XXX. La mort de Fénelon excita des regrets sincères
Regret» uni- ^j. universels dans toute Tétendue des Pays-Bas;
yerseu de la
mort de Fé- ^t malgré les combats des partis qui divisoient nebn. l'Eglise, tous les cœurs se réunirent pour déplo-
rer la mort d*un évéque, qui avoit conquis le ' respect , Festime et Tafiection de ses adversaires mêmes. Nous avons déjà dit que, malgi*é soti opposition à la doctrine des jansénistes , et quoiqu'il Teùt combattue avec étiat par de nombreux écrits, il avoit toujours détourné de dessus leurs, têtes les coups de l'autorité, et les avoit préservas par son zèle même des dangers personnels auxquels ils auroient pu être exposés (0. Bien loin de porter atteinte à Vamour général que tous portoient à Fenelon, ils furent d'autant plus af-> fligés de sa perte, qu'ils ignoroient quelles seroient à leur égard les dispositions de son suc- \ cesseur, et qu'ils ne pouvoient guère, dans les
/ (0 Mémoires du duc de Sainl-Simon.
LIYAE nuXTIÈM«. ^oZ
circonstances où ils se trouvoient^ en attendre un traitement aussi favorable.
Quant aux amis de Çénelon, on n'a pas besoin de dire ^çu ils tombèrent dans tabime de l'affliction la plus ambre (0.
Lorsque la nouvelle de sa mort parvint dans les pays étrangers, elle y fut peut-vétre plus viv^ ment resseptie qu'en France même, où tous les esprits étoient aigris et divisés; où une paix récente laissoit encore subsister les charges et les calamités d'une guerre malheureuse ; où tous les corps étoient impatiens du joug de l'autorité, * et où l'amour du changement tournbit toutes les pensées et toutes les espérances Ters un nouvel ordre de chose. Mais dans tout le reste de l'Eu^ rope, on ne fut frappé que de la perte d'un homme qui avoit illustré son siècle par un grand caractère, des vertus éclatantes et .des ouvrages qui dureront autant que la lapgue dans laquelle ils furent écrits. De tels hommes cotnmençoient à devenir rares dans tous les pays, eble nom de Fénelon étoit peut-être le seul alors qu^ jouit de la vénération universelle.
Le pape Clément XI donna des larmes sin- xxxi. çères à sa mort, et parut regretter de ne l'avoir ^y^^^^^î point nommé cardinal, dans la crainte ' de dé- «
{^) Mémoires du duc de Saint^^Simon.
^0^ ' HIS^IRE DB l^ÉHBLON, .
plaire à Louis XIY. C*étoit le vœu de son cœar, et il Favoit laissé entrevoir au tétèbre cardinal Quirini^ dans un temp^ù il pouvoit encore cédera son penchant. C'est le cardinal Quirini luimême , qui a consigné ce fait dans. ses écrits^ en rendant compte d'ane conversation qu'il avoit 0peavec Clément XI > avant quon eût appris à Rome que Fénelon n'existoit plus. « Eos de doo » trina et pietate Fenelonii sensus è sanctùsirno >» pectore deprotnpsit; unâè facile fnihi innoies-^ » cerei cogitationem de Ulo prœsule ad cardinor * si latùm evekendo pontijicid mem)ejtan reposilam » manerè (0 ».
xicxin. Jean-Baptiste Bousseau, alors retiré dans les Lettre de J, pgyj étrangers, fut témoin des regrets qu'on flurlamortde donnoit partout à la méinoirè dé Fénelon. Il Fénelon. écrivoit à un protestant distingué par des ouvrages estimables .(^} : « Les grands taleûs sont de » tous les pays et.de toutes les communions, et » je ne suis point surpris de vous voir si touché » de la perte que l'Eglise et la république des » lettres ont faite en la personne de M. Tarche* » véque de Cambrai. Dans un siècle oh le mérite -)> véritable est si rare, il n'y ^ point d'honnête 3> homme qui ne doive regretter un si vérità-
(0 Quirini, Commentaire histbr., a« partie, liy. i, ch-. 4* C*) M. Crousas.
LIVÀB HUlTliSMS. 4^5
» Mement grand peirsooDage. Sa réputatioa vivra » autant qu'il y aura mv la terre des faommes » sensibles au vsaî méritje et à la w*aie vertu; et » soit dit à la honte de notre nation , peut-être » ^era-ce chez nous que sa mort sera le moins » pleurée ».
XI parut si difficile de donner à Fënelom nn stio^ cesseûr digne de le nemp lacer, jque Louis XIY^ qui lui survécut huit mois^moamt sans avoir nomogté à 1 archevêché de Gaijnbrai.
