangereux de battre la place par l'endroict que disoit « monsieur de Vieilleville; que cette tour avoit mine d'être « merveilleusement fortifiée et défendue ; mais qu'il la falloit « assaillir du costé de la rivière, en laquelle les ennemis s'é- « toient fiez ; que la courtine n'y paraissoit pas valoir mieux
(i) Mémoires de VieiUeviUe^ liv. VIL
(2) Idem.
(3) Le duc de Guise, aussitôt après la prise de Calais, avait, entre autres témoignages de bienveillance, « fait mettre le maréchal Strozti du conseil • privé. » (Lettre du cardinal de Guise à la duchesse sa belle-sœur, Hss. de Béthune, v. 8740> fol. 87.)
«qu*one muraille; que le soldat, une fois la brèche faite; « pourroit passer partout à gué pour donner Fassault;» et cette opinion fut accueillie par une approbation unanime, tout le monde disant «qu'il nefalloit pas regrapper ^ après un si ex- « cellent et très expérimenté capitaine*. »
La place de Thionville était défendue par a un grand brave ^,» Jean de Gaderebbe , gentilhomme du Brabant, à la tète d'une garnison forte de trois mille hommes d'élite, de soixante chevaux, abondamment pourvue d'artillerie et de munitions^. Durant la première nuit du siège, le comte de Horn chercha à pénétrer à Fintérieur avec trois enseignes des vieilles bandes espagnoles, mais trouva tous les abords si bien gardés qu'il fut contraint de se retirer après diverses tentatives et après la perte d'une partie de son monde. Au bout de deux jours, Mansfeld, gouverneur de la province , essaya aussi d'introduire des renforts considérables qui éprouvèrent un échec encoi'e plus complet*.
L'armée française comprenait environ douze mille fantassins, dont les trois quarts étaient allemands, quatre mille reitres, quatre cents hommes d'armes, deux cents chevau-légers^. Le duc de Guise, qui conunandait le corps de bataille, avait pris position en deçà de la rivière, près de Florenge ; le duc de Nevers, à la tète de Tavant-garde, et le maréchal Strozzi se tenaient au delà, vers la Lorraine, à la grange des Poissons. Un pont jeté au-dessous de la ville établissait la communica-
(1) Revenir.
(2) Mémoires de FwtWeriife, liv. VII.
(3) Histoire Mss. de la maison de Guise, par Fornier, deuxième partie, livre I; Brief discours de la prinse de la ville de Thionville, imp. de Robert Ëstienne, 1558.
(4) Mss. V. C. Colbert, v. 26, Mémoires de l'estat de France.
(5) Histoire de France, par Garnier, continuateur de Vély.
(6) Mss. V. C. de Colbert, v. 26.
tion entre eux. Le duc de Nemours ainsi que Lamarck, avec la plus grande partie de la gendarmerie et de la cavalerie légère, occupaient les routes de Luxembourg et de Metz pour arrêter les secours, c Le camp étoit si bien assis qu'il ne falloit « rien craindre, les vivres en abondance, la situation belle et < plaisante ^ >
Guise montait à cheval pour pousser une première reconnaissance sur Thionville, lorsque Montluc, venant de Paris, était arrivé auprès de lui. Ce brave officier voulait aussitôt l'accompagner, mais le duc s'y opposa cpour ce qu'il avoit fait « une grande traite,» et, le soir même, en revenant, il lui dit que «si Dieu leur faisoit la grâce de prendre cette ville, il y auc roit de l'honneur à gaigner. Courage, monseigne^, ajouta t Guise en riant, j'espère que nous en viendrons à bout. »
L'attaque commença dès le 6 juin contre la tour aux Puces, dont une partie, sur la gauche, fut bientôt abattue par l'effort de trente-cinq grosses pièces établies de l'autre côté de la Moselle guéable en cet endroit. Mais derrière la brèche se trouvaient un large fossé, puis un solide rempart ; et la difficulté de livrer l'assaut était encore augmentée par le dommage que Fartillerie des assiégés causait à nos soldats. Pendant qu'au moyen de gabions on s'efforçait de se couvrir, dans une situation aussi périlleuse, le marquis d'Elbeuf, ainsi qu'une quinzaine de gentilshommes de la suite du duc, son frère, s'y maintinrent intrépidement jusqu'à la nuit.
Guise, remarquant que cette première attaque, insuffisante pour procurer un succès décisif, avait été propre à inquiéter l'ennemi et à attirer son attention, résolut d'en entamer une
(1) Lettre escripte au cardinal de Lorraine sur le siège de Thionville y par Estienne Lcdlemant,
(2) C'est ainsi que le duc de Guise appelait familièrement Montluc, {Commentaires de Montluc^ liv. IV. )
nouvelle contre la même tour, par Tautre côté de la rivière. Il fait donc traverser celle-ci, dans la nuit du 9 juin, sur un pont « dont les ais n'étoient pas encore douez, » à Tinfanterie française et allemande, afin de commencer la tranchée et d'établir les batteries aussi près que possible de la place. cG'es- € toit la.plus hardie entreprise qui fut jamais faite, car il mena c les sapeurs jusqu'au pied de la tour en despit de cent mille « arquebuzades et de trente mille coups de canon ^ »
Le 10 , ayant couché dans la tranchée', il charge Montluc, vers deux heures après minuit, de reconnaître les dégâts que Tartillerie a causés et Tétat du terrain environnant. L'intrépide capitaine gascon rapporte au duc, le lendemain matin, que les soldats au pied de la tour ne seront mouillés que jusqu'à la ceinture, mais qu'avant d'arriver là on rencontrera une forte palissade qui la circonscrit et qui retient l'eau. Guise, peu satisfait de ce renseignement, répond «qu'il n'existe pas « de palissade, que des transfuges naguères sortis l'ont assuré c du contraire et qu'il faut, la nuit suivante, faire une meil- « leure reconnaissance. » Montluc s'y engage de manière à prouver que son amour-propre a été blessé. Il prend quatre cents piquiers qu'il fait coucher, ventre à terre, à cent pas de la porte de la ville, puis, avec un égal nombre d'arquebusiers, marche droit à la palissade, attaque une garde avancée, en tue une partie et pénètre, à la poursuite des fuyards, dans le retranchement voisin. Un combat s'établit et dure plus d'une heure, à la porte étroite qui donne entrée dans la ville ; une petite pièce de canon est prise ; et , s'il eût eu des échelles prêtes, Montluc aurait transformé cette reconnaissance en un assaut, à la grande contrariété du duc de Guise qui, de l'autre
(1) Lettre escripte au cardinal de Lorraine, etc.
(2) Uordre et manière de l'assiette du camp du Roi devant ThùmvUle,
côté de la rivière, sachant ce qui se passait, appréhendait un échec éclatant. Ce détachement ayant, au surplus, abattu la palissade à coups de hache, fit ainsi écouler Teau et put rentrer à pied sec, après une légère perte de quelques hommes.
Gomme les nuits étaient courtes, nos travailleurs n'avançaient que lentement. Dès le point du jour, ils se trouvaient foudroyés dans les tranchées. Afin de les protéger, Montluc imagina de faire pratiquer, de vingt en vingt pas, des t arrière- « coins, tantôt à droite, tantôt à gauche, » assez larges pour contenir à Taise douze ou quinze soldats tout armés. Cet ingénieux moyen, qui prévenait l'invasion des assiégés dans la tranchée et leur réservait une défaite certaine s'ils s'y fussent engagés, plutextrèmement au ducdeGuise. Ce prince ne perdait d'ailleurs aune seule heure du jour ou de la nuit sans travail- « 1er Tennemy. Luy mesme ordinairement aux tranchées de- « puis les quatre heures du matin jusqu'à dix du soir ^ » Un jour cependant, pour lui demander un renfort de quatre enseignes allemandes, Montluc étant venu à son quartier général que le canon de la place l'avait forcé de porter un peu en arrière, dans une maisonnette basse dont l'unique petite chambre était éclairée par une mauvaise fenêtre, et ayant demandé «où estoit Monsieur,» Bourdillon, là présent, lui dit qu'il écrivait, t Au diable les écritures ! reprit vivement le gentil- « honmie gascon; il semble qu'il veuille espargner ses secré- « taires; c'est dommage qu'il n'est greffier du parlement de a Paris , car il gaigneroit plus que Du TiUet ni tous les autres.» Bourdillon, riant beaucoup, l'excitait à continuer sur ce ton, parce qu'il voyait lui-même que Montluc, sans s'en douter, était entendu du duc de Guise qui, sorti gaiment de sa masure, s'écria aussitôt, avec affabilité , « Eh bien ! Monseigne,
(1) Lettre eicripte au cardinal âe Lorraine, etc.
« seroifi-jo bon greffier? » Montluc surpris et embarrassé fut crabord lente de se fâcher contre Rourdillon ; mais celiri-ci continuait de rire aux éclats de même que Guise qui accorda auSsitôt les quatre enseignes à son brave lieutenants
« Des vingt-quatre heures du jour et nuit il n'y en avoit pas a deux à tout prendre sans travail. Il n'y a histoire ni chroni- « que qui aye jamais parlé de telle furye et entreprise si chau- « dément suivye de part et d'autre. »
Les ennemis, en effet, avaient établi de terribles contrebatteries; ils essayaient aussi parfois quelques sorties, «maïs « rares et de peu d'effet, car ils estoient assez empêchés au de- « dans. » Dans l'une d'elles (13 juin), le gouverneur, à la tête de six à sept cents fantassins et de cinquante chevaux, commençait à balayer la tranchée lorsqu'il fut surpris par les salves qu'on lui tirait de tous les arrière - coins disposés par Montluc ; le désordre se mit aussitôt parmi ses soldats, et les nôtres, s' élançant sur eux, les forcèrent de se réfugier au plus vite dans la ville, en laissant un assez grand nombre de morts sur le terrain.
Une fausse alarme jeta un soir, vers dix heures, le trouble dans le camp des reîtres. Dès que le duc en fut informé il y courut le premier et « l'eut bientôt reconnue pour ce qu'elle € étoit*. »
La tranchée cependant s'avançait jusqu'au pied de la tour, elle 13 Guise fit commencer, par des mineurs anglais qu'il avait amenés avec lui, un trou à deux ou trois pieds de terre. Les ennemis, s' apercevant de ce travail, se mirent à faire immédiatement des casemates au bas de la tour pour la rendre inaccessible par le feu qu'ils opposaient ainsi à nos mineurs.
(1) Commentaires de Montluc, liv. IV.
(2) Lettre escripte au cardinal de Lorraine, etc.
En même temps, le due ordonna Téreclion, difiicile à exécuter près de la tour, en travers du fossé, d'une sorte de plateforme assez large pour contenir quarante hommes, et qui se trouva, dès le 19, parvenue à la même hauteur que le parapet; celui-ci seul séparait alors nos soldats des ennemis.
Afin de tirer parti de ces préparatifs. Guise fit (le 20) au point du jour recommencer le feu par une batterie de vingthuit canons contre les points dont il jugeait la résistance plus opiniâtre, assistant, de sa personne, à la plupart des travaux, et, lorsqu'il était forcé de s'absenter, les faisant observer et suivre par quelqu'un de ses principaux officiers. Venu de grand matin à la tranchée dans le but d'examiner un endroit convenable à l'établissement de quatre coulevrines , il y était retourné après son dîner, et, causant avec le maréchal Strozzi, il avait la main appuyée sur son épaule, lorsque celui-ci fut atteint, un peu au dessus du cœur, d'un coup d'arquebuse à croc tiré du boulevard, à plus de cinq cents pas de distance. En se sentant frappé : o Ah ! tête-Dieu, monsieur, s'écria le « maréchal en langue italienne, le Roy perd aujourd'hui un « bon serviteur et vostre excellence aussi. » Il ne faisait que se rendre justice. Guise était profondément ému ; mais dominant sa propre douleur et voulant dans ces instants suprêmes rappeler à Strozzi la pensée de son salut, il fit entendre le nom de Jésus-Christ. « Quel Jésus, mort-Dieu, venez-vous me ra- « mentevoir ici? reprit le maréchal. Je renie Dieu, ma fête est f finie. » Le prince lorrain redoublait d'efforts pour le ramener à de meilleurs sentiments et pour l'exhorter à songer à Dieu -f lui disant qu'il c seroit aujourd'hui devant sa face. » Mais 0 mort-Dieu, répliqua Strozzi, je serai où sont tous les «autres qui sont morts depuis six mille ans ^ ; » et Guise eut
(1) Mémoires de Vieilleville^ liy. VII.
4as HISTOIRE
raffliction de le voir expirer en prononçant ces dernières et
Le pénible spectacle de la mort de Strozzi, tombé si près de lui* n'avait pas permis au duc de penser un instant au danger auquel il échappait lui-même. Uniquement occupé de la perte qu'il venait de faire, il était impatient de s'en venger sur l'ennemi ; et il prévoyait si bien l'impression que ce malheur produirait qu'il tâcha d'en faire d'abord tenir la nouvelle secrète.
