‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai, composée sur les manuscrits originaux; (volume 3)Chapitre 43 sur 72 · niSTOIRE DE FÉMELONy · texte numérisé non relu

niSTOIRE DE FÉMELONy

n que tous les bons amis s'attendissent pour mou- M rir ensemble le même jour. Ceux qui n'aiment » rien voudroient enterrer tout le genre humain, » les yeux secs et le cœur content; ils ne sont pas » dignes de vwre. U en coûte beaucoup d'être » sensible à Tamitië ; mais ceux qui ont cette » sensibilité, seroient honteux de ne Tavoir pas; » ils aiment mieux souffrir que d'être insen- » sibles ».

Fënelon ne retrouvoit de véritables forces que dans ces pensées consolantes que la religioa seule peut présenter, pour adoucir les peines ,de la vie.

c: Unissons-nous » ( écrivoit-il à la duchesse de Chevreuse, inconsolable de lamortd'uu époux, dont elle n'avoît pas été séparée un seul jour dans le cours de leur longue et respectable association ), <c unissons-nous de cœur à celui que M nous regrettons; il ne s'est pas éloigné de nous, » en devenant invisible. Il nous voit , il nous » aime, il est touché de nos besoins. Arrivé heu- » reusement au port, il prie pour nous, qui » sommes encore exposés au naufrage. Il nous » dit d'une voix secrète : Hâtez-vous de nous re- » joindre. Les purs esprits voient, entendent, » aiment toujours leurs vrais amis dans leur M centre commun. Leur amitié est immortelle

» comme

LiVRÈ HUITIÈME. ^Sg

» comme sa source. Les incrédules n aiment » queux-mêmes ; ils deProient se désespérer de » perdre à famais leurs amis; ^ mais l'amitié di- » viae change la socjété visible dans une société » de pure foi; elle pleure; mais en pleurant, elle » se console par Fespérance de rejoindre ses amis » dans le pays de la: vérité, et dans le 3ein de » iamour même ».

Un ami restoit k Fénelon, et c'étoit celui XXIV.

dont le nom^ le rang, )es dig^nités, les vertus et , ^^^ "

la réputation avoient ajouté tant de^ bonheur à yilliers.

la vie de-Fénelon; et cVtoit celui, qui lui avoit

ouvert la oairière des honneurs, de la gloire,

nous dirions de la fortune, si la fortune ^voit

pu être comptée pour quelque, chose par deux

liommes.tels-queM. de ^eauvilliers et Fénelon.

C'étoit celui dont ra.mitié ferme et courageuse

avoit bravé toi^s.les orages de la Cour, et résisté

à l'amitié ipépoie de Louis XIV, pour. rester fidèle

à.Fénalon proscrit et naalbeureux. Ils vécurent

et moururent unis l'un à l'autre par tous Jes sen-

timens d'une religion éclairée et d'une piété

tendre et affectueuse, par le goût de toutes les

vertus, et par la plus, douce conformité de ca-

.ractère^ de mœurs et.de principes. Rien né put

altérer leur estime et leur confiance mutuelle.

Du fond de son exil, l'archevêque de Cambrai

FéiTELOir. Tom. iv. • 24

370 HISTOIAB DS TÉNBLOir,

fut toujours le guide et le conseil du duc de Beauvilliers.

Le jour où Fénelon reçut ordre de quitter la Cour, fut le dernier oh il vit son vertueux ami; ils y avoient passé huit ans ensemble , et ils vécurent dix -sept ans séparés. Les dernières années de la vie de M. de Beauvilliei^ ne furent marquées que par des malheurs; il perdit en 1705 y dans Fintervalle de huit jours, ses 4ieux 'fils, les seuls qiii lui restoient. Il vit mourir "en 1712 le duc de Bourgogne son élève, qui avoit pour lui tout le res])eCt et toute la défé- 'rence à*un fils, et la idohfiance de Tatiii le plus ^tendre et le plus rebonnoissant; à le fin de cette *^méme année 17 là , la mort lui enleva le duc de Chevreuse, son beau- frère , à qui 'il étoit uni par une afTecliôn, peut être sans exemple à la -^ouA', et avec lequel il avoit la douce habitude de passer tous lés jours de sa vie. Fénelon lui 'restoit encore; mais il ne poUvoit pas même avoir la consolation d'embrasser cet ami si thét, et de répandre les douleurs de son ame dans la sienne. Il n étoit pas étonnant que tant de pertes irréparables, qui s'étbient succédé si rapidement, eussent achevé 'de détruire sa santé foible éi délicate.

F'énelon n'étoit que trop averti du danger qui

menaçoit l'existence d'un ami, sar lequel étoient

venues se rëunir toutes ses aflections, depuis que

la mort àvoit frappé tout ce qui lui étoit le plus

cher. iSa tendre sollicitude pour M. de Beauvil-

liers le portoit à lui recommande!* les soins et

les mériagémçns les plus délicats, il lui écrivoit : ixv..

« Je vous conjure, mon bon duc, de menacer . ^""^^ ^* . . ■ ^ ' • l „ FënelonàM.

» votre foible santé; Il vous faut du repos d es- de Béauvil- » prit et de la gaîté, av-ec de l'air et de l'exercice ^«"> a5 dé- » du corps. Je serois charmé si j apprends dans (Manùscr.) » la belle saison que vous montassiez quelquefois » h cheval pour vous promener à Vaucresson. M J'espère que la bonne duchesse voui$ pressera » de le faire; rien n'est meilleur. Que ne don- » nerois-jé point pour votre conservation »!

Mais rien ne pouvoit distraire Fénelon de ses tristes pressentîmens. Il les laisse percer jusque dans celles de ses lettres oh il ne nomme pas M. de Beauvilliers.

« Je ne vis plus çue d'amitié^ écrivoit- il à Lettre de » l'abbé de Beaumont ; et ce sera V amitié qui mé !'^ff ** /

^; , labbé de

yyjera mourir. Je sens combien je vous aime, et Beaumont, » c'est ce qui m'alarme le plus; car Dieu m*ôte ^'^ "»" '7 «4 » les personnes que j aime le plus. Il faut que » je les aime mal, puisque Dieu tourne sa misé- » i;icorde ou sa jalousie à ih'en priver ». Les inquiétudes de Fénelon n'étoient que trop

i']2 histoihe de.fénelok,

fondées. Après une maladie de langueur, causée par ses malheurs domestiques, par la mort si rapide et si imprévue du duc de Bourgogne , et par la pensée des troubles et des désordres qui dévoient suivre la mort de Louis XIV, le duc de Beauvilliers succomba le 3i août 1714^ à Tâge de 66 ans; et Fénelon ne lui survécut que quatre mois. Ainsi disparut, dans l'espace de moins de trois ans, cette société peut-être unique d'hommes vertueux, à laquelle un caractère religieux donnoit quelque chose d'auguste et de sacré.

