X-IVRE SEPTIEME. I SQ
observé que de dangereux calculs d'intérêt ou de méfiance avoient porté la plupart des propriétaires de Flandre à cacher leurs gr^ns y soit pour les soustraire aux i;:équisitions de Tintendant de Tarmée^ soit pour en retirer un plus grand bénéfice. Ce défaut de circulation avoit arrêté Taj)provisionnement des marcbjés publics y et élevé le prix du pain à un taux qui surpassoit les facultés du plus grand nombre des habitans, et pouvoit amener une crise inquiétante. Fénéloa n'avoit ni caractère y ni autorité pour réprimer ces dangereuses combinaisons de la cupidité j mais il prit le moyen le plus efficace de les dé* concerter. Nous trouvons parmi ses papiers Tordonnance qu'il rendit y et qu'il avoit. droit de rendre comme seigneur du Cateau - Gambrésis , lun des plus fertiles cantons de la province. Par cette ordonnance y il ordonnoit à tous les fermiers et censitaires dépendans de sa juridiction ^ de faire battre tous leurs grains y et de les porter à un terme fixe aux marchés les plus voisins y en ne se réservant que la quantité nécessaire à leur consommation et à celle de leurs familles. L'exécution de cette ordonnance, qu'il confia à des agens honnêtes et intelligens y fit subitement bais* série prix du blé dans un grand nombre de marchés ; les autres propriétaires se hâtèrent d'ouvrir Fénélon. Tom* iv. 9
l3o HISTOIRE I>E FÉNÉLON,
leurs magasins, dans la crainte d'une diminution encore plus rapide ^ tous les marchés se trouve' rent successivement approvisionna ; Féquilibre se rétablit dans une juste proportion entre l'intérêt des propriétaires et les besoins des consommateurs ; et la Flandre fut préservée de la famine dont elle étoit menacée par le séjour des armées, et par les malheurs de Fhiver de 1709. XXKVIT. Au milieu de tant de déisastres, de peines et Fcnélonpour d'embarras, Fénélon trouvoit encore le moyen le comte de j^ Satisfaire le besoin le plus doux de son cœur,
Beauvaueile , . , .
prince de celui de scrvir ses amis par tous les moyens que Twgry. gçg foîbles rclatious à la Cour lui permettoient d'employer avec quelque espérance de succès. On trouve dans un grand nombre de ses*lettres les preuves les plus toudiantes de son zèle actif et obligeant. L'état de disgrâce où il se trouvoit le condamnoit souvent à renfermer dans son cœur l'intérêt qu il portoit à ses amis, dans la crainte de leur nuire, au lieu de les servir. Mais aussitôt qu'il apercevoit la plus foible lueur d*espérer en leur faveur la justice qu'ils méritoient, il disposoit de tout son ascendant sur les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse pour les appuyer auprès des ministres. On observe en même temps dans ses lettres qu'il n'accorde jamais son intérêt et sa recommandation qu'à des hommes dont la répu->
tiVtlE SEPTIÈME. i3i
tatioh étoit si. généralement établie, qiie Fénélon s^honoroity pour ainsi dire , lui-même, en s'hono- Tant du titre de leur ami. Nous ne rappellerons ici que les démarches qu'il fit en faveur def deux hommes aussi distingués par leur naissance que par leurs qualités personnelles.
« Je vous supplie, mon bon duc, écrivoit Fé- xxxviiï. n nélon ati duc de Ghevreuse, de donner une au- ^énélon au » dience commode à M. le comte de Béauvau (0 ducdeChe^ i> qui s'est chargé de vous rendre cette lettre, déc. 1709. » Vous connoissez sa naissance, m^is vous ne (Maauscr.) » conlioissez peut-être pas son bon sens, son cou- » rage infini, sa simplicité, sa probité très-rare, » ni son expérience du métier de hi guerre. Il vous » dépeibdra au naturel divei^ses choses très^im- X» portantes, si' vous voulez bien le faire parler » sans ménagement. De sa part, il se bornera à » vous entretenir sur ce qui i*egarde M. le che- » valier de Luxembourg, son ami et son proche 7> parent. Il y a sujet de Oraindre qu'on ne veuille )> rendre de mauvais offices k M. le chevalier de ^ Luxembourg sur la commission qu'il avoit eue » d'aller occuper le poste de Givry au centre des » lignes près de Mons. Il est fort à désirer que » vous et M. le duc de Beauvilliers soyez au fait,
(0 Pierre-Madeleine de Beauyau du Riyaîi, lieutetiant général et goayemeur de Douai, nonuné eheyalier des ordres ea 1794*
l32 HISTOIRE DE FÉKÉLONy
» et qu^on y puisse mettre M. Voisin (0, en cas » qu on voulût le prévenir en mal. La probité , le j> bon sens, la bonne volonté et la valeur de M. le 9 chevalier de Luxembourg méritent qu'on ait M attention à lui laisser faire son chemin pour » le sei^ice ».