La batterie cependant agissait efficacement. Guise alors ordonne d'amener au fond du fossé, à dix pas en avant de l'ouverture commencée à la tour, une pièce qui tire pendant deux heures, et il imagine de faire placer devant ce canon, chaque fois qu'on le recharge, cdes engins de table espoisse de plus « d'un pied, afin que les ennemis estant aux casemates ne c tuassent nos canonniers. Il y avoit deux petites roues à « chaque bout qui touchoient en terre, et avecques une* petite « cordette l'on tiroit cest engin et couvroit le devant du cac non, de sorte que les arquebuzades ne pouvoient passer *. > Quatre cents hommes, postés pendant ce temps entre la tour et l'ouvrage voisin et couverts par des mantelets, écartaient à coups de mousquet ceux des ennemis qui d'en haut se hasardaient à paraître pour faire feu.
L'ouverture devint bientôt assez large pour qu'un homme y pût pénétrer ; mais l'approche en était mortelle. L'audacieux Montluc ordonne néanmoins au capitaine Volumat de prendre avec lui six arquebusiers, deux hallebardiers, et « d'aviser à c se jeter à corps perdu » sur les casemates qui ne devaient tout au plus être couvertes « que par de simples tables, » pendant qu'un autre officier, prenant « le chemin de la traverse qui f montoit jusques sur la tour,» se précipiterait dans celle-ci,
(1) Commentaires de MmtluCf Uv. !¥•
c saos marchander, i Mais à peine ce dernier eut-il montré la tête qu'il fut tué par les ennemis postés sur la grande plateforme; le soldat qui le suivait éprouva le même sort, et leurs corps tombèrent entre les jambes du duc de Nevers et de Bourdillon» tout à côté de Montluc Celui-ci n'en criait pas moins au capitaine Volumat, pour l'encourager, que l'autre officier était déjà parvenu au haut de la tour. Yolumat, piqué d'émulation, s'élance jusqu'au bord de l'ouverture; les ennemis» surpris de se voir attaqués de si près, abandonnent les casemates et s'enfuient. Montluc accourt aussitôt, saisit un soldat, et lui dit ; « Saute dedans, je te donnerai vingt écus. » Le soldat refuse, répond qu'il sera tué, s'efforce de se dégager des mains de son général qui ne le lâche point, mais au contraire, aidé de ses officiers, le jette à l'intérieur « la teste la première « et le fait hardi en dépit de lui. » Deux autres arquebusiers sont également lancés, « partie de leur gré et partie de force;» Montluc le fils, et après lui quelques gentilshommes, sautent ensuite avec trois ou quatre soldats. « Courage, compagnons, « leur crie Montluc, monstrez que vous estes de vrais soldats « gascons, donnez le tour aux casemates ^ . » Les ennemis , pour reprendre celles-ci, reviennent pourtant par un chemin qui ne leur permet de marcher que cinq ou six de front, entre le terre-plein et la muraille; leur chef, cuirassé d'une écaille garnie de velours vert, un casque doré en tête et une riche hallebarde à la main, est tué, ainsi que deux autres, par un arquebusier; ceux qui les suivent reculent; et les casemates, la tour elle-même restent au pouvoir des Français, qui s'établissent solidement et avec promptitude dans ces ruines.
Guise, occupé en ce moment à diriger le feu des coulevrînes, voit Lunebourg, colonel allemand, et les capitaines Ànglure et
(l) Commentaires de Montlucj liv. !¥•
Va ton ville s'élancer des tranchées droit sur la tour. Il pousse lin grand cri: «Oh! mon Dieu! dit-il, la tour est prise; ne « voyez-vous pas que tout le monde y court? > Puis aussitôt, sautant sur un courtaut qui se trouve près de lui, il s'y porte à toute bride. Un gentilhomme, envoyé par Montluc, le rencontre et lui donne la nouvelle de ce succès. «Eh! mon ami, a répond-il, j'ai tout vu, j'ai tout vu. » Arrivé à cinquante pas, il met pied à terre, et accourt à Montluc qui lui dit en riant : « Oh! monsieur, c'est à ceste heure que je crois que vous f prendrez Thionville. » Lui passant le bras autour du cou : « Monseigne, repart le duc, c'est à ceste heure que je cognois € que l'ancien proverbe est véritable, que jamais bon cheval € ne devint rosse; > puis il se jette aussitôt dans la tour, franchit la petite porte des casemates, et, de l'intérieur, crie par une meurtrière de faire venir des pionniers pour la démolition. En moins d'une demi-heure les casemates sont complètement renversées dans l'eau qui afflue et que les décombres absorbent. Tout le monde peut alors pénétrer. Guise, avant de s'éloigner, examine avec ses mineurs, et fait marquer, sous la grande plate-forme, les points les plus convenables pour recommencer leurs travaux. «Monseigne, dit-il ensuite « à Montluc en se retirant, je m'en vais courant à mon logis « pour avertir le Roi de la prinse. Asseurez-vous que je ne lui € cèlerai pas le devoir que vous avez fait. Je vous renverrai « les mineurs sur l'entrée de la nuit. Baillez-leur des gentils- « hommes qui ne bougent d'auprès d'eux, afin que par eux ils < vous mandent ce qu'ils auront besoin;» et Guise se hâte d'aller expédier un courrier à Henri II, car t il tarde aux « grands que les nouvelles ne volent*. » Le roi, de son côté, n'en attendait que de favorables, sur
(1) Commentaires de Monilnc^ liv. ïV.
la foi des prédictions de Nostradamus qu'il se faisait lire et qui se trouvèrent ainsi confirmées de manière à accroître le crédit du prétendu prophète.
La nuit venue, les assiégeants reprirent leurs travaux qu'ils poussèrent avec tant de rapidité qu'à l'aurore (22 juin) deux mines étaient déjà pratiquées, les poudres disposées pour les faire jouer, et qu'une troisième devait être prête vers dix heures.
Mais le coup décisif avait été porté; après seize jours de siège, les ennemis devaient espérer d'autant moins d'une résistance prolongée que là vigoureuse attaque de Vieilleville sur un autre point venait de redoubler leur effroi. « Estonnéz « et grandement endommagez du combat du jour précédent , a prévoyans la prochaineté de leur ruyne, ilz ne pouvoicnt plus « empescherquenoz gens ne vinssent aux mains avec eux^ » Tandis donc que Montluc, le duc de Nevers et Bourdillon prenaient militairement leur repas, la nappe mise sur trois caisses de tambour, vers neuf heures du malin, le gouverneur fit sonner la chamade. Montluc se leva promptement pour rendre la caisse qui lui servait de siège à son maistre en envoyant celui-ci répondre au trompette. Caderebbe demandait que deux otages fussent échangés pendant qu'on réglerait les articles de la capitulation.
Le 22 juin , il fut convenu que la ville et toutes les fortifications seraient remises, de bonne foi, entre les mains du duc de Guise , dans l'état où elles se trouvaient «sans y rien rui- «ner, gaster, ne démolir;» que l'artillerie, comprenant au moins cent quarante grosses pièces, les poudres et munitions, demeureraient également intactes ; que les armes, drapeaux et étendards appartiendraient au vainqueur, à l'exception des
(i) Le siège et prinse de Thionville,
chevaux et armes du gouverneur, des officiers et de la cavalerie que Guise avait la générosité de leur laisser de même que les épées et dagues aux fantassins. Les ecclésiastiques, les gentilshommes et les bourgeois étaient autorisés à sortir avec tout ce qu'ils pouvaient emporter d'or, d'argent et d'autres meubles ; et le général français promettait « sur sa foy et parole « de prince,» de garantir de tout son pouvoir les personnes, l'honneur des femmes, des jeunes filles, .et de commander qu'une escorte suffisante protégeât leur départ*. Toujours iiumain dans la victoire. Guise accordait aussi des chariots et des bateaux pour le transport des malades et des blessés, aux plus souffrants desquels il fit donner des soins par ses chirurgiens. Le nombre des derniers s'élevaft,de l'aveu des ennemis, à près de sept cents; presque tous avaient été atteints à la tète en se montrant pour tirer par-dessus les remparts que jonchaient, en outre, les cadavres d'environ huit cents de leurs camarades.
Quatre mille habitants et quinze cents hommes de la garnison évacuèrent (25 juin) Thionville dont la prise n'avait coûté la vie qu'à quatre cents de nos soldats.
Le duc de Guise envoya, dès le jour même, rapporter tous les détails du siège au roi et lui dire que trois hommes surtout avaient contribué au succès. Montluc en était un^; le prince lorrain avait bien droit de se compter lui-même ; et, sans doute, Vieilleville complétait ce nombre.
Veillant attentivement à ce que l'occupation de la place s'effectuât sans excès de la part de ses troupes. Guise, tandis que le duc de Nevers réglait la police intérieure, demeura de sa personne au dehors, afin d'empêcher qu'il fût fait «aucun
(1) Le siège etprinse de Thionville, (1) Commentaires de MontluCy liv. IV.
« grief, aucun tort aux vaincus et aux émigrants ; » puis même, peu après, il écrivit à Télecteur de Trêves pour Tassurer que le voisinage de Tarmée française ne devait pas Teffrayer et que Taffection portée par le roi aux princes de l'empire préviendrait toute violence sur leurs territoires *.
Ce second fait si important, dans la même campagne, en consolidant la défense, du royaume, rehaussait la gloire du duc de Guise. Les ennemis de sa maison devaient par conséquent chercher, comme toujours, à lui en ravir le mérite, mais leurs tentatives furent de peu d'effet , et l'honneur de l'expédition lui resta d'autant plus justement que des propos peu patriotiques avaient prédit un échec; des vers satiriques, placardés sur les murs du palais, à tous les carrefours de Paris, avaient annoncé que Guise ne viendrait pc^s à bout de Thionville aussi aisément que de Calais où, prétendait-on, il n'avait eu affaire qu'à des vilains. Supposer ainsi l'entreprise difficile et hasardeuse, n'était-ce pas avoir rendu d'avance et involontairement hommage à celui sous l'ingénieuse direction et par l'active persévérance duquel elle devait si heureusement s'accomplir ?
Après la réduction de Thionville, une question s'était élevée sur le parti à prendre à l'égard de la place. Vieilleville opinait pour qu'elle fût démolie «en vindicte de Thérouanne que l'em- « pereur a voit rasée de fond en comble *.» Il ajoutait, comme^ motif plus plausible, que, la paix se faisant, il faudrait restituer les conquêtes et que l'ennemi aurait ainsi une forteresse de plus entre les mains. Guise ^, au contraire , presque courroucé, comptant que Thionville demeurerait à la France, s'opposa à ces représailles de destruction*
(l)DeThou,liv.XX.
(2) Mémoires de VieUlevilley liv. VII.
Pendant les quatre joui-s jugés nécessaires pour réparer les brèches, combler les tranchées, inventorier rartilierie et les munitions, le duc, accompagné de quelques seigneurs, s'était établi à Metz, où, en son honneur, Yieilleville donna plusieurs repas aux principaux officiers de Farmée. Gomme les soldats, frustrés du pillage, eussent été assez difficiles à contenir dans rintérieur de Thionville, et comme Guise répétait « qu'il faite loit garder la place pour le service du Roi, » il avait fait transporter le camp à une demi-lieue, près du mont Saint- Jean, pour peu d'instants seulement. Le i^' juillet il dirige ses troupes sur Arlon, petite ville fort riche, que Montluc investit avec l'infanterie, et à un quart de lieue de laquelle le prince lorrain s'arrête pour camper lui-même, en se plaignant d'être tout assoupi ce jour-là. Il est vrai que, depuis le commencement du siège de Thionville, il n'avait pas en tout, pour ainsi dire, consacré au sommeil une nuit complète. En se séparant de Montluc il lui prescrit de faire les approches le lendemain avant le jour, s'engage à lui envoyer, aussitôt l'aube, quelques pièces de canon pour les mettre en batterie sur le point le plus convenable, et annonce qu'il accordera le pillage aux soldats pour les dédommager de la privation de celui de Tbionvflle*.
Retiré dans une chaumière, le duc avait ordonné de le laisser dormir jusqu'à ce qu'il s'éveillât de lui-même; et lorsque le lendemain il demande si l'artillerie a déjà tiré : « G'est aller c bien viste,» dit-il en faisant le signe de la croix, à la nouvelle que la place a été surprise, pendant la nuit, par Montluc. D monte sans retard à cheval pour rejoindre dans Arlon l'expéditif commandant de l'infanterie; mais, par malheur, le feu prenant à deux ou trois maisons dans lesquelles se trouvait de
(1) Commentaires de UontluCf liv. Vil.
DES DUCS DE GUISE. fg9
la poudre, la violence du vent propageant Tincendie, plus de la moitié de la ville est consumée, les soldats voient leur butin fort réduit, et Cuise se détermine à faire raser les murailles.
Immédiatement après, le 3 juillet, dans un cantonnement voisin, une violente dispute éclate entre les troupes françaises et les troupes allemandes , près d'en venir aux mains. Guise, averti de ce désordre menaçant, se présente, accompagné du duc de Nevers, sépare les adversaires échauffés, et prévient Teffusion d'un sang qu'il faut réserver pour le service de la France.
Pendant les huit jours que l'armée passa autour d'Arlon, le feu fut mis aux tentes du duc de Guise, consuma ses meilleurs chevaux, la plus grande partie de sa vaisselle, quelques-uns de ses autres effets de campagne et lui causa une perte évaluée à plus de sept ou huit mille écus; on prétendit même que sa personne et celle des gentilshommes de sa maison avaient été en péril*.