La mort de M. de Beauvilliers fut le dernier coup qui acheva d'accabler l'ame trop sensible de Fénelon;' sa foible complexion ne put résister a l'impression d'une perte aussi douleureuse. Il ne vit, il ne voulut voir dans ces scènes lugubres, que l'ordre de la Providence qui brisoit tous ses liens, pour ne lui laisser plus rien à regretter sur la terre , et l'avertir de tourner toutes ses pensées vers l'éternité.^ Il rassembla le peu de forces qui lui restoient, pour remplir les tristes devoirs de l'amitié envers madanie de Beauvilliers ; mais il s'eiTorçoit en vain de lui inspirer un courage qu'il n avoit plus pour lui-même; à travers toutes les consolations . par lesquellesr il cherche à adoucir sa douleur, on démêle facile-

ment un pressentiment secret quHI devoit bientôt lui-même suivre son ami au tombeau.

La religion ne pouvoit sans doute emprunter une voix plus touchante auprès, de madame dç Beauyilliers, que celle de l'ami le plus tendre de répoux qu'elle regret toit; de celui qui avoit été pendant trente ans son guide, son conseil, son maître dans la science du salut. Comment madame de Beauvilliers, qui avoit partagé avec tant d'abandon la confiance, la vénération,, la religieuse soumission de son mari pour Fénelop, n'auroit-elle pas reconnu dans ses lettres cette même voix qu'elle étoit accoutumée à écouter depuis si long-temps comme l'interprète des desseins et des volontés du ciel? Fénelon exbortoit madame de Beauvilliers « à élever ses regard3 vers Lettre de » celui qui peut seul apaiser la nature désolée; fénelon *

madame de

» en qui nous retrouvons tout ce que nous avons Beauvilliers, » perdu; qui nous le rend présent par la foi et i6nov.i7i4.

„ . . (Manuscr.)

» par 1 amour; qui nous montre que nous sui- )> vrons de près ceux qui nous précèdent, qui » essuie nos larmes de sa propre main ».

« Dieu veuille mettre, Madame, au fond de Lemcmcà » votre cœur blessé sa consolation! La plai^ est ^" même, 5

déc. 17 14*

» horrible; mais la main du consolateur a une (^nascr.) » vertu toute-puissante. Non , il n'y a que les sens ' » et Timaginalion qui aient perdu' leur objet.

374 HISTOiUE DE FÉSlEtOJf,

» Celui que nous qe pouvons plus voir, est plus » que jamais avec nous; nous le trouvons sans 71 cesse dans notre centre commun^ il nous y » voit; il nous y procure les vrais secours; il y » connott mieux que nous nos infirmités , lui, » qui n*a plus les siennes , et il demande les re- » mèdes niécessaires pour notre guérison. Pour 3» moiy qui ëtois privé de- le voir depuis tant » d'années, je lui parle , |e lui ouvre mon cœur, » je crois le trouver devant Dieu, et quoique je » Taie pleuré amèrement, je ne puis croire que je » Taie perdu. Oh ! qu'il y a de réalité dans cette » société intime »(

Mais combien madame de Beauvilliers dut être profondément touchée, en recevant la dernière lettre que Fénelon ait peut-être écrite de sa main (0, et en y lisant ces paroles remarquables, qui annonçoient sa mort prochaine } « Nomms re- » trouverons bientôt ce que nous n'aurons point » perdu ; nous en approchons tous les jours à » grands pas; encore un peu, et il n'y aura plus de. » quoi pleurer ». Le premier janvier I7i5j trois jours après la date de cette lettre, Fénelon to^ba malade, et mourut (^).

C») Le a8 décembre i7i4'

C>) Les duciiesacs de Che?reusç cl de BcauvilUers survécurent assez loDg-lcmps à leur* maris, a et cpminaèreiit dada leur vi-

LXYEB HUITIEME. S^S.

Il nous reste à éonsidërer Fënelon dans cette dernière scène de la vie. Nous en avons le récit tracé par un témoin oculaire^i qui nous en a conservé tous les détails, avec cette fidélité et ce respect rjeligienz, que Ton, doit à la mémoire des grands, hommes.

La douleur, dont Fénelpa étoit accablé depuis X^TI> la mort de M. de Beauvilliers^ n'a^^oit pu l'engager ^^"*^*p*^' à suspendre un seul moment Texercice des devpirs nelon. de SQn ministère.

ce Peu de semaiujçs ayant sa maladie (0, il fif^ » un court voyage de vbites épiscopales j il versa. 31 dans un endroit dangereux; pe;;sonne né fut« » blessé; mais il aperçut tout letpéril, et. eut dans . » sa Ibiblç machine touj^ la commotion de cet n accident; il arriva incommoda à Cambrai; la «fièvre survint, et Féneloo vit quç son heurp ■ » étoit venue. Soit dégoût du monde, si conti- ».nuellement ti*ompeur potgr lui, et de sa figure . M qui passe; soit plutôt que sa piété, entretenue . » par un long usage, et ranimée encore plus.par » les tristes copsidérations d^ tous les aq^is qu*ilr;

j» doite , les mêmes CBayres de pieté et^e cburilé qu^elles avoient^ 3» partagées avec eux ». Bladame de Chevrense moonit en 17^2» 4gée de 8v ana.^ et madame de BcanyiViers mourat au méai<^^^ l^cn 1736.

(*) Mémojyfcs 4e Saini-Sûnon.

3'76 HISTOIRE DE FÉHELOlTy j

» avoit perdus; il parai insensible à tout ce qa*il » quittoit, et uniquement 6cCupé de ce qu'il 9 alldij ti-ouvér, avec une tranquillité et une paix » qui n'excluoit que le trouble, et quiembrassoit y la pénitence, le détacbement, le soin unique )» des choses spirituelles de son diocèse ; enfin une » confiance qui ne fitisoit que surnager à la 9 crainte et à rbumillté &.