Nous avons encore une autre lettre de Fénélon
qui atteste Topinion qu'il avoit du mérite, et des
qualités du chevalier de. Luxembourg ^ depuis
prince de Tingry.
Lettre de « On vient de me dire , écrit Fénélon au duc de
d "d Ch " * Chevreuse, que M. le maréchal de Choiseul doit
Yreuse, 16 » être mort. Je prends la liberté de vous conjurer
/°M^«'^^ \ » àe servir M. le chevalier de Luxembourg pour
(Manuscr.) o r
» le gouvernement de Yalenciennes. Il est aimé » tendrement des peuples , et c'est par une dous> çeur soutenue de noblesse , de bonté et de désinu téressement, qu'il se rend aimable. Je serai ravi » de le voir dans cette place. Ne pourriez-vous 3i point, mon bon duc, presser un peu en sa fa- » veur M. Voisin ».
Au reste , il n'étoit pas nécessaire d'être l'ami du chevalier de Luxembourg pour rendre justice à ses grandes qualités. Les ennemis mêmes de la France avoient rendu un hommage honorable à
(^3 M. Voisin ayoit remplacé M. de Chamillard dans Le département de la guerre, le |o juin 1709.
LIVllE SEPTIEME. l33
ses talens. Le prince Eugène , digne juge du mérite militaire^ voulu t, après la prise de Nàmur en x 7 04» oii le chevalier de Luxembourg avoit secondé avec tant de zèle la belle défense du marédial de Boufflers , les conduire lui-même à Douay. Il les plaça Fun et Tautre dans le fond de son carrosse, se mettant seul sur le devant , et fit commander Tescorte par le prince d*Â.uvergne ^ déserteur du service de France.
Fénélon eut le bonheur de jouir du succès de ses vœux pour le chevalier de Luxembourg qui fut nommé au gouvernement de Yalenciennes» Soit que cette grâce méritée ne fût que le juste prix de ses services, soit que Futile influence des amis de Fénélon eût contribué à faire valoir un droit légitime, le chevalier de Luxembourg ne pouvoit que se trouver heureux de réunir aux titres que lui donnoient sa naissance et ses services, le suffrage d'un ami tel que Fénélon.
Cependant la France sembloit toucher à une xxxiX. crise, dont l'effet inévitable devoit être sa ruine ^^^ ^^^^^^ totale. Nous avons un mémoire^ écrit de la main France en de Fénélon, qui peut donner une idée plus ^^'^* exacte de la situation désespérée où elle se trouvoit alors, que tous les récits des historiens, que les mémoires mêmes de quelques contemporains. Ceux-ci ne sont pas toujours à portée d'être bien
i34 histoihe de Ftvthois,
instruits; ils se livrent souveQt à une exagëratian ^mère, qui devient une espèce de maladie géné-s raie, lorsqu'un gouvernement est descendu au dernier degré du découragement et du malheur. Fénélon étoit placé au centre des événcmens , sur }e théâtre même de la guerre. Il coQnoissoit éga^ lement les dangers et les ressources; et sa cor^ respondance intime avec MM. de Béauvilliers et de Chevreuse servoit à l'éclairer sur la partie des affaires publiques qui n étoit pas immédiatement ^us ses yeux. Il rédigeoit ce mémoire pour ses deux amis, avec lesquels il étoit dans Thabitude de dire tout ce qu'il pensoit, tout ce qu'il sentoit. Il n'avoit nul intérêt à exagérer la grandeur du mal, ni à afibiblir l'efficacité des remèdes, qui ^uroient pu l'arrêter : cet écrit n'étoit point destiné à être public; ainsi, il n'a pu être dicté nî par l'humeur, ni par l'esprit de pai^i. Il fat probablement rédigé dans l'hiver dé 1709 à 17 10, Lfe voyagé de M, de Torcy k la Haye y est rappelé, et le congrès de Gertruydemberg , qui eqt lieu au mois de mars 17 10, n'étoit point encore assemblé. Ce mémoire découvre toute la profondeur de l'abîme oh la France étoit tombée , puisque les rneilleurs citoyens, les âmes les plus fortes et les plus généreuses, consentoient à des. sacrifices qui inspirent encore, au bout d'un siècle.
LIVUE SEPTIEME. l35
un sentiment d'indignation. L'expédient que pro- |)ose Fénëlon, de faire enlever le roi d'Espagne, pour échapper à Thumiliante condition que les ennemis avoient osé proposer à Louis XIV, de détrôner lui-même son petit-fils, est une preuve irrécusable de Tétat d'abaissement où se trouvoit réduit ce monarque, naguère si puissant, si heureux, si enivré de sa gloire.