Bourdillon éprouva aussi un semblable accident ; et il est présumable qu'on devait imputer l'un et l'autre au relâchement de discipline produit par la proportion, trop considérable alors, des auxiliaires étrangers dans l'armée française.
Le lieutenant général, à la suite de la prise d'Arlon, s'était encore emparé de quelques petits postes environnants et proje* tait de marcher contre Luxembourg, pour se rendre maître de tout le duché, pour y faire vivre ses troupes aux dépens de l'ennemi et y attendre les renforts qui devaient lui arriver d'Allemagne, lorsque les nouvelles qu'il reçut l'obligèrent à changer de direction.
Le conseil du roi avait arrêté qu'en même temps que Guise assiégerait Thionville, Paul de Thermes, commandant une
(1) Commentaires de Rabutin»
petite armée de quelques milliers de fantassins allemands ou gascons, et de quinze cents chevaux destinés à assurer le pays conquis autour de Calais, ferait des courses dans le comté de Saint-Pol pour y répandre la terreur, pour diviser les forces ennemies, et que le duc alors, revenant de ce côtéavec les Allemands, rejoindrait son frère d'Aumale, qui r/issemblait des troupes à La Fère, de manière à ce qu'ainsi pressé de toutes parts, Philippe II se vît forcé de subir la loi.
Thermes, pourvu quelques jours plus tard du bâton du maréchal Strozzi, était, en conséquence, parti de Calais au commencement de juin, et, laissant derrière lui Gravelines et Bourbourg, s'avança jusqu'à Dunkerque, qu'il prit d'assaut (6 juillet), s'empara sans peine de Bergues, ville fort riche qu'il livra au pillage, puis, informé que le comte d'Egmont s'approchait avec des forces très supérieures, commença une prudente retraite. Mais la mer qui s'élevait, en remplissant le canal de l'Aa, mit obstacle à ce que ses troupes traversassent celui-ci toutes en même temps (15 juillet), c Les uns passèrent a de bonne heure et se sauvèrent; les autres ne le pouvant et « combattant mal par nécessité, furent défaicts, Finfanterie « taillée en pièces ; et, de la cavalerie, les uns pris et les autres € morts sur la place, et le maréchal mesme bien blessé* fut «prisonnier*. •
Ce nouveau malheur nécessitait donc le retour du duc de Guise. Il était dans la destinée de ce prince de survenir toujours comme réparateur. Aussitôt, prenant, avec une partie de l'armée, la route de Verdun par derrière le mont Saint- Quentin, il force de marches en maintenant, non sans difficulté, la plus exacte discipline. « Vous cognoissez, écrit-il à ce « sujet au duc de Nevers» le mesnaige dont nos pistoUiers ont
(1) Mémoires de VieUleville.
(2) Mémoires de La Chastre.
DES DUCS DË'GUISË. 491
t accoutumé es lieux où ils se trouvent pour n'y laisser rien f du tout, et afin qu'ils ne prétendent cause d'ignorance du t lieu où ils sont présentement logés, je vous prie leur envoler t quelque gentilhomme des vostres pour leur déclarer qu'ilz ne t sont présentement en pays où ilz puissent plus rien prendre € de leurs mains, mais de l'obéissance du Roy et de monsieur € de Lorrayne*. »
Arrivé, sans s'arrêter, à Pierre-Pont, sur les confins de la Champagne et de la Picardie (28 juillet), il se logea dans ce bourg, ainsi que la nombreuse noblesse qui l'accompagnait, et fit camper ses troupes sur les deux rives de la Souche. Là se réunirent à lui, en peu de jours, son frère d'Aumale, le prince de Saxe-Gotha avec huit mille cinq cents reîtres, le duc Jean- Guillaume de Saxe« (fils de l'électeur détrôné), à la tête de deux mille hommes de cavalerie allemande, Jacob d'Augsbourg et dix compagnies d'infanterie « bien entretetoues , » les bandes françaises laissées pour quelque temps au duc de Ferrare et ramenées en bon ordre par la Molle, enfin les débris du corps d'armée du maréchal de Thermes.
Le roi, de son côté, était venu s'établir à Marchetz, et accompagné du roi-dauphin, suivi de cent gentilshommes, il passa en revue (7 août) les troupes, très belles, et si nombreuses que le front de bataille occupait une lieue et demie,
(1) Mss. Béthane, v. 8655, fol. 59.
(2) Le duc de Guise ne le quittait presque pas un instant, lui faisait honneurs et fête continuels, le présenta au roi, qui l'accueillit avec une faveur très avantageuse pour le parti protestant, le recommanda au prévôt des marchands et échevins de Paris, en sorte que ces magistrats municipaux écrivirent à Guise, un peu plus tard, le « dernier jour d'oc-
• tobre : Monseigneur, nous avons suivant vostre mandement salué le duc « Jehan-Guillaume de Saxe et luy avons faict tapisser une chambre et « une salle et faict présens de vins ypocras et dragées selon que nous
• avons de coustume, » (Mss. Gaignières, v. 352, fol. 217.)
et qu'il fallait trois heures pour faire le tour des rangs ^ Les étrangers, en énorme proportion malheureusement, présentaient un effectif de huit ou dix mille reitres, vingt mille lansquenets, douze mille Suisses. Pour remédier aux inconvénients qui eussent pu en résulter, le duc de Guise avait soin d'entremêler les différents corps, mais la discipline n'en était pas moins compromise de temps en temps par ces exigeants auxiliaires, accoutumés à vivre aux dépens de leurs hôtes et à s'abandonner à des dispositions naturelles de rapacité. Un jour que Guise, inspectant le camp des reitres, adressait, à ce sujet, des reproches au comte de Lunebourg , cet officier, brave, mais violent et échauffé par le vin, lui répondit d'une manière insolente et s'emporta au point de diriger sur lui le bout de son pistolet. Le duc, tirant aussitôt l'épée avec calme, fait sauter l'arme de la main de Lunebourg et lui présente la pointe à la gorge. Montpesat, qui suivait le lieutenant général, s'empresse alors et s'avance pour percer Lunebourg ; mais : a Tout beau, Montpezat, s'écrie Guise, vous ne sçavez t pas mieux tuer un homme que moi. Ne le tuerois-je pas sans « vous si j'en avois envie? Allez, dit-il ensuite au comte alle- «mand, je vous pardonne l'offense particulière que vous « m'avez faite, car je t'ai tenu à ma merci; mais pour celle que t tu as faite au roi, au général et au rang que je tiens ici, c'est € au roi à y voir et à y faire justice. » Ordonnant d'arrêter immédiatement Lunebourg, le duc prend une escorte de cent cavaliers d'élite,et achève tranquillement de parcourir le quartier des reîtres sans qu'aucun de ceux-ci ose donner le moindre signe de mécontentement^.
Le jour de la revue, Guise, dès l'aurore, s'était rendu sur le
(1) Commentaires de Moniluc, liv. IV.
(2) Brantôme.
DES DUCS DE GOISE. 49â
terrain pour disposer les troupes le long de la route de Laon à Marie. La chaleur était excessive. En passant devant les bataillons français, placés entre les Suisses et les Allemands : t Plût f à Dieu, dit le duc, qu'il y eût ici quelque bon compagnon qui t eût un flacon de vin et du pain pour boire un coup, car je « n'aurai pas le temps d'aller à Pierre-Pont dîner avant que « le roi soit arrivé ! > Montluc lui propose aussitôt de venir à ses propres tentes, dressées à une portée d'arquebuse de là, en l'assurant qu'il lui offrira de très bon vin français et gascon, et force perdreaux, c Volontiers, monseigne, répond Guise, « mais les perdreaux seront de vostre pays, des aux et des € oignons. — Ni l'un, ni l'autre, reprend Montluc; je vous « donnerai un aussi bon dîner que si vous estiez dans vostre f logis. — Ne vous moquez-vous point, monseigne ? — Non, « sur ma foi. — Mais je ne puis laisser le duc de Saxe. — t Amenez le duc de Saxe et qui vous voudrez. — Le duC ne f viendra pas sans ses capitaines. — Amenez capitaines et « tout, car j'ai prou à manger pour tous. »
Après ce repas, composé t de cailles, de paons d'Inde, de € perdreaux, de levraults en abondance , de pâtisseries et
• tartes, le vin et l'eau frais comme glace, » Guise ayant demandé au duc de Saxe t ce qui lui sembloit du colonel de l'in-
* fanterie françoise : t Le Roi ne nous eût pas mieux traités, » répondit le prince étranger. Aussi Montluc prétendait-il qu'après la table du lieutenant général* t il n'y en avoit une c seule en tout le camp plus longue ni mieux fournie que la € sienne. »
Gomme témoignage de satisfaction pendant le dîner, Guise lui avait dit : c Vraiment vous estes servi en prince; > et le
(1) Le traitement du duc de Guise ne se montait pas alors à plus de deux mille livres tournois par mois. (Voir les Estais et appoinctements des seigneurs^ etc.; Mémoires-journaux du duc de Guise.)
m HISTOIRE
guerrier gascon, mettant à profit Toccasion, avait prié le duc de demander pour lui au roi les moyens de se faire faire une vaisselle d'argent, afin de pouvoir traiter plus convenablement si haute compagnie lorsqu'il aurait encore l'honneur de la recevoir sous sa tente. Le duc de Saxe, d'accord avec Guise, s'en chargea de bonne grâce ; et Henri II, en rencontrant bientôtces princes à un quart de lieue du camp, leur ayant précisément demandé d'abord s'ils avaient diné : «Vous ne sçauriez c deviner. Sire, répondit Guise, qui nous a traités aussi bien < que vous l'eussiez pu faire vous-mesme, car rien ne nous a c manqué, si ce n'est la vaisselle d'argent; et nous nous somc mes engagés à vous prier de mettre Montluc à mesme d'en f avoir, — Et je le ferai, dit le roi, puisque Hontluc est si bon c compagnon et dépense si honorablement ^ »
A cette revue parurent, pour la première fois en public, deux jeunes et beaux enfants, le pfince de Joinville^, fils aine du duc de Guise, et le comte de Saint-Yallier^, fils du duc d'Aumale. Accompagnés de leurs gouverneurs* et de trois ou quatre gentilshommes, montés sur de petites haquenées, ils parcouraient les rangs, lorsque venus à passer devant les troupes commandées par Montluc : < Çà, çà, mes petits princes, « leur dit ce brave capitaine, çà mettez pied à teiTe ; car j'ai « esté nourri en la maison de là où vous estes sortis qu'est la « maison de Lorraine où j'avois esté page ; je veux estre le a premier qui vous mettra les armes au col. »
Les deux cousins descendent en effet gaiement de cheval, et Montluc, détachant de petits robons de taffetas qui leur couvraient les épaules, leur plaçant une pique dans la main :
(1) Commentaires de Montluc, liv. IV.
(2) Né le 31 décembre 1550.
(3) Né le 21 septembre 1549, mort en 1559.
(4) Celui du prince de Joinyille se nommait M. de Fontaines.
« J'espère, dit-il, que Dieu vous fera la grâce de ressembler à « vos pères et que je vous porterai bonne fortune pour estre le K premier qui vous a mis les armes sur le col. Elles m'ont esté «jusqu'ici favorables. Dieu vous rende aussi vaillants que a vous estes beaux et fils de très bons et généreux pères ^ »
Après cette espèce de baptême martial, les deux enfants^ sous la direction de Montluc, longèrent le front des troupes charmées de leur démarche résolue. Il n'était pas d'officier qui, à l'exemple de son général, ne leur offrit des vœux et ne leur présageât d'heureuses destinées, en considérant leur beauté, leur bonne humeur, la gloire qui rayonnait au-dessus d'eux, le rang qui les attendait. Cependant l'un, privé de tout avenir, peu de mois plus tard allait, comme une tendre fleur, se faner et mourir sur sa tige ; l'autre, appelé à recueillir bientôt une ample succession de renommée, d'ambition, de vengeance même, avait devant lui une carrière vaste, laborieuse, agitée, aboutissant en apparence à Fissue la plus brillante et la plus considérable. Héritier d*une partie des hautes qualités de son père*, engagé d'un pas hardi dans une voie déjà solidement frayée, fidèle exécuteur des desseins persévérants de sa race auxquels il osera donner une interprétation plus positive,
(1) Commentaires de MontlfAC^ liv. IV.
(2) On trouve au bas de gravures contemporaines, représentant ce prince dans sa première jeunesse, les quatrains suivants :
« Divin sang guisien, jeune race de Mars, • On te prend pour l'amour à voir ce beau visage ; « Mais ceux qui te verront au milieu des hazards « Connoistront un Achille au fond de ton courage. »
« Monseigneur de Ginville aimable et débonnaire « Ne cède en braves faits à tous autres vainqueurs « Et faict veoir d'autre part par ses gentilles mœurs « Qu'il a le bras guerrier et le cœur de son père. »
(Estampes de la Bibliothèque nationale.)
m HISTOIRE
plus étondiip peut-être, que ceux mêmes qui les avaient conçus, après eux, plus qu'eux aussi pourra-t-il un moment sembler près d'en atteindre la réalisation dans son exorbitante portée.