Voilà rimprèssion générale que la mort de Fé^ nelon laissa à Paris et à la Cour. M. de Sainl-^ Simon, en en rendant compte, ne fait qu^expripier ropinion des gens du monde; mais le témoiiv oculaire, dont noUs a vans annoncé le récit, entre dans dés détails bien ptus précieux pour tous les amis dé la religion et dé là mémoire de Pénelon.

Ce fut dans la spjbrëe du, i .^^ j^i^viei^ < 7 ^ S , m^ Fénelon fut attaqué dé la maladie dont il mou* rut. « Celte ma^die (0 qui ne dura que six jours, i> et demi avec des douleurs très-aiguës, étoit une » fièvre continue, dont la cause étoit cadkée. ^ Pendant ces six jours entiers, ^ ne voulut être » entretenu que de la lecture de l'Ecriture sainte ; >^ pendant les prepiiers jours, on ne déféroi|: que * par intervalles à seS' instances. On craignit que vt TappUcation qu'il porCoil à cette lecture, n emr

(0 Extrait dek relation de la m^lacKe.et de la mort de Feue-.. V>M >. p^V son aumônier. (Manuscrits.)

LIVllE HUITIÈME. i']']

» péchât reflet des remèdes^ et n*aigrit son mal;

V on ne lui lot d'abord que le livre de Tobie, et » peu à la fais ; on y ajoutoiti suivdnt lés occasions^ » quelques textes sûr la fragilité des biens qijii 3 passent, et sur l'espérance de ceux qui durent » à jamais. Nous lui récitions souvent, et il pa- 9 rôissoit charmé d'entendre les derniers versets y du chap. iv, elles neuf premiers du chap. v de y lu seconde épU^e de saint Paul aux Corin^ » thiens. Répétez encore cet endroit^ me dit-il » en deux occasions. Dans les mtervalles^, on lui » parla de quelques expéditions pressantes pour ^ les affaires de son diocèse, et il les signa. On lui » demanda s'il n'aroit rien à changer à son testas

V ment (qui étôit dé 1705), et il fit un codicile » pour spbstîtuer l'abbé de Fénelon à l'abbé de i» Langeron, qu'il avoit précédemment nommé y* son exécuteur testamentaire. Je lui demandai 3» en mon particnlier ses derûiei's ordres, par » rapport aux deux ouvrage$^ qu'il faisoit impri- » mer (0.

» Les deux derniers jours et les deux dernières. )> nuits dé sa maladie, il nous demanda avec ins^ » tance de lui réciter les textes de l'Ecriture les. ^ plus convenables à l'état où il se trouvoit. Ré^

(OSoi^ iQSiruçiioQ, pastorale, en forme de Dialogues ^ sm: U'«. comtoYcr^es du temps.

378 HISTOIRB DE FÉJKE&.Olfy

» pétez, ràpétez-moi, disoit-il de temps en temps ^ » ces divines paroles ^ il les achevoit avec nous> »' autant que ses forces le lui permettoient On » voyoit 'dans ses yeux et &ur son visage^ qu*il » enti^oit avec ferveur dans de vifs sentiméns de » foi y d'espérance, d'amour, de résignation, d'u<* » nion à Dieu, de conformité à Jésus -Christ, » que ces textes exprimoient. Il nous fit répéter » plusieurs fois les paroles que TEglise a appllr » quées à saint Martin, et met dans la bouche de » ce grand évéque deTEglise gallicane. Seignqurj » si Je suis encore nécessaire à votre peuple, je » ne refuse pQint le travail ^ que votre volonté » soitfaite. O homme, qu'on ne peut assez louer! À il na pas été surmonté par le travail; il ne der. ». voit pas même être vaincu par la mort; il ne » craignit pas de vivre „ et il ne refusa pas de. 3» mourir. L'archevêque de Cambrai paroissoit ». plein du même esprit dabapdon à la volonté m de Dieu. En cette occasioa, et à l'imitation d^s » disciples de saint Martin, je pris la confiance yk de lui demander : Mais pourquqi. nous quittez" » Vjous? Dans cette désolatioUf, icqui nous ItUssezt" » vous? Peut-être que les lofips vavissans vien- XL d^o^t ravager vçtre troupequ. Il ne répondit 9 que par des sojupirs.

y Quoiqu il se fi^t confessé la veille de Noël^ avarit

LITAB HUITIÈME. 379

» de chanter la messe de minuit, il se confessa » de nouveau dès le second jour de sa maladie. » Le troisième jour au matin , il me chargea de « lui faire donner le viatique; une heure après, 3» il me demanda si f avois tout disposé pour cette » cérémonie. Comme je lui représentois que le 9 danger ne paroissoit pas assez pressant : Dans » l'état ohfe me sens, dit-il , fe n'ai point d'af^ refaire phis pressée*

a II se fit porter aussitôt, de la petite chambre » quUl occupoit habituellement, dans sa grande » chambre. U désira que tous les membres de son » chapitre pussent y entrer, et être présens à cet » acte de religion. Avant de recevoir le viatique, « il adressa à tous les assbtans quelques paroles » dVdification, que ]e ne pus entendre que con- » fusément, me trouvant alors trop éloigné de » son lit.

9 Dans Faprès-midi du quatrième jour de su » maladie, M. l'abbé de Beaumont et M. le maryè quis deFénelon,ses neveux, arrivèrent en poste n de Paris; il éprouva une sensible consolAion » en les revoyant; il leur demanda qui' leur avoH » donné Falàrme; la douleur ne leur permit pas » d*articuler un seul mot; ils se contentèrent de » montrer M. Fabbé de Fénelon*^ qui se trouvoi^ >» à Cambrai lorsrjue la maladie se déclara.

38o HISTOIRE DE FÉNELOlSr)

s> Quelque sensible que je Teusse vu à la mort 3» de M. Tabbé de Langeron, son ami intime, et » à celle de M. le duc de Bourgogne, son élève, » il vit, sans pleurer, cls^ns sa dernière maladie, » l'affliction et les larmes de toutes les personnes » qu'il aimoit le plus tendrement

» M. Tabbé de Beaumont et M. le marquis de » Fénelon avoient pris la précaution d'amener » avec eux de Paris le célèbre Chirac (0, qui » conféra immédiatement avec les médecins du » pays, qui avoient traité et suivi la maladie; » ils convinrent de le faire saigner une seconde » fois, et de lui donner Témétique; Teffet en fut » prompt, et parut d'abord le soulager; on con- .» çut même d'abord quelque espérance ; mais on » reconnut bientôt que le mal étoit plus fort que » les remèdes. Dieu vouloit retirer à lui un des » évéques qui auroient pu servir le plus utilement » l'Eglise dans ces temps de schisme et d'indocilité.