L'étendue de ce mémoire ne nous permet pas de le transcrire en entier dans cette histoire. Les fragmens que nous allons en donner^ suffiront pour révéler les sentimens de douleur et d'inquiétude qui oppressoient l'ame de Fénélon. Ils peuyent également intéresser sous un autre rapport; ils peuvent servir à soutenir le courage dans l'adversité, et attendre avec patience des temps plus heureux. On cix>it souvent que rien n'égale, que rien n'a jamais égalé l'excès des injustices et des infortunes dont on est la victime ; mais en revenant sur les différentes époques de l'histoire, on acquiert la triste conviction de l'indélébile perversité de l'espèce humaine , et de l'héritage de malheurs que chaque génération transmet à là génération suivante.
« Comme chacun de nos ministres traite en Mémoires
.•1. 1 Ti • • • j I manuficriu
>» particulier avec le Roi ce qui regarde sa charge, ^^ r^nélon » je crains que diacun d'eux ne soit guère en sm létat de
l36 HISTOIRE DE FÉBÉLO»^
la France » ^tat de rassembler par une vue générale qui soit » juste y toutes ces diverses parties du gouverne- 3» ment pour les comparer, pour juger de leur » proportion, et pour les ajuster ensemble.
» Pour moi , si je prenois la liberté de juger » de Tétat de la France par les morceaux da » gouvernement que j'entrevois sur cette fron- » tière, je conclurois qu'on ne vit plus que par 3» miracles ; que c'est une vieille machine délabrée » qui va encore de l'ancien branle qu'on lui a D donné, et qui achèvera de se briser au premier » choc. Je serois tenté de croire que notre plus 3» grand mal, est que personne ne voit le fond » de notre mal ; que c'est même une espèce dd yè résolution prise de ne vouloir pas le voir ; qu'on » n'oseroit envisager le bout de ses forces auquel » on touche; que tout se réduit à fermer les » yeux, et à ouvrir la main, pour prendre tou->. >» jours, sans savoir si pn ti^ouvera de quoi pren- » dre ', qu'il n'y a que le mii^ade d'aujourd'hui » qui réponde de celui qui sera nécessaire de- » main , et qu'on ne voudra voir le détail et le » total de nos maux , pour prendre un parti pro- » portionné^ que quand, il sera trop tard. • >} Voici ce que je vois et que j'entends dire tous » les jours aux personnes les plus sages et les a mieux instruites.
HV 3^E SEPTIEME.
^dées, et on les remplit de sol-
. "^V^ s-grandes sommes à ces hô-
<;^ ^ payer, on les surcharge
^ . ^K. '\'' O sonaîers en Hol-
\ . . , v^ de paiement
''\ «îvenus en
, '- ^ ourner en
,,,^ ^ \ oblige, parce
"^ «3 voyage , ni de
' 4. chez les ennemis^
oouillons, de linge et j trouvent pas même de ju les envoie dans des hôpi- ^Qiblés d'avances pour le Roi, ^ ^^ soldats malades. Qui est-ce "^ ^ ^X^oser dans un combat à être Aant s(^^ ^^ ^,^^^^ ^^ pansé, ni secouru, .uietià. ^^^^ ^^^ soldats, dans leur de'sesdXX,^^ SVW ennemis viennent, ils poseront les .^ïftes\i^S- On peut juger par-là ce qu'on doit ' ^^aiodrc d^uue bataille qui dëcideroit du sort
t la France.
' OB accable tout le pays par la demande des
lariots V on tue tous les chevaux de paysans : " tstdeWelelabouragepour les années pro-
' Ces, et ne laisser aucune espérance pou.-
l3B HISTOIRE DE FÉMÉLON^
» que celles des ennemis qui veulent les attaquer.
» L'armée peut à peine faire quelque mouve* » ment y parce qu'elle n'a d'ordinaire du pain » que pour un jour.
M Nos places , qu'on a crues les plus fortes , » n'ont rien d'achevé ; on a vu même , par les » exemples de Menin et de Tournai , que le Roi » y a été indignement trompé pour la maçonne-- » rie qui ne valoit rien. Chaque place manque » même de munitions ; si nous perdions encore » une bataille , les places tomberoient comme un » château de cartes.
» Les peuples ne vivent plus en hommes, et » il n'est plus permis de compter sur leur pa* » tience ; tant elle est mise à une épreuve outrée. » Ceux qui ont perdu leurs blés de mars n'ont » plus aucune ressource; les autres , un peu plus » reculés y sont à la veille de les perdre. Comme » ils n'ont plus rien à espérer , ils n'ont plus rien » à craindre.
» Les fonds de toutes les villes sont épuisés ; » on en a pris pour le Roi les revenus de dix ans » d'avance ; et on n'a point de honte de leur de* » mander y avec menaces, d'autres avances nou* » velles qui vont au double de celles qui sont » déjà faites. Tous les hôpitaux sont accablés; on ^ en chasse les bourgeois, pour lesquels seuls ces