Le jour même de la revue, Guise alla avec le roi coucher au château de Marchetz, afin d'assister aux conseils qui devaient se tenir pour arrêter les moyens de secourir la ville de Corbie, contre laquelle le roi d'Espagne dirigeait promptement ses forces. Montluc proposait d'y expédier, d'y conduire même sept enseignes de fantassins d'élite munis d'une petite provision de pain et de vin. Guise adopta chaudement cette idée, donna les ordres nécessaires pour son exécution, qui fut confiée par le roi au capitaine Breuil; et dès le surlendemain cet officier parvint, à marches forcées, à se jeter dans Corbie à l'instant où la cavalerie ennemie accourait pour l'intercepter*. Henri II et le duc de Guise , avec l'armée entière, en se portant sur Amiens, suivaient à deux ou trois jours de distance ce détachement qu'ils n'avaient pas supposé capable de marcher aussi rapidement, et dont ils apprirent bientôt le succès.
Le prince lorrain fit prendre sans retard position à ses troupes sur les bords de la Somme, derrière des lignes qu'il traça depuis Amiens jusqu'à Pont-Rémy; et le roi d'Espagne, qui s'était hâté d'avancer, dans l'espoir d'envahir la Picardie, trouvant Guise ainsi établi, ne songea plus qu'à se retrancher lui-même. Les deux armées étaient séparées par une plaine de cinq à six lieues d'étendue, que le duc de Nemours traversait souvent à la tête d'une partie de la cavalerie légère, pour aller donner l'alaime aux Espagnols et pour les attirer hors de leur camp. « J'ay entendu, lui faisait dire Guise, le plaisir que vous • avez à prendre les reyttres , dont je vous prye de ne vous
{\) Commentaires deUmtluc^ liv. IV.
« eniiuyer, car c*est une belle plaisante vollerye... Nous dîs- « nons, mon frère le cardinal de Guyse et raoy ensemble, le- « quel se reconmiande à vostre bonne grâce et vous prye que « si vous prenez quelque bon cheval de bataille pour luy qui le « peust porter d'icy à Paris, vous vous souveniez de le luy «envoler*.»
Emmanuel-Philibert, redoutant la supériorité de talent du duc de Guise, se maintenait sur la défensive; et d'aOleurs, ainsi que Philippe II lui-même, il commençait à penser aux négociations comme à Tunique moyen de recouvrer ses États «•
Du côté de la cour de France , les influences opposées aux Guises, de jour en jour plus puissantes, s'efforçaient de recourir à la conclusion de la paix. Le connétable, aussitôt après l'arrestation de d'Andelot, effrayé du continuel accroissement de l'autorité de ses rivaux et impatient de le contrebalancer, avait obtenu des Espagnols sa liberté temporaire sur parole, à la condition d'employer ses efforts pour engager Henri II à faire reprendre les conférences; mais il n'était résulté de son voyage que des preuves, importantes pour lui, de la constante affection de son maître.
Le cardinal de Lorraine, cependant, n'avait négligé aucun moyen de ruiner le crédit de Montmorency ; pour y réussir plus sûrement, il s'était déclaré protecteur de Françoise d'Amboise, veuve du comte de Senighen, suspecte d'avoir favorisé l'évasion du comte d'Arschot. Cette dame subissait des poursuites, intentées contre elle avec acharnement et subornation de témoins> par le lieutenant civil, jaloux de plaire ainsi au connétable qui désirait la trouver criminelle. Mais la maison de Guise la soutenait; Antoinette de Bourbon elle-même l'encourageait par les assurances de son intérêt à faire que
(1) Mss. deBéthune, v. 8734, fol. 19.
' (2) De Thou, Histoire miverselk.
« les choses si bien commencées feussent du tout asseurées et c mises à fin.» La comtesse, appréhendant néanmoins la lutte contre un tel adversaire, avait déjà presque renoncé à toute justification lorsque le cardinal lui promit de Tappuyer et Texcita à accuser de prévarication, à son tour, le lieutenant civil. Celui-ci, convaincu, fut relégué à Tile de Ré ; et l'affront de sa condamnation rejaillit, en quelque sorte, sur le connétables sans toutefois lui faire aucun tort dans l'esprit de Henri IL
Les Guises ne se lassaient pas de combattre tous ceux dont Ja faveur ou la gloire pouvaient leur porter le moindre ombrage. Brissac, homme de bien autant qu'habile guerrier, était venu à la cour pour se justifier ouvertement des accusations de péculat et de concussion portées contre lui par le vidame de Chartres, son mortel ennemi *, et dans cette occasion, où son innocence éclata, il avait été loin de recevoir l'accueil favorable auquel il aurait pu s'attendre de la part du cardinal et de son frère, ambitieux de procurer au duc d'Aumale le gouvernement du Piémont.
Or, en dépit, ou plutôt en raison des précautions des Guises, les nuages s'amoncelaient de toutes parts pour obscurcir leur astre redoutable. On attribuait à leur unique jalousie la privation des secours sans lesquels le maréchal de Brissac n'avait pu s'opposer aux succès du duc de Sesse en Italie'. D'ailleurs, dans tous les rangs de la société, la domination absolue du cardinal de Lorraine, son fanatisme apparent ou présumé excitaient de plus en plus l'irritation et le sentiment de la révolte. Le roi s'était plaint du duc de Guise, en disant, entre autres, à Yieilleville, avec ingratitude et colère : c II n'a pas
(1) Histoire universelle de J.-A. de Thou, liv. XX; Vie du cardinal de Lorraine, par Dauvigny,
(2) Histoire de Henri Ily par Lambert, liv. IV.
(3) Idem.
« pris Thionvaie et m'a faict perdre Luxembourg, qui ne vous c pouvoit faillir sans le temps qui se perdit pour l'attendre; c ensemble l'espérance que je me promettois de la Flandres : « que mauldit soit encores ung coup l'ambition ^ » Enfin, la duchesse de Yalentinois, offensée des dédains des deux frères, et en particulier de certains propos échappés au cardinal, hautement déclarée en faveur du connétable, auquel elle proposait même une alliance de famille, appliquait sans relâche son ascendant sur l'esprit de Henri II à persuader au monarque que la continuation de la guerre ne pouvait qu'accroître la dangereuse importance des princes lorrains.
Le roi souhaitait donc la paix comme le signal de son affranchissem^ent, et, par conséquent, désirait surtout qu'elle pût se traiter sans la participation du cardinal, suspect de n'y devoir apporter que des entraves. Le maréchal de Saint-André, fils de son gouverneur, et qu'il aimait particulièrement, fait prisonnier à la bataille de Saint-Quentin, avait été relâché sur parole et chargé de quelques propositions secrètes de la part des Espagnols. Profitant de sa présence, Henri II, sans oser donner, de lui-même, une réponse positive, fit aussitôt expé* dier à Saint-André des pouvoirs qui lui étaient communs avec le connétable*. Mais le maréchal prévoyait que les négociations ne pourraient réussir qu'au prix de grands sacrifices, et il refusa de s'en charger. Sur ces entrefaites, 'la duchesse douairière de Lorraine, toujours retirée à Bruxelles, écrivit au cardinal pour lui offrir ses bons offices dans le cas où il conviendrait au roi d'envoyer sur la frontière des agents autorisés à entrer en conférence avec ceux de Philippe. Il fallait donc recourir au moyen que Henri II eut voulu écarter et dont
' (1) Mémoires de VieUlevUle, liv. VIL (2) Histoire de France, par Garnier.
Mm HISTOIRE
il espérait du moins ne plus se servir cette fois que pour se mettre en mesure de le rejeter définitivement ensuite. L'intervention du cardinal de Lorraine devenait, en effet, indispensable. Désigné, ainsi que le connétable, Saint-André, Morvilliers, évèque d'Orléans, et TAubespine, secrétaire d'Etat, pour stipuler au nom de la France, ce prélat se réunit, après quelques délais de formes (mi-octobre), à l'abbaye de Cercamp, dans le comté de Saint-Pol, aux plénipotentiaires espagnols, le duc d'Albe, le prince d'Orange, le comte de Melito, Granvelle, évèque d'Arras, et le président Yiglius. La reine d'Angleterre était représentée par Effingham, Thirleby, évèque d'Ely, et Woton, doyen d'York. Le comte de Stroppia, Gaqueran et Maillard vinrent aussi de la part du duc de Savoie, tandis que, par une inégalité que la France n'aurait pas dû souffrir*, le roi de Navarre ne put faire admettre ses envoyés à ce congrès auquel Christine et son fils Charles, duc de Lorraine, assistèrent en qualité de médiateurs.
Saisissant ce premier moment de liberté, le connétable, sous prétexte de se procurer des instructions particulières, au lieu de s'arrêter à Cercamp, • donna tout d'un train jusques c au camp du roi, lequel ayant entendu sa venue, alla au de- € vant de luy avec déclaration d'une incroyable familiarité c jusques à coucher la nuict ensuyvant ensemble^. »
Ilest facile d'imaginer quelombrage l'intime accord constaté par là entre Henri II et Montmorency eût été fait pour inspirer à des hommes même moins absolus que les princes lorrains.
Dès le premier jour, les conférences eurent pour effet la suspension des hostilités , le renvoi , de part et d'autre , de cette onéreuse multitude de troupes mercenaires et Téloigne-
(1) Histoire de France^ par Garnier.
(2) Commentaires de Vestat de la religion et république^ par P. de La Place.
ment réciproque des deux camps. L'armée espagnole s'établit en Artois ; celle de France, considérablement affaiblie par le départ des Allemands et des Suisses, prit ses quartiers d'hiver dans les places de Picardie et de Champagne. Mais soudain Philippe II, rassuré par la diminution de nos forces, ne se montre plus si zélé pour la paix. Ses ministres veulent positivement en revenir au dernier traité. Les prétentions surgissent de tous côtés. Il faut au duc de Savoie la restitution intégrale de ses États ; à Marie d'Angleterre celle de Calais. Les négociateurs français insistent cependant en vain pour que la Navarre usurpée soit équitablement rendue, ainsi que Charles- Quint* le recommandait dans son codicille. Philippe II exige, en outre, que l'empire, dont il s'institue le chargé d'affaires, rentre en possession des trois évêchés ; et le cardinal de Lorraine, exaspéré de cette rigueur, en attribue la cause au choix fait de deux prisonniers pour plénipotentiaires. Le roi de France, ayant ainsi donné lieu de supposer qu'il ne peut se passer du connétable et de Saint- André et qu'il est prêt à accepter toute espèce de conditions pour les faire rentrer en jouissance de leur liberté, cil aurait autant valu, disait le « prélat, se mettre pieds et poings liés à la discrétion de l'en- «nemi^.»
Charles de Lorraine ne voulait pas reconnaître , en même temps, à l'arrogance des Espagnols une autre source, non moins réelle, qu'il avait lui-même contribué à faire naître. Inspiré par une inquiète préoccupation, par des préventions manifestes à l'égard de Brissac, il n'avait envoyé à ce maréchal ni renforts de Iroupes ni secours d'argent pour le mettre en mesure de se maintenir en Italie où Philippe II re-
(1) Cet empereur était mort le 21 septembre t558.
(2) Histoire de Frame, par Garnier.
doublait d'efforts, calculant qpe,'par l'expulsion des Français, il pourrait lever le plus grand obstacle qui s'opposât à l'acceptation d'un traité tel qu'il prétendait le dicter.
Les conférences de Cercamp, sans avoir, au bout de près d'un mois, produit encore d'autres résultats favorables à In paix qu'une prolongation de trêve de soixante jours sur la frontière, furent tout à coup suspendues à la nouvelle de la mort de Marie Tudor (IS novembre 4538). Cet événement, en anéantissant tous les droits ou, du moins, toute l'influence de Philippe II sur l'Angleterre, autorisait la jeune reine d'Ecosse à se porter, selon le conseil de ses oncles, héritière, comme unique descendante de Henri VU: la nouvelle souveraine reconnue par le parlement britannique, Elisabeth, entachée d'illégitimité aux yeux de l'Europe catholique, ne pouvant pas songer à chercher son appui dans une alliance , quelle qu'elle fût, avec le roi d'Espagne , mais devant l'attendre uniquement de l'assentiment des réformés de son royaume, dont elle professait la religion et qui n'avaient aucune raison pour lui susciter des contestations au sujet de sa naissance.