» Le matin du jour des Rois, m'ayant témoigné » le regret dcyne pouvoir dirç lui-même la sainte » messe, j*allai, suivant son ordre, la dire à ^on \ intention. Pendant ce cour^ intervalle, il parut » s'affoiblir notablement , et on lui donna l'exvt trénxe-onction.

(») Pierre Chirac , né en Roucrgue en i65o, mort k ti mars l'j^ix preauer médecin de Louis XV, àgû de 8a ans.

» Immédiatement après, il me (it appeler, et » ayant fait sortir tout le monde de sa chambre, » il me dicta la dernière de ses lettres, quHl sii> gna (0, m' ordonnant de la montrer ici à quati^e » personnes, et de la faire partir aussitôt qu'Ut u auroit les yeux fermés. Cest en me dictant cette » lettre, que rappelant toutes ses forces, sentant » qu'il étoit près de paroitre devant Dieu , il vou- » lut s'y préparer, en exposant ses véritables sen- » timens. Quelque courte que soit cette lettre, » on ne peut marquer ni un plus grand désin^- » téressement pour sa famille|, ni ploscie respect n et d'attachement ppur son roi, ni plus d'affec- » tion pour son diodèse, ni plus de zèle pour la » foi contre les erreurs des Jsudsénistes, ni une » docilité plus absolue pour l'Eglise mère et mat- » tresse.

» Il souffrit beaucoup le reste, du jour et pen- » dant sa dernière nuit ; mais il se réjouissoit » d'être semblable à Jésus -Christ souffrant. Je » suisj disoit-il, sur la croix apec Jésus ^Christ ; » Christo conjixus sum cnici. Nous récitions alors » les paroles de l'Ecriture qui regardent la né- » cessité des souffrances, leur brièveté^et leur peu » de proportion avec le poids immense de gloire M éternelle dont Dieu les couronne. Ses douleurs

(■) G^esi celle au p^e Letellier qae nous rapporterons.

38a * histoihb de fén^lon, » redoublant y nous lui disions ce que Si Luc rap- » porte de Jtfsus^brtst, que dans ces occasions » il redoubloit ses prières , Factus in agonid pro^ » lixihs ôrâ&af; Jésus-Christ , ajouta-t-il lui-même ^ S) réitéra trois fois la même prière. Orawit tertib » eumdem sermonem dicensf mais la violence du » mal ne lui permettant pas d'achever seul, nous » continuâmes avec lui 2 Mon père j s'il estpossi^ 3» ble çùe ce calice s'éloigne de moi; cependant » que "votre volonté se fasse et non la mienne. » Oui, Seigneur j reprit-il, en élevant autant qu'il » put sa voix affbiUie^ t^orre volonté^ et non la » mienne. Sa fièvre redoubloit par intervalles^ » et lui causoit des transports dont il s'aperçut » lui-même, et dont il étoit peiné ^ quoiqu'il ne » lui échappât jamais rien de violent ni de peu » convenable. Lorsque le redoublement cessoit, » on le voyoit aussitôt joindre les mains, lever » les yeux vers le ciel, se soumeltreavec abandon » et s'unir à Dieu dans une grande paix. Cetaban^ D don plein de confiance à la volonté de Dieu, » avoit été dès sa jeunesse le goût dominant de » son cœur, et il y revenoit sans cesse dans » tous ses entretiens familiers. G'étoit, pour ainsi » dire, sa nourriture et celle qu*il aimoit à faire » goûter k tous ceux qui vivoient dans son in- » timilé.

LITA-B HUITIÈME. 383

9 Je sais encore attendri, qaand je pense au i»'spectacle touchant de cette dernière nnit^ Tou- » tes les personnes de sa pieuse famille, qui étoient » réunies à Cambrai, M. l'abbé de Beaumont, ■M M. le marquis de Fénelon, M. Tabbé de Fé- M nelon, les chevaliers de Fénelon, M* de TEs* « chelle,.autrefois attaché à Téducation de M. le « duc de Bourgogne, M. Fabbé de l'Eschelle son » frère, et M» Fabbé Dévisse leur neveu (0^ vinrent Y tous Fun après Fautre, dans ces intei^valles de » pleine liberté d*esprit, demander et recevoir sa M bénédiction; lui donner le crucifix à baiser et » lui adresser quelques mots d'édification. Quel- » ques autres personnes de la ville qu'il dirigeoit, » se présentèrent aussi pour recevoir sa dernière » bénédiction. Ses domestiques vinrent ensuite n tons ensemble, en fondant en larmes, la de- » m.ander, et il la leur donna avec amitié. M. Fabbé M le Yayer (de la congrégation de Saint-Sul- •» pice), supérieur du séminaire de Cambrai, qui n Fassista particulièrement à la mort cette der- •> nière nuit, la reçut aussi pour le séminaire et » pour le diocèse. M.- Fabbé le Vayer récita en- » suite les prières des agonisans, en y mêlant » de temps en temps des paroles courtes et tou- » chantes de FEcritnre, les plus convenables à

(ODe|niiséyéqae de Bonlognr.

384 HtStOiRB DE FJ^MËLOH,

» la situation du malade, qui fut environ une » demi-heure sans donner wcun signe de con^ » noissance; après quoi^ il expira doucement à » cinq heures et quart du Aiatin (7 janvier 17 15). » Nous croyons que notre pieux et saint arche^ » vêqne est ^oiort saintement comme il, a vécu; » chacun de .ceux qui Tout connu ;plus particn- » lièrement s'empresse de recueillir quelque chose » qui lui ait appartenu. On ne trouva point chez i> lui d'argent comptant; les pertes et les grandes » dépenses que lui avoitxausees le voisinage des » armées pendanties trois dernières campagnes, » Suus qu'il eût rien absolument iteti^anché des » aumônes qu'il faisoit aux couvens de cette » ville, aux pauvres ordinands de. son séminaire, » »iXi filles de la charité, pour les pauvres ma- » lades , aux paroisses qu'il visltoit ; aux ëtudians » de ison diocèse quil entretenoit daos les uni- » versités, età une multitude d'autres personnes, » avaient. absolument épuisé ses Tevenus. Il n'a » rien laissé à sa famille du prix de son mobilier, » ni des arrérages qui sont dus par ses fiacmiers; ^ » il institue pardon testament, M. l'abbé de Beau- » mont son neveu, son héritier universel, pour » exécuter ses pieuses intentions, dont il a fait » connoitre le secret à lui seul, et M. l'abbé de » Beaumont continue jusqu'à l'arrivée du successeur,

LIVnE HUITlÈlfE. ' 385

» seur, lés mêmes aumônes que M . rarchevéque » faisoit aux pauvres.