« Ce prélat» dit M. de Saint-Simon, était uft XXXm. » grand homme, maigre > bien fait, avec ungcand ^^ ja'^figuçe » nez^ des yeux dont le feu et Tesprit sortoielit de Féneloii. » comme un io^^ijent , >^ une physionomie , telle » que )e n'en ai vu qui y ressemblât, et qui ne j> pouvoit s'oublier, quand on ne Fanroit vue » qu^une /bisi»
)> Elle rassembloit tout, et lés contraires ne » s'y combattoient point ; elle avoit de la gravité » et de Ffigrément, du sérieux et de la gatté; » elle sentoit également le docteur, Téviéque et » le grand seigneur. Tput ce qui y.sur^ageoit. Il ainsi que dans toute sa personne , c'étoit la Il finesse, Fesprit, les grâces, la décence, et sar- » tout la noblesse. Il falloit faire effort pour ces- 31 ser de le regarder ; tous ses portraits sont par- )> lans, sans toutefois avoir pu attraper la jus^
4o6 HISTOIRI DB FÉNELONy
» tessç de rharmonie, qui frappoit dans Torigi- » nal, et la délicatesse de chaque caractère que » ce visage rassembloit ; ses manières y répon- » doient dans la même proportion , avec une ' » aisance qui en donnoit aux autres , et cet air ' >» et ce bon goût qu*on ne tient que de l'usage M de la meilleure compagnie et du grand monde, » qui se trouvoit répandu de soi-même dans ton- » tes ses conversations ».
Fénelon n'étoit âgé que de soixante-quatre ans et cinq mois; mais un travail continuel dans tons les genres, et qui employoit tous ses fours et la plus grande partie de ses nuits; une sobriété portée peut-être à Texcès; les grandes traverses qui avoient agité sa vie , et surtout la douleur d'avoir perdu en un petit nombre d'années tous ses amis les plus cliers, avoient entièrement détruit sa santé.
M. de Saint-Simon, ami et confident du duc d'Orléans , et à portée d'être instruit de ses dispositions les plus secrètes, ne paroit pas douter que ce prince , à son avènement à la régence, n'eût rappelé Fénelon à la Cour, pour occuper les premières places. Mais ce fut sans doute par une sage disposition de la Providence, que Fénelon fut préservé de l'embarras de refuser, ou de la honte d'accepter la confiance et la faveur
d'un prince qui profei^soit le mépris de la religion et de la morale. Comment un évéque du caractère et de la piété de Fénelon ne se seroit-il pas trouvé déplacé dans une Cour où Ton s'étoit affranchi de tout respect pour les mœurs et les bienséances ? Comment Fénelon auroit-il pu se flatter de fixer par Tascendant de sa vertu , un prince dont Us grandes qualités étoient effacées par la plus bonteuse foiblesse, et qui s'étoit laissé dominer par un ministre dont la fortune a été un des grands scandales de l'histoire?. On vit sous cette même régence le chancelier d'Aguesseau compromettre sa réputation et sa dignité dans cette Cour si peu digne de lui*, il fallut qu'il survécût trente ans à cette courte éclipse de sa vertu , pour en recouvrer tout Téclat.
Et quelle différence entre les^ fonctions purement politiques du^cbevalier d'Aguesseau, etles devoirs sacrés qu'un évéque tel que Fénelon auroit eu à remplir dans un temps oik TEglis^ étoit menacée d'un schisme , et l'Etat d'un bouleversement total 'j oîi une politique coupable signoit des traités qui préparoient une guerre civile à la France ; oîi chaque jour voyoit éclore des lois qui poitoient le deuil, la douleur et la ruine dans toutes les familles 5 où l'on auroit peut-être proposé à Fénelon d'attacher son nom à une décla-
4o8 HI^TOIEB DB FÉNBLa», ETC.
ration de guerre contre le roi d'Espagne , son élève.
Ah ! que lesamis de la vertu et de la mémoire dé Fénelou ne regrettent point pour lai une raotft peut-être prématurée! Elle lui a épargné la douleur d*avoir vu cette époque de licence et de désordre, qui a dénaturé le caractère national , et dont notre génération a si cruellement expié les excès. Fénelon a assez vécu pour sa renommée et pour son bonheur ; avec Fénelon s'éteignit un siècle de grandeur et de gloire (0.
(0 Voyez les Pièce* justtfieatit'es du lÎTrc huitième , n.» V-
Ffir DU LIVRE HUlTXitXfX ET DERNIER.