L'aspect des négociations se présentait dès lors moins sombre pour la France, et les Guises n'allaient pas manquer de travailler à l'éclaircir complètement. Quoique ces princes se fussent efforcés d'écarter de la participation aux affaires tous les personnages dont ils suspectaient le déyouement à leur volonté, une faction rivale les combattait pourtant avec succès dans le cœur du roi. Depuis la dislocation de l'armée, la cour se trouvait établie à Beauvais où le duc de Guise, après avoir effectué le licenciement des étrangers, l'avait lui-même rejointe. Un changement «estrange et soudain touchant le cré- «dit*» s'y était produite son égard. Le mérite d'avoir «rabillé
(1) Commentaires de Monduc, liv. IV.
c tout le désastre qui estoit advenu aux autres et monstre au ft Roi d*Espagne que ni la perte de la bataille de Saint-Quen<»
< tin, ni celle de Gravelines, n'avoit pas rendu le Roi en tel « estât qu'il n'eut encore une ou deux armées plus fortes , « ayant au reste conquis des places presque imprenables S » ne suffisait pas pour contrebalancer auprès de Henri la faveur du connétable. Celui-ci s'était empressé déjà de venir à Beauvais retrouver son souverain qui, ne pouvant plus se passer de lui, ne songeant qu'à hâter le moment de sa délivrance , l'avait accueilli avec non moins de témoignages d'amitié, « de « caresses et de transports^, » qu'à son précédent retour au « camp. »
C'était vers le même temps que le duc de Guise, passagèrement retiré dans sa famille, s' occupant du soin de palmiers et d'oliviers envoyés pard'Elbène, adressait à Montmorency une lettre où perce le regret de se sentir mis à l'écart. La santé du dauphin venait, à ce qu'il paraît, de se rétablir après avoir été dérangée ; « Je ne veux oublier de ma part, écrivait Guise, « à mercier et louer Dieu du bien et grâce qu'il luy plaîst nous € faire en cela et bon estât auquel il continue acheminer les f affaires dudict Sieur (roi), lesquelz à ce que je puis veoir € par l'extrait qu'il luy a pieu m'envoier de ce qui est survenu «depuis mon partement sont en très bon train mesmement • du côté d'Escosse... Vous merciant bien humblement, mon- « sieur, de la bonne souvenance que vous avez eue à me des-
< partir de vos nouvelles que je vous prie vouUoir continuer t encores qu'il ne s'offre chose par deçà dont je me peusse rec vancher que de mesnage et femme grosse, délibéré après « avoir icy faict quelque temps mon debvoir envers père et
(1) Commentaires de Montluc^ liv. IV.
(2) Histon'e de France, par Garnier.
c mère aller retrouver ledict Sieur si tost que luy aura pieu me ff commander.
c Me tenant asseuré que veiTez ce que je réponde au Roy à € la lettre qu'il lui a pieu m'escripre et envoyer par extraict c ce qui est survenu depuis mon parlement, je ne vous en feray c point de redite. Et encores que je sache bien que en toutes c choses ils y sont très bien pourveu, si m'a semblé ne debvoir c laisser pour cela d'en faire ce mot audict Sieur pour Taffecc tion que je porte au bien de ses affaires ^ »
Par-dessus les fatigues de l'expédition d'Italie, d'où il éjtait revenu malade à Marseille, celles de la dernière campagne, peut-être surtout les soucis de sa position, avaient sensiblement altéré la santé du duc de Guise. Pour la raffermir, il eut recours aux eaux minérales de Lucques, dont il s'était fait envoyer une provision et comptait user au printemps. Mais les soins personnels, non plus que ceux des palmiers et oliviers que d'Elbène lui avait procurés , ne pouvaient le fixer longtemps 3.
Peu capable de supporter tout d'abord en silence un revers de fortune politique, Guise voulut du moins en connaître l'étendue, sonder les intentions du roi et juger si son crédit était évanoui au point de ne pouvoir se relever et s'affermir par un coup décisif. L'incertitude de la paix, l'interruption des conférences semblaient rendre l'occasion favorable et donner au duc le droit de compter que le besoin éventuel de son épée ferait recevoir avec plus de ménagements l'expression de ses vœux. Profitant donc du moment où il se promenait un jour avec Henri II, il hasarda de lui témoigner de nouveau le désii* d'être investi du titre de grand maître. Montmorency venait de quitter à l'instant le roi ; et l'habile prince lorrain, débutant
(1) Mémoires'journaux du duc de Guise.
(2) Mss. Gaignières, v. 425, fol. 98.
DES DUCS DE GUlSii:. 505
par un élc^e plus pompeux que sincère du connétable et même de ses fils : « Je ne doute pas, dit-il, qu'il ne vous les ait « recommandés; on ne peut estre plus digne de vos bonnes « grâces. Cependant si leur père venoit à manquer, j'ai l'espoir « que la charge de grand maitre, que j'ai déjà remplie, ne se* € roit accordée qu'à moi seul. » La lui refuser eût été, selon lui, déclarer à la face de la France qu'il avait démérité.
Henri II, embarrassé en même temps que piqué de se voir demander la dépouille d'un personnage encore vivant et auquel il était tendrement attaché, nia d'abord qu'il eût été question de rien de semblable entre lui et le connétable, puis finit par répondre que si ce dernier venait à mourir, c il ne manc queroit pas de sujets dignes d'être revêtus des hauts emplois, c et que la France étoit redevable de si grands services à Montu morency, qu'il seroit naturel d'accorder, à lui ou à ses enfants, t ce qui devroit assurer leur fortune *. »
Guise n'insista pas davantage alors ; il était certain d'avoir porté, dans l'esprit timide de Henri II, une puissante atteinte aux projets du connétable pour la transmission de sa charge. Celui-ci ne s'y méprit pas non plus ; et, avant d'aller reprendre sa captivité en Flandre, il voulut réaliser un des effets de la faveur du roi et de sa maîtresse surannée, en célébrant, à Ëcouen, le mariage de son fils, d'Anville, avec Antoinette de Lamarck, petite-fille de la duchesse de Yalentinois.
De leur côté, les Guises, auxquels la variation des circonstances laissait encore cependant quelque part d'un crédit chancelant, voulurent en profiter pour presser l'accomplissement de l'union projetée entre Charles III, duc de Lorraine, et madame Claude de France, seconde fille du roi. Ils parvinrent même à faire obtenir à leur cousin, indépendamment
(1) Dauvigny, Vies des homtnes Ulustreê.
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d'une dot de trofe cent mille écus d'or soleil S stipulée eo faveur de la princesse, la cession de la ville de Stenay, autrefois possédée parles ducs de Lorraine*. Ceux-ci soutenaient en outre, depuis longtemps, une contestation avec la couronne de France au sujet de la mouvance du duché de Bar, sur lequel ils prétendaient exercer des droits régaliens ^ ; mais les Guises, ne voulant ni sacrifier les intérêts de leur parent ni préjudicier à ceux de l'État, firent ajourner toute décision quant à ce point.
Les fêtes données, tant au palais des tournelles qu'à l'hôtel de Sicile ou de Lorraine et à celui de Guise, furent très magnifiques, selon l'usage, et durèrent huit jours. Tous les princes de la maison de Guise, le duc, les cardinaux, d'Aumale, d'Elbeuf, le grand prieur, assistèrent à la bénédiction nuptiale donnée à Notre-Dame (15 février 1559), et un tournoi fut ouvert à toUs les chevaliers devant la demeure du duc de Guise, « pour s'esprouver en lice à la lance et au combat de « toutes sortes d'armes *. •
L'empereur, cependant, qui avait prétendu faire restituer par Henri II les trois évêchés conquis, n'était pas secondé, à coi égard, par les princes allemands voisins de la France, effrayés, s'ils persistaient dans une pareille réclamation, du danger de voir nos armées envahir leursÉtats ^. D'ailleurs, l'a-
(1) « Pour tous droicts paternels et maternels ; et pour ce que cette « somme ne se bailloit comptant, le roy paieroit par an aux époux quinze « mille escus d'or soleil de rente. » (Mss. Gaignières, v. 482, «Négociations • de Sercamp.) »
(2) Le duc actuel recevait déjà du roi une pension annuelle de vingtquatre mille livres. (Quittance d'un semestre, en date du 13 mars 1559; Archives nationales, cartons des rois 92.)
(3) Histoire de France, par Garnier.
(4) Commentaires de Ràbutin.
(5) Histoire de Henri II, par Lambert, liv. IV.
DES DIJCS DE GJUISE. m
gitation suscitée en Allemagne par les troubles religieux privait TEmpire de la force et de Tunité d'action qui lui eussent été nécessaires pour soutenir la guerre au moment où il se trouvait, en outre, sérieusement menacé par les Turcs. Enfin , Ferdinand recherchait, sans pouvoir l'obtenir, l'investiture du pape Paul IV qui, sensible aux instigations du cardinal de Lorraine, la refusait et allait presque jusqu'à offrir indirectement la couronne impériale à Henri II, en s'appuyant sur ce que, lors de la précédente élection, Léon X avait déjà favorisé le parti de François P'. Le roi, uniquement occupé d'avoir la paix et surtout d'assurer la délivrance du connétable, donna toutefois bien moins d'attention aux insidieuses ouvertures du souverain pontife qu'aux résultats qu'il pouvait lui-même tirer des embarras de l'empereur, et envoya, comme ambassadeurs auprès de la diète d'Augsbourg, Bourdillon et Févèque de Vienne, Marillac, munis d'instructions adressées de Villers- Cotterets par le duc 'de Guise qui, en l'absence de Montmorency, correspondit avec eux jusqu'à la conclusion du traité, et porteurs de promesses d'amitié en échange desquelles Henri II obtint la conservation assurée des trois évéchés. Cette importante difficulté se trouvait donc écartée lorsque les con^ férences pour la paix recommencèrent à Gateau-Cambrésis, vers le milieu de février (1559). L'affaire de Galais allait également s'arranger. Elisabeth, sourde d'abord à tout accommodement, décidée pourtant, d'une part, à soustraire son royaume à la communion romaine, et, de l'autre, à ne point épouser Philippe II, veuf de sa sœur, comprit que le mécontentement, ou tout au moins l'indifférence actuelle de ce monarque lui prescrivait à elle-même de se rapprocher insensiblement de la France. Des concessions réciproques pouvaient seules conduire à ce but. La reine d'Angleterre prévoyait bien qu'il lui faudrait renoncer à Galais; du moins désiraitrcUe s'épargner, ainsi
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qu'à sa nation, la honte et la douleur d'une cession explicitement définitive. Les plénipotentiaires français se prêtèrent à ces ménagements et consentirent à ce que, par la forme du traité, le roi parût devoir ne garder Calais que provisoirement, IH)ur une période de huit années.
Un début aussi favorable semblait présager à la France une issue toute différente de celle que les conditions exorbitantes posées par les ministres espagnols avaientprétendului réserver; telle fut pourtant l'habileté de ceux-ci, tels furent les coupables effets des intrigues de la duchesse de Yalentinois irritée con* tre les Guises, de la jalousie du connétable à leur égard, de la faiblesse du roi pour son favori, que le 3 avril la France finissait par signer une paix qui la privait de cent quatre-vingtdix-huit places fortes ou châteaux S et en vertu de laquelle une alliance durable était convenue entre les deux souverains, qui devaient s'aimer comme frères et travailler de concert à l'extinction de l'hérésie, en provoquant la réunion d'un concile général. En échange de Saint-Quentin, du Catelet, de Ham et du territoire précédemment occupé par la Tille de Thérouenne, le roi d'Espagne obtenait la restitution du comté de Gharolais, de Marienbourg, Thionville, Damvillers, Montmédy, Valenza, des châteaux occupés par les Français dans le Milanais, et la main de madame Elisabeth, fille du roi, avec une dot de quatre cent mille écus^. Le duc de Savoie 'devait épouser madame Marguerite, duchesse de Berri, qui lui apportaif trois cent
(1) • Estimés autant, dit Montluc, que la tierce partie du royaume de « France. •
(2) « Pour tous droicts paternels et maternels, payables en trois fois,
• dans Tespace de dix-huit mois. » (Mss. Gaignières, v. 4S2, «Négocia-
• lions de Sercamp.) •
(3) Ce prince ne servait l'Espagne qu'à regret, et pendant tout le cours des négociations, il avait montré, en correspondant avec le connétable, des dispositions favorables à la paix*
mille écus* ainsi que la continuation de l'usufruit du duché de Berri et d'autres terres, sa vie durant, et il recouvrait luimême la Bresse, le Bugey, la Savoie, le Piémont, sous la réserve des villes de Turin, Quiers, Pignerol, Ghivaz, Villeneuve d'Ast et de leurs territoires, restant entre les mains de Henri II jusqu'à la solution du débat sur les droits de Louise de Savoie, mère de François I*^ Casai et le Montferrat étaient rendus au duc de Mantoue; Montalcino et le reste du pays de Sienne au duc de Florence; File de "Corse à la république de Gênes; Bouvines et le duché de Bouillon à l'évêché de Uége. Quant à la Navarre, il en avait été à peine question dans les conférences, et le traité n'en stipulait pas la restitution. Aussi son légitime possesseur, Antoine de Bourbon, exaspéré et rêvant une infructueuse tentative, s'efforça-t-il dès lors de suppléer, par un rapprochement avec les Guises, à l'appui qui l'abandonnait si honteusement.