» Voilà ce que j'ai remarqué des dispositions M de notre saint archevêque , les derniers jours » de sa «ie. MM. ses newux et les autres per- » sonnes qui ne Font presque^ point quitté:pen- » dant sa maladie , auront pu. remarquer d'autres . j) circonstances Jqiy m'ont échappé, ou que je ne » me rappelle pas en ce moment.

» Je ne puis qu'être .vivement touché de votre » souvenir dans cette triste occasion; quoique je » perde mon bienfaiteur , mon maître , ef j'ose » dire , mon père y je suis pourtant beaucoup » p^us sensible à la perte que l'Eglise fait en lui, « du plus pieux , du plus zélé et du plus savant >ii défenseur de la foi ; de celle que fait ce diocèse » et notre séminaire en particulier, dont il alloit » commencer.les bâtimens pour l'unir ensuite à » Saint-Sttlpice. Le successeur pourra-t*il cotiti- » nuer cet ouvrage si utile, si nécessaire? Le » voudra- t-il? Priez pour ce diocèse et pour » nous ».

La lettre que dicta Fénelon, immédiatement après avoir reçu l'extrême-onction, et* que l'auteur de celte relation ^voit eu ordre de faire partir aussitôt qu'il auroit les yeux fermés, fit la plus grande sensation lorsqu'elle fut devenue pu- Fénelon. Tom. IV. . a 5

3B6 H'ISTOIftlB DB TÉNEXON^

bliqne. Elle attestoit les véritables sentimens <de Fénelon^ dans un moment où aucune coùsidé- J'ation humaiûe ne pouvoit plus' influer sut soa langage ou sur ses dispositions.

C'est en parlant dé cette lettre , que M- de Saint-Simon , témoin de l'efifet qu'elle avoit produit à la ville et à la Cour, a dit -

« Dans cet état (0, Fénelon écrivît au Roi s» une lettre sur le spirituel de son diocèse, qui » ne disoit pas un mot sur lui-même , qui n'a- » voit rien que de touchant , et qui né <;onvtnt » au Kt de la mort à un grand évéque >'«

Elle étoit adressée au père le Tellier, et conçue en ces termes .' xjcvil. ^ Je viens de recevoir reïtrêm'e^onction/ C'est Lettre „ jjjjjg ^^^ ^j^t^ mon révérend père, où je me mourant à » prépare à aller pàroitt-e devant Dieu , que je lioais XIY. j) vous prie instamment de teprésentei* au Roi M mes véritables sentimetis.

» Je n'ai jamais eu que docilité pour l'Eglise et » qu'horreur des nouveautés qu'on tn'à imputées. » Tai reçu la condamnation de mon livre avec N la simplicité la phis absolue,

» Je n'ai jamais été un seul iuoment en ma » vie , sans avoir pour la persoiine du Rôi la » plus vive reconnoissance, le ^èle lé plus lû-

(0 Mémoires de SdAt-Steiob.

» génu, le plus profond respect et rattachement «le plus inviolable*

2> Je prends la liberté de demander à Sa Ma- ' » jesté deux grâces , qui ne regardent ni ma per» n sonné y ni aucun des miens.

» La première; est qu'il ait la bonté de me $> donner un successeur pieux, régulier, bon et » ferme contre le jansénisme, lequel est prodi- » gieusement accrédité sur cette froi^tière.

» L'autre grâce est qu'il ait la bonté d'ache- » ver avec mon^ successeur ce qui n'a pu être 9) achevé avec moi pour messieurs de Saînt-Sul- » pice. Je dois à Sa Majesté le secours que fe M reçois d'eux. On ne peut rien de plus aposto^ j» lique et de plui vénérable. Si Sa Majesté veut » bien faire entendre à mon successeur quil/ M vaut mieux * qu'il conclue avec ces messieurs » ce qui est déjà si avancé, la chose sei^a bienr » tM finie*

» Je souhaite à 'Sa Majesté une longue vie, » dont l'Eglise, aussi bien que l'Etat, ont infini- » ment besoin. Si je puis aller voir Dieu, je lui » demanderai souvent ces grâces* Vous savez ,^ » mon révérend père, avec quelle vénération.. .. » .

Signé Fn. arcbev* de Cambrai*

A Cambraiy ce^ janyier 171S.

388 HI5TOIRI D£ FtvnLon,

XXVlll. Nous ignorons quelle impression celte lettre

.^tTâr ^^ ^"^ ^^"^^ ^^' lorsque le père le Tuilier la 'poaitionfl de mit SOUS sesyeufx. Elle dut sans doute lui inspi- Lonis XIV. j.gj, qugiq^g regret du long et profond ressentiment qu'il avoit conservé coptre un évêque, dont les dernières paroles exprimoient avec tant de vérité la^reconnoissance^ rattachement et la fidélité. Nous' avons déjà fait connoitre que nous ajoutions peu de foi au propos qu'on prête à ce prince^ qui, dit-on, en apprenant la mort de Féhelon , s'écria avec amertume : <i // nous man^ » (jue hien au besoin ^rt. Nous n'en trouvons aucune trace dans les nombreux manuscrits que nous avons parcourus, et il est peu vraisemblable qu'un témoignage si honorable, quoique bien tardif, du repentir de Louis XIV, n'eût pas été consigné dans quelques-unes des lettres qui suivirent la mort de Fénelon. M. de Saint-Simon, qui recueilloit avec tant de soiii et d'avidité tout ce qui se passoit et tout <ce qui se disoit à la Cour, n'auroit pas négligé de rappeler une parole aussi remarquable dans les détails si intéressans qu'il nous a laissés sur Fénelon. 11 est vrai qu'il paroit crou'e que l'archevêque de Cambrai seroit revenu à la Cour et aux ^iflaires, si sa carrière eût été un peu plus longue. Mais il fait entièrement dépendie ses conjectures sur ce

Liy&B HUITIÈME. > 38^

netour, de la supposition que Fénelon survécût à Louis XIV, tant il étoit éloigné de présumer que ce monarque pensât lui-même à le rapprocher de sa personne. M. de Saint-Simon croyoit seulement entrevoir que le duc d'Orléans, prévenu favorablement pour.rarchevêque de 'Cambrai, par Testime et le goût qu'il avoit pour ses vertus et son esprit , et fidèle à la mémoire des services que lui avoient rendus MM. de Beauvilliers et de Ghevrause auprès du duc de 'Bourgogne, dansjes temps les plus difficiles de sa vie, mettroit une espèce d*amour- propre à honorer les prémices de son administration , en appelant auprès de lui un prélat aussi généralement estimé. Le marquis de Fénelon est le premier qui ait consigné ces paroles vraies ou. fausses de Louis XIV, dans le précis de la vie de son oncle, qu'il fit imprimer en 1734. M. de Ramsai lui-même n'en parle point dans la vie de l'archevêque de Cambrai, qu'il avoit' publiée dès' 1728 , et qu'il n'écrivit que sur les mémoire^ que la famille lui avoit fournis (0. On observa même, avec

(0 Cependant les régies de la critique nous obligent d^obser- Ter que le témoignage d^un kolpme aussi véri^iqoe que le marquis de Fénelon, offre une autorité positive, qui doit au moins balancer les conjectures plus on moins raisonnables que nous vous exposées. D'ailleurs, Louis XIV a pu teés-bien penser et

3ga HISTOIRE DS 'FÉNELOlf t '

peine, que Louis XIY ne donna pas après Ta mortjie Fënelou^ le plus foible témoignage d'intérêt à ses neveux. Les principes austères de leur oncle ne lui avoient pas permis de les appeler par son testament à partager les foibles débris d'une succession ecclésiastique , et il avoit la douleur de les laisser dans un état de gène peu assorti à la noblesse de leur origine^ et à l'éclat qu'il ayoit ajouté lui*mêtne à son nom^

Quanta madame de Maintenon, nous voyou»

seulement que madame de Gaytes, toujouiï francbe et vraie dans tous se& sentimens, s'empressa de rinstroire, avec une vive et touehante émotion , de la première nouvelle de la maladie et du danger de Fénelon : « M. de Cambrai est 9 bien mal, écrivit madame de Cajius à ma- ^ damé de Maint^on ; je suis assurée qu'on prie 31 bien Dieu pour lui à Saint-Cyr, et que vous » ne vous y oubliez p£is wi. Nous n'avons point la réponse de madame de Maintenen à celte lettre; mais depuis la première édition de cçtte histoire y on a eu la bonté de nous communiquer une lettre que madame de Maintenon écrivît à

âîve, dABfi la crise e& étoient alors les affaires eedésiastiques, ^at V^wchevéque de Cambrai mantjfuoit hien au besoin, sans être èmA la dîspOflitîoto de le rappeler à ia Cour, ni et lui rendre sa ecmfittftce.

£ITKB HtlITIBMX; S'QI'

W, X^hguet, curé de Saint-Sulpice, le lo janvier 1^15, trois» jours après la mort de Eénelon- On y lit : « Je suis fâchée de la mort de M» de » Cambrai; c'est un ami que fayois perdu par » le quiétisme. Mais on prétend quil auroit pu » faire du bien dans le concile, si on pousse les » ckoses jusque là ». Ce langage dans une pa* Teille circonstance et sur la mort d'un ancien ami, parottra sans doute bien froid ^ et n'annonce que trop clairement combien madame de Maintenon étoit peu disposée à se rapprocher de Fénelon. Cependant les dernières expressions de sa lettre pourrpient expliquer jusqu'à un certain point comment Louis XIV a pu dire,. en appre* nantla mort de l'archevêque de Cambrai : Il nous manque bien au besoin. Msi^ dans cette apposition même, il est bien évident que le» regrets de Louis XIV ne portoient que sur l'utilité des services que pouvoit encore rendre Fénçjon, dans la crise où se trpuvoient alors les affaires de TEglise.

Quoi qu'il en soit, iL est bien difficile de croire que laadame de Maintenon ait été entièrement indifférente à un événement qui lui rappeloit tant de souvenirs qui avoient dû laisser des traces si profondes et si durables dans sa pensée. La mort dé Fénelon devoit au moins renouveler en elle la

393 HISTOIRE DE FÉIVELON,

mémoire de leurs amis communs ^ qui venoient de disparoître successivement à $es yeux, et qui avoient long - temps et exclusivement formé la société intime dans laquelle elle avoit passé les premières années de sa faveur. Un retour involontaire sur elle-même pouvoit en même temps Tavertlr qu'elle approchoit de ce terme redoutable/où toutes les petites- passions qui ont agité la vie, parôissent mériter bien peu d'intérêt.

Nous croyons devoir rapporter les dispositions les plus importantes du testament de Féiielon; elles montrent toute son ame et tous ses principes. On y observe sa constante occupation à justifier la puieté de ses intentions, et h constater toute retendue de sa soumission sans bornes au jugement prononcé contre son livre. Ce testament porte d^ailleurs un caractère de modestie et de simplicité, qui fait ehcore mieux connoître l'ame de Fénelon, que tant d'ouvrages qui ont honoré . sa i^émoire. Ses réflexions sur la modestie, qui doit accompagner les funérailles desévêqùes; ses maximes sur l'emploi des biens ecclésiastiques; la tendre affection avec laquelle il s'exprime sur l'abbé de Langeron et sur les amis vertueux qui préférèrent la gloire de partager ses malheurs et sa disgrâce; à tous les avantages de la fortune et de l'ambition, ajoutent je ne sais quelle onction

à l'intérêt qif inspirent toujours les dernières paroles des mourans. C'est la voix de la religion^ de^Ia vertu et de Tamitié , qui se fait entendre du ^ fond du tombeau, pour parler à tous les cœurs sensibles et religieux.

<c Quoique ma santé soit en Tëtat oh elle est XXIX. » d'ordinaire, je dois me préparer à la mort. C'est , v^^^^ » dans cette vue que je £siis et que j'écris de lùa du 5 mai » propre main le présent testament, révoquant ''®^* » et «annulant par celui-ci tdut autre testament

» antérieur.