Ces dispositions ne firent que se fortifier bientôt en lui sous l'influence des événements, et Montluc, attiré en Guienne par Antoine, après la dislocation de l'armée, envoya à Paris» dans le mois de juillet suivant, un sieur de La Tour, porteur d'instructions et d'une lettre adressée au duc de Guise, t Le roy de € Navarre, y mandait-il, s'en va par delà avec délybération c d'estre entièrement ung en amitié avec messeigneurs le duc c de Guise et le cardinal de Lorraine, non-seùlement comme « cousin, mais comme frère, et, depuis le camp, ledict seic gneur Roy n'a jamais eu autre volonté. Encores que mon- « sieur le connestable luy ayt escript plusieurs lettres, néant- « moins il m'a tousjours dict qu'il ne se ûeroit jamais à luy, c ayant bien cogneu que ce semblant d'amitié qu'il luy portoit
(1) Pour tous droits et payables en trois fois, dans l'espace de dix-huit mois. (Mss. Gaignières, v. 482, «Négociations deSercâmpO»
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• n'estoit que pour l'attirer de son costé, affin de niyner seô « cousins : aussy que le peu de compte qu'il avoit faict de ses af- « faires è Cercamp luy avoit assez monstre le peu d'amitié « qu'il luy portoit*. »
Pour se décider à conclure le traité, Henri II avait dô fermer l'oreille aux remontrances de quelques-uns de ses plus illustres serviteurs. Brissac, informé des exigences des Espagnols et se voyant à la veille de perdre son gouvernement, avait envoyé son secrétaire, Boivin du Villars, pour faire des représentations au roi sur l'importance dés provinces qu'il allait céder, assurant que la nation n'était pas assez appauvrie pour ne pouvoir s'imposer encore un sacrifice de trois millions afin de pousser la guerre pendant un an de plus et de forcer Philippe 11 à accepter les conditions de la France. Le maréchal offrait pâtriotiquement d'y contribuer pour trente» cinq mille écus, de vendre au besoin une partie de ses terres, et suppliait le roi, s'il rejetait ses avis, de le déclarer rebelle lui-même, de le bannir à son de trompe avQC tous ceux qui suivraient ses chances, mais de le laisser se battre comme il pourrait' contre les ennemis.
Henri H répondit à du Yillars qu'il appréciait les conseils du maréchal dictés par un noble dévouement, mais que, « grâce «r à Dieu, il lui restoit de quoi donner à ses ennemis plus d'ef- « froi qu'il n'en prenoit. — Je vous jure, Sire , interrompit € alors vivement le duc de Guise, présent à cet entretien, que « c'est mal en prendre le chemin, car lorsque vous ne feriez a que perdre durant trente ans, si ne sçauriez-vous perdre ce «que vous voulez donner à ce seul coup. Hettez-moi dans la c pire place de celles que vous voulez rendre, je la conserverai
(1) Mémoires-journaux du duc de Guise.
1%) Histoire (ie France, par Garnier
DBS DUCS DE GUISE. Mi
<< plus glorieusement sur la brèche que }é ne ferois jamate du- « rant une paix si désavantageuse qu'est celle que vous vou- « lez faire. Vous avez, Sire, d'autres serviteurs qui en feront « autant que moi, et deçà et delà les monts ^ i
Le roi rougissait, gardait le silence et donnait des signes visibles d'un embarras croissant. Guise, s'y méprenant et le croyant ébranlé , poursuivit avec chaleur : c Reposez-vous , i Sire, sur. le zèle de mon frère et de moi du soin de trouver «l'argent nécessaire pour mettre sur pied et entretrenir, du- « rant une campagne entière, une armée autant forte et belle « que celle de Tan passé. Il ne vous sera pas même besoin « d'assembler de nouveau pour cela les états-généraux du « royaume; car il a déjà esté parlé avec plusieurs riches ban- « quiers, lesquels, sur obligations convenues, s'obligeront à « faire les payements et avances nécessaires. » Guise ajouta qu'il avait même formé deux plans d'opérations dont le succès semblait devoir ne pas manquer et « propres à mettre le Roi « en estât de donner la loi à ses ennemis. » Selon le premier, on investissait subitement Douay, qui n'était que de médiocre force et qui donnait la clef de toutes les places de Flandre. L'autre, sans offrir plus de difficultés, consistait dans l'attaque directe de la ville de Cambray, entourée seulement de vieilles murailles, défendue par une citadelle à peine capable de réçister à un coup de main; la conquête de Lille et de Valeneiennes en résulterait sans doute inmiédiatement, ou du moins la France rentrerait à coup sûr par là en possession de Saint- Quentin, du Gatelet et de Ham.
Henri II, voulant laisser croire' au duc de Guise qu'il était entraîné par ces sages et énergiques projets, avait expédié surle-champ du YiUars près de ses plénipotentiaires, pour leur
(i) Histoire de France^ par Garnier ; HisUÀre de Henri H, par Lambert.
recommander ostensiblement d'user de leurs i)otîvoîrs avec réserve, tandis que, dans une dépêche secrète adressée au connétable, le roi lui représentait cet entretien comme une nouvelle trame ourdie par les deux frères, dans le but de se rendre indispensables et de rester malgré lui à la tète des affaires. Il rengageait en conséquence à presser d'autant plus la signature du traité * .
En apprenant qu'elle avait eu lieu le 3 avril : c 0 misérable « France, s'était écrié Brissac, à quelle perte et à quelle ruine « t'es-tu laissée ainsi réduire, toi qui triomphois par sus « toutes les nations de l'Europe I >
€ De tout ce qu'on avoit conquis et gardé en Piémont l'esa pace de trente ans fallist qu'il se.rendist en une heure : tant
• le Roy Henry désiroit la paix Mais pourtant la plus grant
« part de la France et du Piémont en murmuroient et disoient « que c'estoit un peu trop. D'autres le trouvoient fort estrange flf et d'autres fort incroyable, jusqu'à ce qu'ils l'eussent veu, et « mesme les estrangers s'en moquoient de nous, et ceux qui « aimoient la France en pleuroient *. »
Après l'accomplissement de cet acte, auquel il avait principalement contribué, le connétable était venu retrouver le roi à Soissons. Sur sa demande, d'Andelot avait été rappelé. Le parti de Montmorency et de Goligny l'emportait complètement. Les protestants avaient uni leurs efforts aux intrigues de cour pour écarter les princes lorrains qu'ils redoutaient pardessus tout. Il n'était pas de moyen qu'on n'employât pour
(1) Histoire de France, parGamier.
(2) Brantôme. — Deux beaux buffets de vaisselle d'argent avaient été promis à Granvelle de la part de Henri II, à l'occasion de la signature du traité, et les témoignages de la bienveillance réciproque de Philippe 11 et du duc de Savoie étaient assurés aux négociateurs français. (Documents historiques, règne de François //, page xxi.)
ruiner ceux-ci dans Tesprit du roi; OD l^assiégeait par des attaques dç tous genres; les épigrammes, les écrits satiriques n'étaient point épargnés contre eux; on les dénonçait comme aspirant à se saisir F un de* la tiare, l'autre de la couronne même de France. Quelque douteux, quelque peu mûrs surtout que pussent être de tels projets, ils n'étaient pas assez complètement frappés d'invraisemblance pourtant, pas assez opposés à un instinct de domination que Henri II s'efforçait de combattre et de vaincre pour que ce monarque n'en conçût point un redoublement d'inquiétude et ne se laissât pas influencer par la supposition de leur réalité.
Jamais encore les circonstances n'avaient été aussi menaçantes pour la fortune des Guises; elles réclamaient de leur part une conduite modifiée, constamment prudente et attentive; il leur fallait sacrifier en quelque sorte le présent au profit d'un avenir incertain, d'un retour éventi^el de crédit, laisser sommeiller les droits acquis, les titres réels, le souvenir d'une affection passée, étouffer la voix des services éclatants, des triomphes répar^ateurs, supporter, sans révolte en dépit d'une juste fierté, l'ingratitude, la méfiance, la disgrâce même. Trop hautement ambitieux pour ne pas avoir la force de dissimuler à propos et de faire fléchir un ressort auquel la contraction et le repos ne devaient qu'ajouter de l'énergie, les Guises adoptèrent tout à coup une tactique nouvelle, pleine de prévoyance et de souplesse, qui les mettait à l'abri d'un éloignement complet, irrévocable, et dont l'expérience des événements leur donnait le droit d'attendre la restauration de leur pouvoir. Celui-ci d'ailleurs ne s'éclipsait en ce moment que devant la faction dont les succès et l'ascendant se révélaient par un traité pénible pour la France. Si jamais réaction probable fut à espérer, c'était donc bien dans ce cas où la responsabilité de l'abaissement national retombait sur les rivaux des
princes lorraind, où eux*iioiém«s, habitués à relever la patrie dans ses malheurs^ pouvaient être, au premier moment, app^ lés à lui prêter leur indispensable secours.
Ge fut toutefois en excitant Tétonnement et le blâme presque universels que, contrairement à son caractère connu, le cardinal souffrit, sans élever aucune plainte, Tamoindrissement de sa juridiction sj^rituelle, par une des conséquences du traité qui entraînait la distraction des sièges de Cambray, d*Arras et de Toumay du ressort de Tarchevèché de Reims. €ette abnégation, si peu habituelle à Charles de Lorraine satisfait, pour unique dédommagement, d'obtenir, i par droit f de primat, que les appellations de Cambray ressortissent au t siège de Reittis, » ne fut pas généralement interprétée comme un subit retour vers la modération; et Ton y soupçonna, plutôt dès lors, le germe de secrètes intelligences avec TEspagne, le désir de plaire à Philippe II, l'espoir de s'assurer la protection tie oe monarque.
Mais si Tardent prélat avait pu contenir, dans la limite de ses intérêts bien coïnpris, son animosité contre Montmorency, s'il n'avait pas cben^hé à entraver celui-ci, durant les négociations, parce qu'il savait que le roi • ne soupirait qu'après son «connétable et la paix*, » s'il s'était attentivement effacé dans les conférences, pour ne rien assumer sur lui de l'odieux d'un résultat dont il prévoyait l'impopularité, son irritation contre W. favori n'en était pas moins profonde ; il méditait les moyens de perdre, par une attaque indirecte, mais sûre, le rival de sa maison avec tous les Colignys, en se rendant de nouveau nécessaire, sous le prétexte de défendre la reli^on ynenacée, et c agréable aux peuples par la punition des secc taires^. > Il atteiulait «n effet une revanche des protestants
(1) Eistoke de France, par Garnier.
(2) De Thou, iiv. XXH,
DES pMS DE 6DISB. Ai&
potir la part acitive que leurs chefs avaient prise ë l'abaisse^ ment de son crédit et de cetoi de son frère , il n'était pas homme à la leur éiwirgner, il la préparait terriNe ; et, par un de ces revirements dont les intrigues de cour fournissent sou*vent l'exemple, pour en assurer Taccomplissement il se trouva momentanément secondé par la duchesse de Yalentlnois, devenue moins sensible au souvenir de Tingratilude et du dédain des Guises qu'à Favide espoir de s'enrichir par la confiscation des biens des proscrits. Ainsi déjà le cardinal avait atteint un point essentiel : ses ennemis, tout à l'heure réunis par une haine commune contre lui, étaient subitement divisés par leurs intérêts; l'un d'eux allait lui servir d'arme pour frapper les antres, et de cette confusion, de cette lutte, devait forcément renaître, à un certain degré, l'importance et le pouvoir des Guises.
Demeuré presque étranger, bien qu'étant l'un des plénipotentiaires, à la conclusion du traité de Gateau-Cambrésis, s'abstenant d'exprimer les objections que cet acte lui eût inspirées, sans doute, si le crédit prépondérant du connétable ne les avait d'avance rendues inutiles et dangereuses, l'adroit prélat, tout en félkilant Henri II sur le rétablissement de la paix au dehors, avait avisé le seul côté par lequel l'esprit du roi pût enccH'e être accessible à ses insinuations et ne cessait de lui représenter l'urgence d'étouffer les troubles intérieurs à la faveur desquels l'hérésie de Galvin se propageait, de plus en plus menaçMite, et, par son audace, après s'être attaquée à la puissance divine même, devait rendre l'autorité royale bientôt illusoire.
Dès l'année précédente, la cérémonie du mariage du dauphin avait attiré à la cour Antoine de Bourbon, Jeanne d'Albret, son épouse, ainsi que le prince et la princesse de Gondé qui s'en étaient tenus depuis assez longtemps éloignés par mé-
contentement de n*y remplir anoune grande charge et de n'y pas jouir des avantages de leur rang. Ces prinees, pendant leur séjour à Paris, fréquentaient les assemblées de Téglise réformée, s*en attachaient les ministres par des manières affables, soutenaient et excitaient leur zèle dont Calvin lui-même, dans sa correspondance, blâmait, depuis quelque temps, la froideur ; en sorte que ceux-ci, sensibles à ces reproches, fortifiés par la présence et les encouragements des princes du sang, se mirent à tenir, au Pré-aux-Clercs, des réunions publiques de plusieurs milliers de personnes, chantant à haute voix les psaumes de Marol, se montrant avec des armes pour s'ouvrir un passage et pour parcourir processionnellement les rues du faubourg Saint-Germain. Plusieurs sectaires avaient même tenu des propos de révolte, annonçant < qu'ils € feroient à leur volonté en dépit de tout le monde; que, le c trouvât mauvais qui voudroit, ils s*enmettoient peu en peine c et demeureroient a la fin les plus forts *. »
Rapprochant le rapport qui lui fut fait à ce sujet par Tévèque de Paris des avis donnés au cardinal de Lorraine par Granvelle , dans leurs premiers entretiens , près de Péronne, le roi avait conçu de sérieuses inquiétudes et déféré l'affaire au parlement , pour, découvrir les auteurs de la sédition et pour arrêter le mal dès son origine. Mais, soit que l'élévation des personnages qui devaient se trouver compromis contribuât à ralentir les recherches , è intimider les témoins , soit que le parlement lui-même fût imbu, dans plusieurs de ses membres, des doctrines de la nouvelle religion, l'instruction n'avait pas eu de suites.