» Je déclare que je veux mourir entre les bras » de l'Eglise catholique, apostolique et romaine M ma mère. Dieu, qui lit dans les cœurs et qui me » jugera, sait qu'il n'y a eu aucun momentde ma » vie, oîi je n'aie conservé pour elle une soumisi> sio^ et une docilité de petit enfant, et que je M n'ai jamais eu aucune des erreurs qu'on a voulu » m'imputer. Quand j'écrivis le livre intitulé : » Explication des Maximes des Saints ^ je ne » soDgeois qu'à séparer les véritables expériences » des saints, approuvées de toute l'Eglise, d'avec i> les illusions des faux mystiques , pour justifier » les unes et pour rejeter les autres. Je-ne fis cet » ouvrage que par le conseil des personnes les » plus opposées à l'illusion, et je ne le fis impri-

9 m^ qtt'p{»*è$ qa'Ufi Teureat exMmé. Coma»'

» cet ouvrage fnt io^rim^ en mon absence, oa jp

'9 mit le$ termes de troubla inwlontaù^, per

» Apport à .J^sus-Cbnsty lesquels n'étoîent points

» daos le corps de mon tç^te original y comme-

» <;ertains téqooins ociilairei d^up très-grand mé*

1» rite ToDt certifLé » et qui avoient éxâ mis à la

y marge, seulement pour marquer une petite*

9 addition, qu*oa me conseillott de £aiire en cet

a endroit^à^ pour une plus grande précaution^

» D^ailleurs, il me semblott> sur la vis des exami-

» nateurs, que les correctifs inculqués dans toutes^

» les pages de ce petit tivre,..écartoient avec évi-

vt dence tous ie& senç faux ou dangereux. C'est

)» suivant ces correctifs que fai voulu soutenir et

-M justifier ce livre, pendant qu'il m'a été libre de-

3» le faire ; mais je n'9i jamais voulu favoriser au^

» cune des erreurs en question ^ ni flatter aucune

» personne (fue je connusse en être préi^enue,

» Des que h pape Innocent XII a eu condamné

» cet' ouvragfij fai adliéré à ce jugement du

9 fond de mon cœur et sans restriction y comme

» faisais d'abord' promis de le faire. Depuis le

» moment de la condamnation j je n'ai jamais

9 dit un seul mot pour justifier ce Hure. Je nai

^. songé h ceux qui l'a^^oient attaqué, que p0wr

» prier avec un zèle sincère pouP euxj et que

LXYKK HUZTrJCME. 9g&

w pour demeurer uni à eux dams là charité f raie temel^e*

» Je soumets à TEglise universelle et au Siège 3> apostolique tous les écrits que j'ai faits, et j'y 3» coudauiDe tout ce qui pourroi^ m'avoif échappé 9 aa-delà des véritables bornes. Mais on ne doil: » m'attribuer aucun des écrits que Ton pourroit » faire imprimer sous mon nom ; je ne recoanoisx> que ceux qui auront été imprimés par mes » soins , et reconnus par moi pendant ma vie. )» Les autres pourroient, ou n'être pas de moi, )) ou m'être attribués Sans fondement,, ou être » mêlés avec d'autres écrits étrangers, ou être » altérés par des copistes.

» A Dieu ne plaise que je prenne ces précau"- )> tions par une vaine délicatesse pour ma per* » sonne. Je crois seuleipent devoir au caractère » épiscopal, dont Dieu a permis que je fusse ho- » noré, qu^on ne m'impute aucune erreur contre » la foi, ni aucun ouvragé suspect »*.

Le troisième article ne renferme que des legit et des récompenses à 9bs domestiques*.

a Je souhaite que mon enterrement se fasse » dansTéglise métropolitaine de Cambrai (0, en '

' W To3«2 les Pièces justificatives du livre haitiémé, n,*» II, lilelIV.

3g6 HISTÔIAS DS FÉMELOn,

» la 'manière la plus simple , et ayec le moins de » dépense qu'il se pourra. Ce nest point un disil cours modeste gue je fasse ici pour la forme; » c'est que je crois que les fonds quon pourrait » employer à des funérailles moins simples^ doi- » t^erît être réserués pour des usages plus utiles^ » et que la modestie des funérailles des évéques » doit apprendre aux laïques à modérer les » vaines dépenses quon fait dans lés leurs.

» Je nomme et constitue pour mon héritier » universel, Léon de Beaumont mon neveu, fils n d'une de mes sœurs , en qui j'ai reconnu dès » son enfance des sentimens dignes d'une singu- » lière amitié, et qui n'a jamais cessé pendant » tant d'années , d*étre pour moi, comme le meil- » leur des fils pour son père. Je ne lui marque » rieh, et je laisse tout à sa dévotion, parce que » je suis pleinement persuadé qu'il fera, de con- » cert avec mes deux exécuteurs testamentaires, » le meilleur usage qu'il pourra de ce qu'il Irou- » vera de liquide dans ma^succession.

» Je nomme pour exécuteur du présent testa- » ment, M. l'abbé de Ghanterac mon parent, » qui a été mon conseil dans ce diocèse , qui m'a.

LIVAE HUITIÈME. • 3g7

31 témoigné une amitié à toute épreuve, et pour » qui f ai une grande vénération. Je dénomme » aussi M. Tabbé de Langeron, ami précieux, » que Dieu m'a donné dès n«lre première )eu- » nesse, et qui a fait une des plus grandes conso- >j lations de ma vie. J'espère que ces deux amis, D si chrétiens , ne refuiftpnt pas leurs soins et » leurs conseils à mon héritier.

» Quoique j'aime tendrement ma famille , et » que je i^'oublie pas le mauvais état de ses affaires, » je ne crois pourtant pas lui devoir laisser ma » succession. Les 4)iens ecclésiastiques ne sont pas » destinés aux besoins des familles, et ils ne doi« » vent point sortir des mains des personnes atta- » chées à FEglise. J'espère.que Dieu bénira les » deux neveux que j'ai .élevés auprès de moi, et » que j'aime avec tendresse , à cause des principes » de probité et de religion dans lesquels ils me » paroissent s'affermir ».

Signé F&., arch.ev. duc de Cambrai.

Fait à Cambraile 5 mai 1705.

Dès le jour même de la mort de Fénelon(7 janvier i7i5)y on fit lecture au chapitre de Gaiiibrai de son testament (0, et le chapitre arrêta

(0 L^abbé de Chanterac m troaroit à Cambrai à IVpoque de

3^ •S4E5T01RB Vm VtNffX^Olfy

qu'il soroit fait part de cette mort aa chancelier Voisin^ ministre et secrétaire d'Etat au département de la guerre, qui avoit le Cambi^sis dans son département»

La lettre du chapitre à ce ministre, atteste la profonde impression qu une perte aussi imprévue ^ avoit laissée dans tous 41 coeurs , et Tunion qui

avoit toujours régné entre l'archevêque de Cambrai et son chapitre-

LeUM du <t MONSEIONEUR,

-cliapitre de

Cambrai'au » C'est dans Ics sentimcns d'une très-^^ive dou-, VoW^ *' ^* ^^^^f 4*^^ '^^"s sommes obligés de donner part

ce triste événement. Ott lit dans les reg[btres du cliapitre métropolitain de ceUe yilie, sous la date du '7 janvier I7i5: « U 2> est fait lecture au chapitre -du testament de monseigneur Tar* » chevéque, décédé le même jour à cinq heures du matin. » M. de Lacropie de Chânterac, archidiacre, et M. Fabbé de » Iiangeron, écolàtre, désignés exécuteurs testamentaires par le » prélat, fout serment de bien remplir cet oiEce, et d'en rendre » bon compte. » L'abbé de Chanterac ne survécut pas longtemps à une perte aussi accablante; 'il ne put même prendre sur lui de continuer à habiter des lieux où tout lui rappebit Tob^ jet de sa douleur. II se retira dans sa famille It Férigueux» ek il mourut le ao août 1715, enyiron sept mois après la mort de Féaelon. C«st4B que nous apprennent les registres du elmpitre de Cambrai, sous la date du a septembre 1 715 : «r Ce jsmr, Slcie » Beaumont, archidiacre, annonce au chapitre que B|. de La- » cropte'de Chanterac, archidiacre , est décédé le ao du moii » d'août précédent, k Périgueux )>.

^» Il VûIreE^oelleace de la perte que nous venons » de faire de .Monseignear notre archevêque^ » décédé hier à cinq heures du tnatin. L'édifica^ » tion avec laquelle il a rempli pendant toute sa » vie les devoirs de Tépiscopàt^ et la parfaite » union qu il nous a &it l'honneur d'entretenir » avec nous jusqu'au dernier moment, nous » rendent si sensibles à sa mort, que nous ne M pouvons. Monseigneur, assez témoigner à Votre » Excellence à quel point nous en sommes affli* » gés« Nous trouverons, Monseigneur, dans notre » malheur un véritable sujet de consolation, si a> vous daignez nous honorer de votre protection » auprès de Sa Majesté; nous tâcherons de la mé- » riter par nos prières et nos vœux. A Cainbrai, » 8 janvier i^iS ».

Le chapitre adressa le même jour de pareilles lettres, avec les modifications prescrites par les convenances, aux chefs civils et militaires de la province de Flandre^

Dans celles qu il écrivit*auz évêques sufiragans de la métropole de Cambrai, le chapitre leur de« mandoit « le secours de leurs prières pour obte^n nir de la bonté du ciel un successeur qui imitdi » parfaitement toutes les vertus du p/élat qm ve- » noit d'être entevé à la religion et à VEgUse^} )».

(*) Registres da chapitre de Cambrai.

4oO HISTOTJIE DE FÉNELONy

Ces témoignages du chapitre de Cambrai nVtoient que Texpres^ion fidèle des sentimens d'amour , de respect et de concordé , qui avoient toujours uni Fénelon, et le premier corps ecclésiastique de son diocèse ; les registres du chapitre nous en offrent Jes preuves les plus touchantes et les plus invariables pendant un épiscopat de vingt ans. Un simple malentendu dans une seule circonstance, donna iieu à une légère discussion; <c mais une seule conférence entre Monseigneur » l'archevféque et son chapitre, avoit suffi pour » concilier tous les intérêts et toutes les 'par— » ties (0 ^).

Ces mêmes registres nous apprennent/ à l'époque de la mort de Fénelon , un fait bien remarquable. L'usage constamment suivi vouloit qu'on prononçât une oraison funèbre. Le chapitre de Cambrai, craignant sans doute de déplaire au Roi, n osa décider s'il y en auroit une : «c // arrêta que MM, les exécuteurs testament » taires examineroient s'il convenoit de faire » réloge du prélat^ ou^ vu les circonstances, de » déroger en ce point à la coutume ; quils se~ » roient libres de prendre tel parti qui leur pa- » roîtroit le plus sage (*) » ; et il. n'y eut point • de discours.

CO Registres du chapitre de Cambrai..— (>) Ibid.

Ces

Ces exécuteurs testamentaires étoienl Tabbé de Cbanterac, cet ancien et fidèle ami de Fénelon, dont nous avons si souvent parlé, et Tabbé de Fénelon son petit-neveu. On doit bien penser . que les considérations les plus puissantes purent seules les porter à refuser à la douleur publique ces tristes et derniers hoBneurs^ que tant de vertus réclamoient.' Mais ils pensèrent , avec raison^ que la gloire de Fénelon n'avoit pas besoin du vain appareil d'une céréiponie ; et que, privé de la liberté de dire tout ce que Ton pensoit ,et tout ce que Ton sentoit, un silence absolu étoit préférable à un langage, contraiat et glacé.

Ne seroit-il pas aussi permis de présumer que Tabbé de Cbanterac, dépositaire de toutes les pensées de Fénelon , ne fit que se conformer en cette circonstance aux intentions de Fénelon luimême, dans la vue d'éviter de réveiller d'anciens souvenirs, ou de laisser sa famille exposée à des ressentimens toujours actife et toujours redoutables.

Nous avons déjà observé que ni M. de Boze, successeur de Fénelon à l'académie française, ni M. Dacier, directeur de l'académie, n'osèrent prononcer le nom de Télémaque dans l'éloge de Fénelon.

Ainsi, Fénelon a été le seul archevêque de Féwelow. Tom. IV. a6

4oa X niSTOIRB DE FÉNELOify

Cambrai dont il n*y a point eu d'oraison funèbre

à Cambrai ; et la première compagnie littéraire

du royaume se condamna au silence sur un des

plus beaux monumelis de la littérature Françoise.

Mais l'attendrissement que le nom seul de Fé-

nelon excite encore dans tous les «cœurs après

plus d'un siècle, sera toujours la plus belle et la

plus durable de toutes les oraisotis funèbres.

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