Les Guises et la duchesse de Yalentinois, que sa cupidité leur avait ralliée, saisirent aussitôt l'occasion de dépeindre
(1) Hisiùire^ France f par Gamier,
DES DUCS DE GUISE. 5l7
au roi rétendue du péril, ses progrès et de lui démontrer la eonnivence du parlement. C'était donc contre une partie des membres de cette compagnie qu'ils voulaient exciter Henri H à des'persécutions préalables. Déjà le cardinal de Lorraine , répondant au président Séguier, venu à la tète d'une députation pour apporter au roi des remontrances sur la vénalité des offices et pour réclamer le paiement de vingt-deax mois de traitement dus aux magistrats, lui avait dit : «Je croy qu'on « ne veult empescher vos gages , pourveu qu'exécutiez fidèleet ment vos charges en tous endroicts. Si a que ne punissez les « hérétiques. Voire vous les avez expédiez en les renvoyant « devant leurs évéques. Vraiment voilà une belle expédition à « ceux mesmes qui ont faict profession de leur foy devant. « vous tout au contraire de la saincte église de Rome. Vous « estes cause que non seulement Poictiers, mais toutlePoictou « et jusques au pays de Bordeaux , Tholouse , Prouvence et « généralement France est toute remplie de ceste vermine qui € s'augmente et pullule soubs l'espérance de vous *. »
Bientôt, à l'instigation du cardinal, le premier président, Gille Le Maitre, créature de la duchesse de Valentinois, vint, accompagné du président Minard, de Saint-André et du procureur général Bourdin, exercer les ressources d'un esprit vif et développé pour représenter au roi que si l'on ne se hâtait de porter remède au mal, il deviendrait irréparable, entraînerait la France dans une guerre intestine, non moins cruelle que celle des Albigeois, exigerait, pour le rétablissement de l'ordre , des levées do troupes dispendieuses, tandis qu'il était encore temps d'arrêter le danger en en arrachant la racine. Henri II, porté à l'indulgence par caractère, peu éclairé en matière de religion, se défiant de son ignorance sur ce sujet,
{t) De Veçtat de h religion et république, par P. de La Place,
attribuant peut-être quelque^exagération au peifitores qu'M lui faisait des projets séditieux des protestants, hésitait encore à se montrer persécuteur. Auœi rappela-t41, comme objection aux remontrances du premier président , rexéeutioa capitale, déjà consommée, de jAusieurs partisans de la doo^ trine de Calvin. Le Maitre, docile aux inspirations du cardinal de Lorraine, répondit au roi qu'en effet le supplice avait atteint quelques personnes dans les rangs inférieurs de la sodété, mais que de ces actes de justice rigoureuse.il n- était résulté aucune impression prcrfonde , qu'il fallait par un exemple éclatant combattre le germe de Terreur, particulièrement dans le sein du parlement où des magistrats coupfiUes favorisaient en secret les réformés et paralysaient Taetion des lois. Le premier président conclut en engageant le roi à v^niF inopinément au parlement, Tun des jours fixés pour 1^ mer^ euriales S à y ordonner que Ton continuât de délibérer en sa présence et à faire déclarer par son procureur général qu'il était notoire que plusieurs membres de la compagnie , en contravention avec les édits rendus, adhérant aux principes du calvinisme, s'abstenaient de prononcer aucune condamnation pour cause d'hérésie.
Sans rejeter absolument ces avis, Henri II, peu décidé à une démarche aussi formelle, recevait bien, de différents côtés, le conseil de s'y refuser; mais des influences plus puissantes agissaient en sens contraire. La duchesse de Valentinois le pressait sans relâche de prendre des mesures de-
(1) Le mercredi, d'où elles avaient tiré leur nom, était le jour ordinairement consacré, comme on le sait, à ces assemblées, instituées par Charles VIII» confirmées par Louis XII, destinées à l'examen, la réprimande et le châtiment des magistrats coupables de négligence dans l'accomplissement de leurs devoirs, d'excès, de désordre licencieux dans leurs mœurs, d'atteinte quelconque à la pureté du caractère dont ils étaient revêtus.
DES DUOSDE&UISE. 5l!t
vaaues indispensables, suivant elle; et on prétend qu@ le cardinal de Lorraine, le voyant iàeertain» lui aurai! dit, pour brusquer ^ résolution : « Quand cela ne seiiviroit, Sire, a,qu'à faire paroitre au Roy d'Espagne que vous estes ferme fit en 1^ foy et que vous ne voulez tolérer en vostre royaume « cbos^ quelconque qui puisse apporter aucune tache à vostre «. très.6xcdilent titre de Roi très ebrestien, encore y deveza vous aller franchement, et de grand courage, afin de don* «' Her att$si curée à tous ces princes et seigneurs d'Espagne <^qui ont accompagné le due d'Albe pour solenniser et hono- « rer le mariage de leur Roy avec Madame vostre fille , de la < mort d'une demie«douzaine de ^conseillers pour le moins, n qu'il faut brusier en place publique comme hérétiques qu'il& (( sont et qui gastent ce très sacré corps de parlement ; que si f vous n'y pourvoyez par ce moyen, et bieiiitost, tpute la cour « en général en sera infectée et coptaminée jusques aux hqisr f siers, procureurs et clercs du palais. » . Quelque cynisme de cruauté qui règne dans ces paroles, rapportées sous la responsabilité d'un ancien protégé des Guises devenu leur adversaire*, le caractère absolu» la situation, précaire à cette époque, les desseins de vengeance et d'ambition du cardinal leur enlèvent du moins la couleur de complète invraisemblance, et les motifs généraux qui purent paraître les dicter, si elles sont exactes, firent effet sur le roi, malgré des observations opposées *.
Ce fut donc le 15 juin qu'au moment où on s'y attendait le moins , Henri II , entouré des princes du sang , du connétable, des cardinaux de Lorraine, de Guise, du garde des sceaux, arriva en grande pompe au couvent des Augustins, où le
(1) Mémoires de Vieilleville, livre VU.
(2) Que Vieilleville Qîtpriina lai-roême, çst-il diu (Irfçw.)
parlement tenait ses séances pendant que le Palais^de-Justice était livré aux préparatifs des noces royales qu*on allait bi^itôt y célébrer. liorsque le roi parut» la discussicm était enga« gée avec chaleur sur le genre de peine à infliger aux sectaires. Le garde des sceaux ordonna de la continuer après que Henri II, dans un discours où la colère se déguisait mal sous les apparences du calme et de la douceur, eut exprimé son affliction au spectacle des désordres du royaume, son zèie pour le maintien de la religion et son désir de connaître, sur les affaires qui intéressaient la foi, les sentiments des membres dn parlement.
Profitant de l'autorisation royale, ceux-ci reprennent aus-* sitôt la délibération à laquelle plusieurs communiquent un caractère passionné. Le conseiller Louis Faur, honmie d'un esprit vif et hardi, emprunte audacieusementà l'Écriture sainte la réponse faite par Élie à Achab : c C'est vous qui troublez « Israël, i dont l'application s'adressait bien moins au roi qu'au cardinal de Lorraine ^ Mais ensuite Henri II, et surtout les courtisans , ne parurent pas se méprendre en entendant les reproches dirigés par Faure contre les abus de la cour de Rome , puis des allusions à la débauche et à l'adultère qui frappaient droit au trône. Quelques autres parlèrent encore pour recommander l'emploi de la douceur envers les protestants, en accusant l'excès des indulgences romaines d'avoir enfanté l'hérésie et en concluant à la nécessité d'un concile général pour réformer la discipline corrompue de l'Église et pour apaiser les troubles qui menaçaient l'existence de la religion.
Enfin le roi s'étant fait remettre la note, tenue par le greffier, des nopis des membres et des opinions exprimées par
(1) Lacretelle, Histoire des guerres de religion^ liy. III.
chacun d*ettx, laissa éclater les effets du courroux qu'il avait retenu jusque-là, en ordonnant au connétable de faire arrêter par Montgommery, capitaine des gardes, et conduire à la Bastille Faur, du Bourg, Paul de Foix, Fumée et la Porte*. Trois autres conseillers qu'on avait voulu également saisir dans leurs maisons parvinrent à se dérober au sort qui leur était préparé. Ces mesures violentes causaient cependant une profonde émotion au dehors même du royaume. La plupart des princes allemands, pénétrés de tristesse, adressèrent à Henri II des envoyés pour le supplier d'agir avec plus de modération et de ne pas se laisser entraîner par les terribles consdls des Guises. Les protestants, en même temps, loin de se sentk- intimidés, redoublaient d'audace et d'union. Rassemblés dans une maison du faubourg Saint-Germain, ils y tinrent (le S8 juin iSâ9) un synode où fur^t arrêtés par eux quarante-deux articles relatifs à la discipline ecclésiastique. Mais ces diverses démarches opéraient en sens contraire à leurs tendances. Le procureur général Bourdin pressait l'interrogatoire d'Anne du Bourg qui, s'opiniàtrant dans la résistance , refusa d'abord de répondre, puis, sommé de s'expliquer sous peine d'être tenu pour coupable du crime de lèse-majesté, finit par expri^ mer hautement des opinions conformes aux principes du calvinisme. Déclaré aussitôt hérétique par Févêque de Paris, et indigne de jouir des privilèges de sa charge, dégradé des ordres sacrés dont il était revêtu, abandonné à la justice séculière pour en recevoir la punition de son crime , du Bourg
(i) Quelque temps après, lorsque furent célébrées les obsèques de Henri II, on fit circuler dans Paris le distique suivant, qui copiprend Içs noms de ces cinq conseillers :
• Par Foix, de la Porte, du Faur, ■ J'apperçoy du Bourg, la Fumée. •
{Mémoires de Condé.)
forma alors un premier appel devant l*Brehei^que de Seas coaune métropolitain de TÉgUse de Paris ^
Par un p^ible et scandaleux contraste, au moment même où d'aussi terribles rigueurs s'accomplissaient sotts son in* fltience, la cour, paisible et riante, ne paraissait occupée que des préparatifs du mariage solennel d'Elisabeth de France avec le roi d'Espagne , qu'allaient suivre immédiatement les noces du duc de Savoie et de la princesse Marguerite, scsur de Henri II. Un vernis de joie et de plaisir recouvrait ainsi le sombre tableau qui, dans la splendeur même de ces fêtes, devait puiser un surcroît de lugubres couleurs.
Accompagné du prince d'Orange et du comte d'Egmont, le duc d'Albe s'était rendu à Paris pour épouser, par procura* tion, la fille ainée du roi. Lorsque Henri U eut été informé de l'approche de cet ambassadeur, il envoya plusieurs princes, le duc et le cardinal de Lorraine, le duc et le cardinal de Guise, le duc d'Aumale • luy faire le recueil, comme appartenoit à la c bienséance. » Quelques jours après, la cérémonie eut lieu à NotrC'^Dame, et ce fut le due de Guise qui, en jetant au peuple la largesse accoutumée , proclama Elisabeth de France reine catholique et épouse du roi d'Espagne.
Afin de solenniser, d'une manière conforme à ses goûte , eette alliance, qui n'était que la consécration d'une paix désavantageuse, Henri H avait eu la funeste idée d'ordonner ud tournoi dans lequel lui*même devait tenir le pas pendant trois jours avec les dues de Guise *, de Nemours et le prince de Fer-
(1) Ce prélat ayant confirmé l'arrêt de Pofficîalité d« Paris, du Bourg en appela à l'archevêque de Lyon, primat des Gaules (le cardinal de Tournon), qui le renvoya également à l'évêque de Paris. Enfin, après trois sentences consécutives, cet infortuné conseiller, ayant épuisé toutes les juridictions, fut condamné, le 21 décembrç, à être pendu et brûlé en plaop de Grève.
(?) Guise se trouvait en mçsure d'y prendre une part brillante au moyen
DBS DUCS DE OUISE. t^|S
rare. La lioe avaif été établie le long de la rue Saint* Antoine» depuis le palais des Tournelles jusqu'à la BastiHe. L^ seQan4 jour» yendredî 30 juin, la reine et les principaux sdgneurs» pénétrés d'une vague inquiétude, supplièrent vainement le roi de ne pas continuer la lutte, lui disantqu'il avait assez fait la veille pour soutenir sa gloire et le renom d'un des plus adroits dievaliers de son temps. Henri II envoya néanmoins vers Catherine pour lui demander une fwDtur < et lui fit dire qu'il vou^ lait encore courir cette dernière lance pour l'amour d'elle >•
Les tristes et trop justes pressentiments de la reine et de9 courtisans prenaient effeetivemait source dans une série de proiM>stic8 extraordinaires auxquels la superstition de l'époque; prêtait une autorité presque irrécusable que l'événement con« firma malheureusement cette fois. La nuit précédente, le roi lui-même avait eu une in>îon «^oprette dont il ne voulut cependant tenir aucun compte ; Catherine, de son côté, $Q»jiea € qu'on tiroit un œil de la teste de son mary, i et ces présages alarmants semblaient annoncer le prochain accomplissement de l'horoscope dressé par le fameux astrologue italien , Luc Gauric, qui avait exactement prédit à Henri II le genre de mort par lequel ses jours devaient se terminer. Dans le même temps, Honthic, à Nérac, disait au roi de Navarre, après avoir reçu de lui communication d'une letti*e écrite par le
d'an envol de chevaux par lequel son frère, le duc d'Àumale, avait, peii auparavant, complété son écurie. D'Aumale venait de lui adresser de Maulny « cinq coursiers, dont quatre propres à courir en lisse, et l'autre « (roussin venant de feu Na vailles), bon pour combattre à Pépée. • L'un de ces animaux, nommé la Dian^^ était doué d'une vitesse remarquable. ( Lettre du duc d'Aumale à son frère, Mss. Gaignières, v. 424, fol. 113.)
(1) Il n'en portait pas moins les livrées A^ sa mal tresse sexagénaire, le noir et le blanc, les veuv^ alors ne quittant jamais le deuiU
(2) Le Pas alarmes de la Bergère^ mointefit». a^Ulwrmi (2e Ta/fosam, précis de la chevalerie et des tournois.
»24 HISTOm
doc de Gttke à ce prince, pour Tinfoiteer des jours du tournoi : « Quand un homme pense estre hors de ses affaires, et « qu'il ne songe qu'à se donner du bon temps» c'est alors « qu'il lui vient les plus grands malheurs, et je crains la sortie € de ce tournoi. »
Enfin, Henri II, sourd aux prières de son épouse et de ses sei*viteurs, s'étant opiniâtre à courir une nouvelle lance contre Lorges de Montgommery, que l'instinct, ou le respect, faisait hésiter lui-même à entrer en lutte avec son souverain, un jeune garçon, placé aux fenêtres, s'écria, en regardant et montrant le comte : i Hélas , cest homme s'en « va tuer le Roy ! » Paroles remarquées, quoique assez naturelles dans la bouehe d'un enfant dont la naïve ignorance prenait au sérieux ce qui ne devait être, pour tout le monde, que le simulacre d'un combat.
En effet, lorsque, contraint parles ordres réitérés du roi, Montgommei*y se fut résigné à jouter contre lui , sa lance porta directement sur la cuirasse de Henri II, s'y brisa, et dix petits éclats S pénétrant par la visière mal fermée, traversèrent l'œil droit jusqu'au cerveau. Le monarque chancela et embrassa le cou de son cheval qui, ne sentant plus la bride, adieva de parcourir la carrière au bout de laquelle le grand et le premier écuyers l'arrêtèrent selon l'usage^. Secouru par le dauphin, par le duc de Savoie, par le maréchal de Montmorency et par tous les chevaliers, Henri H, après qu'on eut détaché son casque et comme on se disposait à le transporter dans le palais des Tournelles, dit, d'une voix très affaiblie prétend-on, c qu'il étoit un homme mort et qu'on ne ponvoit a ni fuir ni éviter son destin '. »
(i) Elogium Henrici 11^ Petro Pascaiio cmcêore» J
(2) Mémcires e?c yieiWeviWe, liv. VU.
(3) Idem,
DES DUCS DE GUISE. »Sft
On rapporte encore qu*à ce montent, cherchant à toutner ses regards vers les murs de la Bastille, il exprima le scrupule â*y avoir fait ^fermer des innocents, et que le cardinal de Lorraine, placé auprès de lui *, le rassura en lui disant qu'une telle pensée venait du démon^.
Il parait toutefois que « depuis qu'il fut blessé il se trouva c véritablement si estourdi pour ceste heure là qu'il ne feist « autre chose que de se laisser médeciner et accoustrer sa « plaie. Le lendemain il demanda son confesseur auquel il se c confessa fort dévotement, et encores n'avoit-on point décou- « vert qu'il eust fiebvre; laquelle luy estant survenue le qua- « trième jour d'après et gaignant peu à peu l'apostume qui c s'engendroit en sa cervelle, l'on cognent qu'il n*avoit l'enten- « dément si clair et si net qu'il soulôit^. »
On dit aussi que, sentant sa fin approcher, il ordonna (9 juillet) d'accomplir le mariage de sa sœur avec le duc de Savoie, qui ne devait avoir lieu que le dimanche suivant et qui fut ainsi célébré, sans aucune pompe, au palais des Tournelles.
Enfin, le lendemain lundi, vers une heure après midi, Henri II succomba à un dépôt qui s'était formé dans le cerveau , en sorte que « le règne de ce Roy, ayant commencé par un c dueH, finist aussy par un duel, ce qu'on trouve longtemps € devant avoir esté prédit*. »
Entrant aussitôt dans la chambre du dauphin, les Guises^
(1) Dans une gravure du temps, le cardinal est représenté assis, pendant le tournoi, à un balcon entre les deux reines.
(2) Vies des hommes illustres, par Dauvigny,
(3) Sermon prononcé miœ obsèques de Henri 11^ par la Rovère, évêque de Toulon.
(4) Celui de Jamac avec la Châteigneraie.
(5) L'Estoile.
(6) Une estampe cont^mporahie montre le lit de mort du roi entouré par
Hé HISTOIRS
â'empresBèreiit de le êêlvtct roi les prenûers et de le ooodiiire du palan de» Tounielles, édifiée fatal, destiné à être prodiainement détruit, au Louvre, pour lui dérober le spectacle du triste appareil de la mort. En les voyant passer» il n'était personne qui ne jugeât que la France allait avoir c un Roi de t nom seulement et deux Rois de Lorraine par effet ^ > Un plaisant, inspiré par la même pensée, dit assez judicieusement que le jour de la mort de Henri II aurait dA s'appeler t veille < de la fête des trois rois. »
Pendant les six semaines de la durée de Teiposition des dépouilles royales sur le lit de parade, au parc du palais des Toumelles, dans la « salle du festin faite une salle de deuil c pour le corps mort^, • magnifiquement tendue et décorée d'ornements funèbres, où « fut le triomphe de ce pauvre Roi « un cercueil',» le duc de Guise remplit constamment les devoirs de sa charge de grand chambellan, et les cardinaux de Lorraine et de Guise assistèrent plusieurs fois aux offices.
Le premier de ces deux prélats écrivit ensuite en latin c l'Éloge de Henri II ^, imprimé à Paris en 1560, sous le nom de Pierre Paschal qui l'acheva, et traduit successivement, en français par Lancelot de Carie, évéque de Riez; en italien, par Carracciolo, évêque de Troyes ; en espapol, par Garcie Sylves
la reine, le cardinal de Lorraine, le connétable; dans la chambrer trouvent plusieurs « postes coorans et chirorgiens bien experts envoyés de « Flandres par le roy d'Espaigne. »
(1) Légende du cardinal de Lorraine.
(2) L'Estoile.
(3) Idem.
(4) La mémoire de Henri II devait recevoir encoire, entre autres hommages, celui d'une épitaphe dédiée au roi d'Espagne et qui se multiplia par la traduction en douze langues. L'auteur, Charles Utenhove, de Garid, l'écrivit en hébreu, en chaldéen, en grec, en latin et français, en allemand, en flamand; J. du Bellay, H: Keir et quelques anonymes la
DES DUCS DB ODISB. 4ft7
de Tolède. La dédicaoe^ adressée par Taoteur nominal au carr dînai de Lorrainey indique la part presque unique de celui-ei à la composition de l'ouvrage qui, peu étendu» peu déveloi^é, traite d'une manière générale de tous les faits du règne de Heari II, et les rapporte exclusivement au monarque, sans mentionner aucun autre personnage du temps. On a fait souvent du style de ce petit écrit un titre d'illustration littéraire au cardinal de Lorraine dans les éloges biographiques publiés sur lui par ses admirateurs ^
Le nouveau monarque, qui s'était retiré à Saint-Germainen^Layè, revint le samedi 6 août coucher à Paris, à l'hôtel de Guise, d'où le lendemain il se rendit aux Toumelles pour aller
firent passer en français, en anglais, en italien, en espagnol, en écossais et en polonais.
Voici le texte français (d'Utenhove) empreint d'une simplicité et d'une confiance réellement pieuses et touchantes :
«c <^iiaiid Henri roy de France « Moy qui mort y rq>ose
« Senlit que la puissance « Sous ceste lame close,
« ne la mort le pressoit, « Autresfois si grand Roy,
« D'une espérance entière « Adieu je dis au monde ;
4f Ceste dôuoe prière «t Au monde taat immonde
« Au ciel il awntoit t « Poor m'envoler à toy .
« O seigneur ambUe, « ^(Mc mon Dion je te prie,
«I O Seigne«r yénénble, « Auquel seul je me fie,
<c Malade je me sens, «f Je te prie. Seigneur,
« Et mon ame travaille « Que ta pitié si tendre
« Jusqu'à tant qu'ell' s'en aille, « Sur moy vueilles estendre
« Voici f esprit je rends. « Ta grâce et ta ftiveor.
M Je m'en vay à la fosse « Par t& bénéflcence
«c Sentant mon ame grosse *« (0 mon Dieu, ma défense)
M D'un extrême souci, « Fay qu^n clangeant le btoi,
« le m'en vay à la Toya ** Le bien de ceste vie, .
« <^ii les jQBleft centoye, « Dont je n'ay plus d'envie,
« Prenant congé d'ici : « Puisse jouir du tien. >>
{&pit9pke wr U ire^toi du Roy très chrestien Henry Roy de France, deuxiesme de ce nom, en douze langues, Paris» imprimerie de Robert Esiienne, 1559.)
{i) HisMre êeorèU de quelques personnages illustres de la maison de
Lorraine, par Ghevrier.
en grnBde pompe répandre Teaa bénite snr le corps île sou père. François II était revètn d'nn long manteau de deuil en velours violet, à plusieurs queues, dont Tune fut portée parle duc de Guise, ainsi placé au rang des princes du sang S selon la constante prétention qu*il était parvenu, sinon à faire admettre formeUement, à satisfaire de fait du moins, en établissant que sa qualité de plus ancien pair de France lui donnait droit de rappeler le souvenir et d'occuper la place du premier des six anciens grands vassaux de la couronne, jadis chargés de porter les honneurs* dans de telles solennités.
Aux jours des obsèques, célébrées d'abord (le ii août) a Nôtre-Dame, par l'évèque de Paris, puis répétées et terminées (le 13) à Saint-Denis, par le cardinal de Lorraine, qui officia en qualité d'abbé de cette église, et où Jérôme de la Rovère, évêque élu de Toulon, prononça les deux sermons funèbres, ce
(1) « Il y a un exemple signalé et remarquable de la préséance gagnée
• par le duc de Guise, François de Lorraine, sur trois princes du sang. Le « roy Henry II« décedda à Paris, le lundy 10 juillet 1559, à l'heure de
• midy. Le dimanche après, François II son &ls et successeur voulust « estre vestu en son habillement royal de deuil qui estoit de serge vio-
• latte, le bonnet carré à rabat et la robbe violette longue de plus de
• trente aulnes à la queue à trois poinctes. Or, la cérémonie porte que « messieurs les princes du sang seuls debvoient porter lesdictes trois « poinctes, mais il n'y en eut que deux qui la portèrent, bien qu'il y en
• eust cinq présents. Les deux princes qui portèrent lesdites deux poinctes « furent messieurs les prince de Gondé et duc de Montpensier, et en de- « meura trois en croupe, savoir : François de Bourbon, prince daulphin, « filz unique dudict sieur duc de Montpensier, Charles de Bourbon, prince
• de la Roche-sur-Yon, frère puynais du sieur duc, et Henry de Bourbon,
• marquis de Beaupréau son fils. La poincte de la queue fust portée par
• ledict sieur de Lorraine duc de Guize, mais ce fut la volonté de ce jeune « roy qui se laissoit gouverner par lesdicts sieurs de la maison de Guize. • (Mss. de la Bibl. nat., diverses pièces, p. 45; Mémoire historique sur les préséances.)
(î) Principaux insignes, tels que le sceptre, la couronne, etc., figurant dan* les grandes cérémonies des sacre et funérailles des rois.
furent, à l'appel du roi d'armes , près de la torabe de Henri U, le marquis d*EIbeuf qui apporta la main de justice, le jeune prince de Joinville la couronne, le grand prieur le sceptre, enfin le duc de Guise, qui inclina, pour la redresser ensuite, la bannière royale de France. Et jamais cérémonial n'offrit Texemple d'une allégorie plus significative. Quelle main plus ferme, en effet, eût pu tenir cette bannière? quel bras l'eût aussi glorieusement relevée , après les désastres qui l'avaient abaissée? tant le rapport était invariable entre les destinées des Guises et celles de la France dont les malheurs faisaient toujours jaillir, pour ces princes, une source de services, de renommée, de pouvoir! Celle-ci s'ouvrait de nouveau, plus profonde, plus abondante, en ce moment où, du front d'un roi naturellement belliqueux, autrefois favorisé lui-même par les armes, enclin à se laisser conduire, sans doute, mais expérimenté et soumis, depuis quelque temps, à des influences contraires à la leur, la couronne venait de passer sur la tête frêle, languissante, à peine développée d'un adolescent maladif, leur neveu par alliance, leur pupille par nécessité. Aussi, lorsque la loi des convenances imprimait l'aspect du deuil sur leurs visages, ne pouvait-on douter que la joie germât au fond de leurs cœurs, et que la satisfaction et l'espérance naquissent pour eux d'un événement inattendu qui, de la pente rapide où les entraînait le poids de la disgrâce, allait les reporter tout à coup à ce point culminant de crédit et d'autorité, objet exclusif de tant de vœux, but constant d'efforts si multipliés et si soutenus.